Tu te penches
sur le berceau
de feuilles
Patience
Le poème
naîtra
bientôt
Géraldine Andrée
Tu te penches
sur le berceau
de feuilles
Patience
Le poème
naîtra
bientôt
Géraldine Andrée
Tu as les doigts tachés d’encre
Preuve que tu as écrit
ta vie
jusqu’au point
initial
de ta naissance
Mais as-tu souvenance
de cette enfant qui joue
avec tous les tubes
de gouache
un après-midi
de dimanche
puis qui se frotte
la joue
comme si c’était une page
blanche
à colorier
beaucoup ?
Géraldine
Mon mot à moi c’est
Grain
J’ai un grain qui roule dans la tête et qui me presse de commencer mon œuvre
la foi grosse comme un grain de moutarde quand j’écris le matin pour personne pour rien
Je me souviens du grain de beauté sur le cou de mon premier amour sur lequel j’ai déposé un baiser juste avant son départ pour l’Angleterre
Dans ma mémoire les rires de l’enfant qui aurait pu naître courent encore tout derniers grains d’or
Pourtant le grain est toujours promis à la fleur
Un grain suffit pour annoncer une bonne récolte
Tels sont les grains que je sème sur le chemin de ma phrase Petite Poucette qui ne veut pas se perdre trop loin
Je continue ainsi mes prières j’égrène les mots de ce chapelet secret qu’est mon poème afin qu’un sourire revienne
ou qu’une lueur aussi frêle qu’un grain de riz apparaisse dans les yeux des passants que je croise
Il y aura jusqu’à mon souffle ultime la souvenance des innombrables grains des secondes de mon enfance qui tintent dans le soleil de la maison disparue
Et je lève la tête pour remercier mon étoile ce grain éternel au milieu du champ de la nuit J’ai le don de retenir ce qui s’enfuit
L’écrivain croit en l’espérance du grain qui meurt
S’il meurt c’est pour laisser la place à ce qui se cueille se recueille
Ce grain égaré sur la terre ce fut moi Mais je me suis élevée dans la lumière
Je vous rejoins sur ce point Monsieur André Gide Un grain ne meurt pour grandir seul car c’est dans la solitude que l’on grandit et bien plus encore que l’on mûrit
Voici donc le fruit de moi-même
J’en veux pour preuve le grain de ma peau qui a rendez-vous avec le grain de la page Qui touche ainsi l’autre au point du jour
Maintenant je prends le temps de contempler un grain après l’autre dans le sablier renversé
Je ne fais plus d’un grain de sable une montagne parce que tout s’évanouit la montagne elle aussi s’érode
Les grains de la terre se dispersent Il faut accepter d’être le souffle et le grain c’est-à-dire l’auteur et le témoin de son effacement admettre que des grains de poussière recouvrent notre trace inexorablement
Il y a aussi un mot que j’aime
Silence
Il me permet d’entendre
le si petit crépitement
des grains qui tombent
de la paume
de ma main
dans la profondeur
infinie
d’un panier
singulier
C’est cela
écrire
c’est tresser
le panier
du silence
pour tous ces grains
oubliés
que je rassemble
et que je verse
en son cœur
d’osier
car je sais
qu’ils n’ont pas pu germer
faute de chance
Mais ils sont là
pour donner
à mes rêves
d’écriture
future
de la présence
qui les pousse
vers le jour
à point nommé
Géraldine

Il n’y a pas longtemps, une amie, passionnée d’écriture comme moi, à laquelle je raconte que j’ai conservé la vieille machine à écrire de mon adolescence, me suggère :
– Essaie de réécrire avec !
Résignée, j’objecte :
– Mais le ruban est sec !
– Essaie ! On ne sait jamais ! Fais défiler le ruban en tapant comme avant… Si cela se trouve, il y a peut-être quelque part une zone d’encre encore active qui te permettra d’imprimer quelques mots, quelques phrases…
Faire défiler le ruban… Remonter le temps, quand il était neuf… Retrouver mon écriture fertile… Et me voici partie en quête du cœur de l’encre vive…
J’enroule une feuille de papier blanc. Le rouleau noir grince et le papier crisse lorsque tous les deux se rencontrent, comme au cœur de mon adolescence. Au moment où je glisse la feuille dans la machine, il me semble que le temps ne s’est pas écoulé et qu’il a gardé pour moi son encre ancienne. J’approche ma chaise et je retrouve la même posture qu’il y a trente ans, penchée de curiosité sur ce qui s’apprête à apparaître, l’index appuyant sur chaque touche, lentement… Je n’ai rien oublié de ma pose. J’ai conservé intacte la même envie d’écriture qu’imprime chaque mouvement dans ma main – une pulsion, une pulsation, une force instinctive… Et, lorsque j’actionne les touches qui se lèvent et frappent le papier dans un claquement strident, mon cœur bat plus vite.
Qu’est-ce que le temps, sinon un ruban que l’on peut faire défiler dans une attentive et lente rétrospective ? Il me semble que je tape au rythme de mon sang, que j’entre dans cette artère de lumière qu’est la page pour retrouver la source de l’Écriture elle-même, celle à partir de laquelle mon envie d’exister a commencé. À cet instant, je ne suis poussée que par un seul désir : celui de ranimer le cœur de l’encre, de refaire circuler le sang de l’écriture. Tout mon corps me fait signe qu’il est en accord avec le pouvoir de mon intention. Un pied devant l’autre comme si je me mettais en route. Ma main gauche mobilise la touche Espace, tandis que ma main droite actionne les lettres. Mes bras accompagnent de leur rythme cette traversée de la page. Le chariot avance. Je ne souhaite pas taper un texte cohérent. Je sollicite n’importe quelle touche au hasard. Les lettres se succèdent en désordre. Leur scansion qui heurte la feuille est le seul souffle, le seul rythme auxquels je me fie. Le papier défile. Le ruban se dévide. Mon écriture n’est qu’une longue phrase improvisée, sans aucun sens, un chemin invisible que je trace au fur et à mesure de mon exploration dans la neige d’un paysage inconnu. Finalement, où suis-je ? Où en suis-je ? Suis-je la même que lorsque j’étais cette frêle jeune fille ? À mesurer ma fermeté enthousiaste, mon espoir de trouver une destination, mon besoin d’atteindre ma destinée dans l’écriture, je le crois.
Cependant, face à cette nostalgie que j’éprouve devant ce ruban qui tremble – parce qu’il n’est plus assez tendu, plus assez alerte -, je prends conscience que beaucoup de temps a passé. La sonnerie tinte au bout de la ligne : mise en garde que j’outrepasse les limites, que les mots risquent de déborder en dehors du cadre du papier, bien que ma phrase infinie se poursuive dans le vide.
Retour à la ligne.
Le papier se déroule sans rien révéler apparemment de ce que j’attends.
Est-il encore si loin, ce centre névralgique,
d’où l’encre peut jaillir, aussi nette que jadis ?
Et, tandis que j’arrive à la deuxième moitié du rectangle, ma mémoire inscrit dans cet espace de silence mes tout premiers instants d’écriture. Elle me murmure :
– Certes, tu te souviens de ces jours pluvieux où tu as écrit pour la dernière fois sur cette machine ! Tu regrettes ce point final que tu as posé sans le savoir ! Mais, revois les longues heures d’écriture…
Revois les textes de tes quatorze ans auxquels tu as donné naissance, là-bas, à l’ombre de ce marronnier, sous lequel tu t’étais assise avec ta machine, au cœur de cet après-midi d’août. Les feuilles du marronnier projetaient leur ombre grise sur tes paragraphes et tes strophes qui prenaient forme. Relis ces titres : La Lampe à pétrole ; Le Bateau abandonné ; Rencontre avec l’Amie. Tu te souviens de cet excipit ? Si douce est la lueur de ton âme ? C’est grâce à cette machine à écrire que tu as remporté ce concours d’adolescente ! Toi qui croyais que l’on ne te voyait pas, revois la brindille qui tombe entre deux touches et que tu disperses de ton souffle, avant de suivre le cours de ton inspiration ! Ne suis-je pas, moi aussi, ta machine à écrire ?
Tandis que je me surprends à sourire, la feuille glisse tout entière de l’autre côté. Puis elle se détache du rouleau, naturellement. Feuille virginale. Je suis arrivée au bout du ruban. Sans apercevoir le moindre signe.
Bien sûr, je soupire, me résigne… Ce ruban est à jamais aride. Il n’y a plus qu’à l’ôter du chariot et à le jeter. Faire le deuil des regrets, de ce que j’ai bien ou mal écrit ou de ce que j’aurais pu écrire.
Mais, alors que je m’apprête à poser cette page vierge sur la pile, je me penche, mue par une sorte de réflexe, de souhait de vérification instinctif.
Et, que vois-je au centre de la page ?
Un frêle point noir, où se confondent tous les mots que j’ai enfantés avec ceux que j’enfanterai encore, jusqu’au point ultime de ma vie…
Un point minuscule, imprimé par un tout petit peu d’encre qui a résisté, subsisté malgré toutes ces années, sur ce ruban desséché.
Un point petit comme un grain de moutarde, à partir duquel je peux continuer à écrire. Telle est ma foi en la vie.
En effet, même si je me retourne pour constater que tout, inexorablement, s’efface,
et même si j’avance toujours vers le blanc,
tout reste à vivre et, par conséquent, à écrire.
Il me suffit d’insérer entre le papier et le clavier, les mots et moi,
le ruban de l’avenir.
Géraldine Andrée
Je l’avais laissée dans un coin de ma mémoire… Non pas oubliée, car sa présence s’était profondément imprimée dans mes souvenirs, mais je me demandais avec un certain détachement ce qu’elle était devenue. Sans doute avait-elle été vendue…
Et c’est par un après-midi pluvieux de dimanche comme celui-ci qu’elle m’a été rendue. Maman, au moment de tomber gravement malade, avait eu la prémonition de me la redonner, avant que la bourrasque de l’organisme des tutelles ne vide toute sa maison, balayant avec la même technique expéditive mes affaires personnelles.
Un peu désemparée à la vue de la housse blanche, je me suis dit :
– Que vais-je bien pouvoir en faire ?
Après tout, ce temps était révolu et ma psy m’avait sermonnée devant mon désir irrésistible de revenir sur les traces du passé :
– Vous voulez écrire complètement votre avenir ? Alors, n’apportez pas dans votre présent des énergies anciennes !
Je l’ai donc rangée dans la partie la plus inaccessible de ma bibliothèque, où il me faut péniblement me baisser, afin de trouver le titre que je cherche.
Pourtant, après le décès de Maman, j’avais besoin d’espace pour ranger les livres qui avaient séjourné sur ma table de chevet pendant toute la traversée de mon deuil. Je me suis alors sentie obligée de la sortir et de la déposer au centre de ma table, près de la fenêtre. Étant habituée depuis de longues années à l’ordinateur, j’ai pensé :
– Allons ! Elle me servira d’objet décoratif !
Quand j’ai ôté sa housse blanche au soleil, j’ai été éblouie par son éclair de jais.
Les unités de mesure, le clavier, le chariot, les touches, les lettres dorées de sa marque étincelaient comme autrefois, lorsque j’étais penchée sur elle, du haut de mon adolescence :
Ma machine à écrire Royal.
La machine à écrire mes rêves d’écriture.
Je l’ai longtemps regardée.
Quand le chariot s’était-il arrêté de manière ultime ? Sur quel mot ? Quel instant ? Quel signe ?
J’essaie de remonter le temps :
C’était un été particulièrement pluvieux. Celui de mes dix-sept ans. J’étais seule à la maison pour quelques jours, car mes parents étaient partis réparer un dégât des eaux dans leur studio de vacances. Comme j’avais peur de l’océan du silence qui envahissait cette grande maison, je m’étais réfugiée dans la cuisine, mon île éclairée par la lampe puissante du plafond. Attablée devant ma machine à écrire dont les pieds avaient laissé des marques durables sur la nappe à carreaux rouges, rivée à elle comme par une corde invisible, j’ai entrepris d’écrire, jour et nuit, un recueil de poèmes. Tout absorbée par la frappe des touches sur le papier, cette scansion qui donnait un rythme à chacun de mes vers, je n’entendais plus le tambour de la pluie sur les vitres. J’étais satisfaite du sentier de mon poème que je traçais au fur-et-à-mesure que j’avançais, jusqu’à ce que surgisse l’ornière d’une faute de frappe ou de langue. Alors, pleine de rage contre moi-même, j’arrachais la page et je recommençais. Rebrousser chemin… Réécrire après une relecture fiévreuse… Que de feuillets pour une simple strophe ! Malgré ma hâte d’en avoir terminé, faire preuve de patience. Me soumettre à la petite sonnerie qui me signalait que je franchissais la marge :
Retour à la ligne.
Puis est venue l’heure où tous ces poèmes ont eu l’heur de me plaire. Je les ai rangés dans un porte-document vert. J’ignore aujourd’hui si j’ai gardé trace de ces textes. Même si leur écriture a occupé ma vie avec une telle obsession que je mangeais et dormais à côté de la machine, je ne me souviens plus d’un seul vers, d’un seul titre. Comme si je ne les avais jamais écrits. En vérité, je crois que c’était davantage la machine à écrire qui me tenait compagnie que la poésie en elle-même.
Quand mes parents sont rentrés, j’ai montré fièrement à ma mère mon recueil. Elle l’a feuilleté, sans le lire vraiment, puis elle m’a dit :
– C’est pas mal ! Mais peut-être que tu aurais dû davantage centrer !
Je n’ai rien ajouté. Rien modifié. Les poèmes existaient. Et c’était tout. J’avais rempli mon temps.
Je crois que c’est là que j’ai posé le point final,
depuis cette machine à écrire Royal.
…/…
Géraldine Andrée
Pourquoi mettre un titre à un poème
Pourquoi des rimes
Pourquoi un rythme défini
Moi je souhaite
que mon poème soit léger
tel l’oiseau qui vient se poser
sur le rebord de ma fenêtre
puis qui repart
Qu’il roule comme une feuille
sur le chemin du retour
puis qu’il s’évanouisse
aussi vite qu’il m’a frôlée
Pourquoi ponctuer un poème
Pourquoi des strophes
Quand le vent joue
par intermittence
il fléchit les herbes
qui ne deviennent
qu’une succession
de virgules
qui tremblent
juste avant qu’elles ne se redressent
et qu’elles ne ploient
dans l’autre sens
virgules à l’envers
virgules si souples
qu’elles s’enlacent à son souffle
C’est ce que je veux pour mon poème
un frémissement
un simple soupir
entre deux instants
Le laisser palpiter
et quitter
le cadre de la feuille
pour qu’il ne reste que le blanc
vierge de l’espace
qui accueille
son point de fuite
minuscule
libellule
Géraldine Andrée
La fenêtre
de ma chambrette
regarde
à travers moi
la rose
qui s’apprête
à naître
Enfin
je m’ouvre
Géraldine
L’écriture
est un jardin
dans lequel
je fais confiance
à la jachère
du silence
qui prépare
la lumière ;
je bêche
avec force
et profondeur
jusqu’à mon cœur ;
je sème
à l’aurore
des idées
de poèmes ;
je regarde
comment
germent
des pensées
positives
qui m’aident
à accepter
la patience ;
je plante
des désirs
pour les voir
grandir ;
je me penche
sur les fleurs
de mes intentions
que je protège
de l’invasion
du chiendent,
du chardon
et de toute
espèce
possible
d’herbes
mauvaises ;
je veille
sur le rythme
de la manifestation
de cette floraison.
Alors,
un beau matin,
quelle que soit
la saison,
je récolte
des rêves
qui permettent
à d’autres feuilles
d’apparaître.
Géraldine Andrée
Je suis le citron pressé de la vie
Je suis la houle des blés
les méandres des champs de colzas sous la brise
Je suis l’étoile à la fenêtre
la gouache séchée sur la robe verte
le ventre de l’épeire au centre de sa toile
Je suis la médaille
l’aurore
le fétu dans l’œil de l’Autre
la botte de foin bien rangée dans la grange de grand-père
Je suis la sucette de sucre d’orge
les cuivres du quatorze juillet
l’étincelle dans la corbeille
de pommes
au soleil
Je suis la crème à la vanille
la pâte à crêpe de Carnaval
la feuille d’arrière- saison
les ailes du papillon tigré
la jonquille du sentier
une mèche de petite fille
Je suis le pissenlit entre les rails
la couronne sur la galette des rois
les bulles de la limonade servie devant l’église
la croûte arrachée de la blessure
le sang de la mirabelle trop mûre
le teint après la crise de foie
la pluie de safran sur les mariés
Je suis le raisin un peu jeune
la prune déjà rouie
la moutarde de ma fureur
ce rire amer
la rouille qui monte à la grille
la première tache de cimetière sur la main de Claire
le feu follet qui court
à fleur de terre
Je suis ces ombrelles
le long du fleuve de Chine
la flamme de la bougie
sa cire fondue dans la coupelle
l’herbe fanée sous mon pas
la crinière léonine qui pourfend l’air
un peu de joie qui subsiste
l’enthousiasme parfois quand mes projets ont un avenir
le siège en osier de l’enfant
Je suis la lampe de chevet
les grains de maïs qui crépitent
sur le brasero de la plage
le rayon qui danse dans le flacon d’encre
le crépuscule sur les toits de Provence
le cœur de la mie tendre
les carreaux de la salle d’attente
le thé qui infuse près du cahier
le cadre de ce tableau de famille adjugé vendu
le jour qui fait refleurir la tapisserie de la maison vide
Je suis l’ultime explosion du champagne
la braise encore tremblante de l’espoir
ce qui pétille irradie puis s’éteint
les confettis de la fête jonchant la terrasse déserte
la luciole qui volette
dans sa frêle lueur
le sable mouvant du temps
l’épingle d’or du souvenir
dans la nuit de la mémoire
la lune penchée sur le chagrin
et mon propre point final
qui flamboie juste un instant
avant que je n’accepte
de le voir disparaître
irrémédiablement
emporté par la phrase
de ce poème
qu’il achève
de lui-même
Géraldine Andrée
Quand j’étais enfant, puis adolescente, aimer la vie n’allait pas de soi. Je n’osais pas être heureuse, car à la joie succédait souvent une secousse émotionnelle pour des fautes bien vénielles, par exemple, un verre renversé ou brisé.
Dans mon esprit, tout bonheur se payait.
C’est en écrivant que j’appris à m’abandonner à la joie d’être.
Je ne sais plus comment me vint l’idée d’écrire. Je revois seulement mon cahier ouvert sous la lampe de la cuisine et un poème composé en lettres de couleur.
Lorsque j’atteignis l’âge de treize ans, je découvris le plaisir de demeurer en ma propre présence – celle qui sait pour moi – dans un journal intime.
Sur ma machine à écrire Royal, je fis parler tous ceux qui étaient privés de parole – les arbres, les fleurs, les animaux, les objets. Mes mots devenaient leurs yeux.
Puis je racontai dans des nouvelles les aventures singulières d’une héroïne qui semblait descendue du ciel, sans prendre conscience encore que cette héroïne qui franchissait tous les obstacles, c’était moi, la femme résiliente, accomplie déjà.
Quand je fis l’expérience du deuil, de l’abandon ou du rejet, je fus le témoin du pouvoir magique qui résidait en moi, puisque j’étais capable de transformer, par un poème, un chagrin en jardin, ma solitude en fontaine. Je pouvais même faire entrer dans mon cahier ouvert le flocon d’un pollen, échappé d’un printemps depuis longtemps passé, et d’en reconstituer le vol, par quelques strophes alertes.
Plus tard, après une violente rupture amoureuse, je me laissai, la veille, de petits mots près de ma tasse que je lisais au matin, avant de partir au travail : « Prends soin de toi ! », « Tu es courageuse, ma chérie ! », « Vas-y ! Tu en es capable ! », « Tu es formidable et pleine de ressources ! ». Je les recopiai tous dans mon carnet intime. Je m’envoyai également des lettres comme si j’étais mon amant, et que je réunis dans un recueil bleu.
Je pris l’habitude de tenir un carnet de gratitudes sur lequel j’inscrivais tous les petits présents reçus de l’existence, même si la journée avait été mauvaise. Un seul rayon de soleil dans un ciel maussade était signifiant.
J’en suis à présent certaine :
c’est en écrivant que j’aime non seulement ma vie, mais aussi la Vie qui va de soi, en partant de moi.
Et c’est en aimant ma vie que la Vie s’écrivit à travers moi,
jusqu’à aujourd’hui.
Géraldine
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