Quand j’ai sorti de son tiroir ce cahier bleu ciel et que j’ai contemplé ses pages encore blanches qui allaient et venaient entre mes mains comme une balançoire dans le vent, je ne savais pas qu’il serait le recueil de tant d’enfances déposées.
Ma mère et moi déplaçons nos chaises selon le mouvement des nuages devant le soleil.
Soudain, ma mère me demande :
-Qui est cette Autre assise à côté de toi ?
Je lui réponds de ma voix qui se veut la plus calme :
-Mais Maman ! Il n’y a que nous deux !
A moins que… ma mère ne voie une véritable amie d’âme, invisible pour moi qui me sens seule parfois…
Ma mère me donne des nouvelles de ses parents qui ont, paraît-il, loué un studio dans la grande avenue et font leurs courses tous les jours dans la petite épicerie qui n’est qu’à quelques pas d’ici.
Oui, ils sont bien revenus de l’au-delà, plus jeunes qu’autrefois.
Si tu le veux bien , on organisera un déjeuner dimanche prochain, puisque ce sera Pâques.
Tu pourras te libérer, j’espère… Il faut que je prévoie le menu. Et si je faisais un soufflé aux pommes de terre ? Après, on partira pour une promenade…
On est le quatre août mais peu importe. Claire et Pierre s’annoncent à notre porte dès la première note de cloche.
Ma mère s’inquiète de savoir si l’arbre sur la place du village de son enfance a dépassé les tuiles de sa maison.
Puis, elle se plaint que ses ongles sont trop longs.
Alors, je les lui coupe.
On est tranquille. Ils peuvent repousser au rythme monotone des jours
pendant que la mémoire gambade dans un autre temps
Est-ce lorsque j’ai rangé toutes mes poupées ? Ou quelques jours avant, lorsque, dévalant la pente à bicyclette, j’ai senti le soleil monter dans mes reins ?
Ce qui est certain, c’est que je n’étais plus une enfant après la première goutte de sang carmin sur ma jambe…
Et encore, je cherchais le visage des fées dans les édredons des nuages bordés d’or
tandis que rien dans le ciel ne laissait présager cet événement.
Mais pendant que je me baissais pour tracer la marelle à la craie
et que j’y sautais ensuite à cloche-pied, je ressentais une présence dense
tout près de mon coeur. C’étaient – je m’en aperçus au cours des baignades – mes seins naissants.
Laquelle des deux, mon enfance et moi, a quitté l’autre d’abord ?
J’ai seulement souvenance que nos pas, un jour, se sont confondus au moment
d’emprunter le chemin bleu. Puis, je me suis perdue au point
que le toit de la maison s’était échappé loin de mes yeux.
J’ai bien sûr eu peur de ma soudaine indépendance et à mon retour,
bien que l’on m’ait trouvée la même, je m’éprouvais un peu différente.
En septembre, j’étais trop grande pour porter mon manteau d’école
et je l’ai laissé suspendu sur le patère de l’entrée.
C’est alors, je crois, que j’ai pris vraiment conscience de cette absence.
Mon enfance s’en était allée et il y avait désormais entre elle et moi la distance d’une vie
Dans le calme d’aujourd’hui je mire mon âme. Ce jour ressemble aux jours de jadis passés dans la maison de mes feux grands-parents. Le silence m’envoyait le messages des arbres, porté par les ailes d’une mésange. Je n’attendais rien du temps, aucune nouvelle, sinon l’unique événement d’une feuille qui tombait inéluctablement sur la page de mon livre d’images.
On vit souvent avec pour seuls objectifs « faire », « accomplir ».
Aussi, lorsque l’on écrit son journal intime, on raconte davantage ce que l’on a « fait » dans sa journée que ce que l’on y a vécu.
Et quand on referme le cahier, on peut éprouver du regret, voire de l’amertume : notre récit est plat, « trop quotidien ». Assurément, il manque quelque chose à sa vie. Mais quoi ? Sans doute la Vie elle-même.
Alors, on cherche un événement qui ajouterait du piquant à l’existence. En vain. Il est difficile d’en trouver d’intéressant à relater chaque jour. Et si l’on se met à en inventer, on n’écrit plus sa vie…
Et si, pour mieux vivre, on commençait à écrire sa vie autrement ?
Si, pour mieux écrire sa vie, on commençait à vivre autrement ?
Au lieu de « faire », puis de « raconter », il suffit parfois d’observer, c’est-à-dire prendre le temps de s’arrêter puis de capter à travers ses cinq sens ce qui se passe à cet instant : un rayon de soleil est apparu à l’angle de la pièce, un chat bâille, il flotte une odeur de café dans l’air, on entend tomber une petite goutte dans l’évier, le tissu du nouveau chemisier est doux à porter…
Il y les coups réguliers du marteau dans l’appartement du dessus, la poussière luit sur les meubles, la voisine doit cuisiner une sauce béchamel, une mouche se pose régulièrement sur mon bras, elle s’annonce avec des étincelles bleues, juste avant de bourdonner…
Ensuite, il convient de noter dans son cahier le jour, l’heure et d’élaborer sa petite liste « d’instants observés », sans jugement, sans émotion.
On peut même jouer le jeu de s’acheter un agenda et, au lieu d’y inscrire les rendez-vous, les tâches à achever, noter dans chaque case ce que l’on a « perçu » aujourd’hui.
On devient ainsi le témoin d’un instant, le spectateur du cours du temps, le contemplateur du rythme de ses jours, ces jours qui ne reviendront plus jamais et qu’il faut saisir, vite, avec la pointe de sa plume pour les accrocher au papier.
On aimera, plus tard, relire ces recueils d’instants observés, se dire
« j’étais assis(e) à cette table que j’ai donnée depuis longtemps, le 12 juillet 2020 à 17 heures et mon coude touchait son vieux bois », « au moment où j’écrivais ceci, le thé infusait dans la théière argentée », « j’ai vécu hier comme aujourd’hui », « c’était au temps où j’habitais la maison de la rue Bouchot »…
Dans ce cahier, il ne se passe rien en apparence. Non. Rien n’arrive car tout est inscrit dans cette évidence qui nous rend présents à ce qui est là, bien loin de toute attente.
Géraldine Andrée
Être, c’est observer tout ce qui est présent.
Pour compléter le sujet de ce billet, vous pouvez visionner ma vidéo L’écriture et le temps.
Écrire à mon rythme. De page en page, le temps passe.
Écrire une page puis une autre Se lever pour préparer un café Commencer à écrire une autre page S’interrompre au milieu d’une phrase Laisser un espace blanc entre deux mots Comme un peu de ciel entre deux bourgeons Pour boire une gorgée de café Puis reprendre le fil du temps le fil de l’encre Après avoir observé pendant quelques secondes Un petit nuage de beau temps Au-dessus de ce point du monde
Elle avait arrêté d’écrire. Elle avait abandonné son journal intime très loin dans l’obscurité de l’armoire. Elle l’avait chassé de sa mémoire.
Elle avait arrêté d’écrire pour ne pas perdre son temps, pour ne pas se retarder car elle avait son histoire d’amour à vivre. Alors, elle s’est précipitée dans ses sensations. Elle a connu l’ardent, le vif, les fleurs puis les larmes, le temps coupant de l’attente, la fièvre sans espoir d’apaisement, la colère aux tempes battantes, l’entaille indicible de l’âme. Elle s’est jetée à corps perdu dans le nom de l’Amour. Elle s’est abîmée dans ses émotions.
Un matin où elle s’est réveillée seule dans le silence aux mille portes closes, elle s’est acharnée à comprendre. Et elle s’est souvenue de son journal. Elle l’a délivré de la nuit, honteuse comme si elle avait trahi un ami.
Elle a fixé la page blanche qui succédait à son ancienne vie. Elle aurait voulu y voir notées les différentes étapes de sa douloureuse traversée. Elle aurait souhaité retrouver les mots du beau temps qui précède la tempête. Elle aurait beaucoup donné au passé pour pouvoir se relire avec ses connaissances du présent. Il lui paraissait si urgent de se comprendre.
Mais il était trop tard. Rien de ce qu’elle avait vécu n’était écrit. Comment pourrait-elle guérir de cet abandon ?
Alors, elle écrivit cette phrase qui résumait toute son expérience :
« Si l’on n’écrit pas pour vivre, on écrit pour revivre. »
Relire dans Les Malheurs de Sophie les phrases que j’ai déjà lues petite fille c’est comme emprunter à rebours un sentier de vacances qui me mène à la lumière de mes boucles
c’est revenir à chaque mot sur les pas de l’enfance et retrouver les feuilles de trèfle les frêles cailloux les fraises douces les bouquets d’angélique vive les prunes dorées les abricots roux
que récolte en toute clandestinité Sophie mon héroïne dans ces histoires où elle joue à faire des bêtises depuis toujours
et qui sont ensuite déposés au seuil de ma mémoire en guise de Présents dérobés au temps