J’ai laissé l’air entrer et la lumière du présent se faufiler parmi la poussière
J’ai découvert un fatras de documents À ne consulter qu’après échéance un tas vacillant de dossiers noirs
J’ai fait sauter l’élastique d’une chemise de carton gris qui a laissé choir les morts mal enterrées
J’ai tourné les pages plastifiées de tout ce qui avait été listé les humiliations les trahisons les perditions
Dans la dernière étagère du bas
j’ai extirpé un amas de sachets bruissant sous mes doigts et au fond desquels avaient été empilées les serrures et les clés des maisons quittées
Les non-dits je les ai transportés dans la brouette de ma gorge
puis je les ai recrachés dans un foyer de feuilles jaunies
J’ai fait de ma colère un beau feu au centre duquel
j’ai jeté le désordre de ce qui me desservait depuis longtemps les cartons qui accumulaient les peines les boîtes à jouets brisés les conserves où marinaient mes larmes
Mais à la lueur fauve de la flamme
mon élan s’est suspendu soudain
il y avait là un cahier qui portait le titre Printemps
celui-là je l’ai remonté à ma mémoire
pour l’entreposer dans un coin tout près de mon regard
Et j’ai su que l’heure était venue
pour la corde de ma colonne vertébrale
de vibrer à chacun de mes pas futurs
J’ai senti en posant mon pied sur la première marche de l’escalier
Qui sème les souvenirs dans ma mémoire fertile, pour qu’ils refleurissent ?
Qui me dit : « Le temps veille sur leur germination » ? Qui dicte à la bille de mon stylo : « Fais confiance à la force encore frêle de leurs jeunes pousses, au point encore invisible de leurs bourgeons », comme s’il me fallait renaître, cette fois-ci, dans la connaissance précise des cycles ? Qui me murmure depuis un lointain pays :
« Elles se lèvent, les tiges des rires ; elles se préparent, les corolles des regards ; ils s’apprêtent, les pétales des paupières » ?
Qui m’annonce de source sûre : « L’heure est venue de faire de ta mémoire une récolte avec laquelle tu pourras franchir le seuil de demain » ?
Mais, lorsque je cueille, hélas, les myrtilles, les trèfles, les cosmos, l’anis en étoile que tout le ciel de ma paume de jadis contenait, qui sait pourquoi je ne ressens rien de leur rondeur, de leur piquant, de leur parfum ?
La myrtille est une si petite lueur, le trèfle, une feuille feue, le cosmos, un œil qui se ferme avant la fin du jour, l’anis, une étoile éteinte.
Qui est le témoin de cette évidence : les souvenirs ne sont que des mots qui remplissent le panier de papier d’un vieux cahier retrouvé,
ni plus ni moins ?
Et qui, alors, me console en me soufflant : « Continue ce que tu as commencé !
Chacun de tes souvenirs fait fleurir un poème pour le monde, quand celui-ci sera prêt à accueillir la belle saison » ?
Qui m’invite à vivre encore pour écrire, seulement écrire ?
Adolescente, j’avais une vaste chambre et une grande table sur laquelle je pouvais ouvrir plusieurs cahiers – ceux de mes leçons et de mes devoirs du jour, à côté de mon journal intime et de mon cahier de contes secrets. Je revois ma trousse profonde contenant tous mes stylos et feutres de couleur. Je possédais même une plume à tremper dans un encrier.
Vous pourriez me dire :
« Comme tu étais gâtée ! »
Et je vous comprends. Il ne me manquait rien. Ma chambre donnant sur un jardin, je disposais de tout l’espace pour étudier.
Ce que j’ignorais, c’est que j’avais également un autre espace de création, très important, et qui était régulièrement bafoué :
mon espace intérieur,
vous savez,
celui de l’âme, celui du cœur,
d’où jaillissent les rêves les plus féconds,
d’où naissent les désirs qui nous nourrissent.
Cet espace de trésors, j’en méconnaissais l’existence, le territoire, malgré mes voyages sur le papier ligné.
Pourquoi ?
Parce que mes parents et ma sœur pouvaient entrer comme ils voulaient, sans frapper.
Ils se permettaient d’ouvrir mes tiroirs. Un jour, ce fut l’esclandre, parce qu’ils avaient trouvé une boîte de pilules contraceptives.
Mon père surgissait pour m’empêcher d’écrire mes histoires personnelles qu’il nommait « fariboles ». Il craignait sans doute que mes fées, mes elfes et mes lutins n’éclairent une part d’ombre merveilleuse en lui qu’il voulait garder cachée à ses propres yeux.
J’ai acheté un cahier qui se fermait avec une clé dorée. Au moins cet endroit qui matérialisait mon espace psychique était-il protégé.
Mais un dérangement imprévisible était toujours possible, détournant le cours d’une idée, la rivière d’un poème, la source elle-même.
Cette négation de l’existence de mon espace de création intérieur m’a bloquée dans beaucoup de projets.
Je me souviens comment, dans la résidence universitaire où je logeais, une pseudo amie s’épanchait sur ses peines de cœur chaque soir, à demi couchée sur mon lit, m’empêchant de régler les miennes dans mon carnet ou de rendre cette dissertation urgente pour le lendemain.
Aujourd’hui, je ne résiste pas au vieux réflexe d’aménager mon espace de création extérieur pour créer.
Comme pour me préserver des éventuels importuns.
Allumer une bougie, faire la vaisselle, la lessive, chercher LE stylo du moment… Tout doit être propre et net pour démarrer ma séance d’écriture.
Je sais pertinemment que je procrastine et que je perds, en agissant ainsi, de précieuses minutes pour continuer à écrire quelques lignes de plus, alors que je suis déjà si pressée.
Mon amie Julia me l’a si souvent dit :
« Saisis un vieux stylo Bic, bon sang, un cahier de brouillon tout taché, et écris, même au milieu des miettes de croissant, des gouttes de Nutella, à côté de ta tasse de café froid. Pas besoin d’encens, de lampe tamisée. »
J’ai déjà eu l’occasion de le constater : je peux commencer à écrire dans un espace encombré et avoir les idées claires, démarrer un projet de roman tandis que la poêle à crêpes reste dans l’évier et trouver mon œuvre aboutie, réussie – in fine,
car toute création part de l’espace intérieur.
Et si je ne m’autorise pas à privilégier mon intériorité créatrice, qu’advient-il des mots en attente ? Ceux-ci continuent à patienter. Désespérément pour eux et pour moi.
Nul besoin d’une vie en ordre pour dérouler la trame de cette broderie qu’est le texte qui demande à voir le jour.
Un marteau-piqueur peut tonitruer dans l’espace de création extérieur… Tant que vos projets ne sont pas dérobés dans la chambre de votre cœur par ce que je nomme aujourd’hui « une intrusion » ou une « interférence », vous êtes en sécurité dans la vie que vous donnez à votre rêve, pour qu’il naisse, un jour, sur l’immense table du monde.
Et si je vous disais qu’après des pages et des pages d’écriture, il ne reste plus que le silence ?
J’ai écrit Le Regard de ma mère chaque jour de l’été 2025, tandis que la lumière que filtraient mes volets mi-clos rayait les feuillets de mon cahier.
Je ne passais pas la journée à écrire. Je me réservais des plages pour avancer dans l’œuvre. J’ai toujours procédé ainsi pour mes projets, page après page, mot après mot. L’écriture est un parcours de longue distance qui s’effectue un pas après l’autre. Il faut économiser ses forces si l’on veut arriver à destination. Le souffle est compté – d’autant plus que j’avais mesuré celui de Maman en instants. Autrement dit, j’avais intégré l’écriture de mon livre à ma vie et non le contraire. Une fois les pages du jour remplies, je vaquais à mes activités quotidiennes.
Les motifs du livre se sont déroulés naturellement et lentement, comme les arabesques d’un tapis persan. Je possédais la trame du récit. Maman m’avait suffisamment narré des épisodes de sa vie dans la cuisine de mon enfance. Je tenais fermement le fil de leur chronologie.
Et si je vous disais le plus important dans ce billet ?
J’ai su que le livre était fini au grand silence que j’ai ressenti au point final placé après le mot « point ».
Ce n’est pas ce mot en lui-même qui fut le signe de l’achèvement de l’ouvrage, non, mais ce silence perçu par tous les pores de ma peau, et parfaitement entendu, comme lorsque je me suis retrouvée en 2006 seule dans le désert – avec l’autocar du voyage organisé qui attendait tout de même, à moitié caché derrière une dune.
Le crépitement du sable balayé par la main du vent. Des grains qui étoilaient mon visage et m’aveuglaient. L’écho du ciel. Le murmure du sang dans mes tempes. Le sentiment d’être en-dehors de l’espace, au milieu de l’immensité. Un minuscule point, en quelque sorte, entre les replis d’une page ocre. Ma respiration imperceptible dans l’infini.
Le désert me renvoyait à mon propre pouls.
Voilà comment m’est parvenu le silence après l’écriture du livre : une pulsation.
Comme si le souvenir du souffle de ma mère que je retraçais dans ces pages m’avait vidée.
Pourtant, paradoxalement, je me sentais comblée.
En effet, si je n’avais plus rien à dire, c’était parce que j’avais tout dit.
Tout dit au sujet de ma mère et de la fille que j’avais été.
Peu m’importait que ce livre fût lu. Il existait. C’était l’essentiel.
Ensuite, je ne sais plus.
Est-ce le livre qui s’est éloigné de moi ?
Est-ce moi qui me suis éloignée du livre ?
Je sais seulement qu’un sillage s’était creusé entre la passagère que j’étais – l’initiatrice du projet de voyage – et le véhicule – l’écriture – qui m’avait déposée au cœur du sable. Preuve, certes, qu’une distance inexorable se créait, mais aussi qu’une rencontre significative avait bel et bien eu lieu.
J’avais accompli ce qui devait l’être : redonner une mémoire à la vie effacée de cette femme parmi tant d’autres, et pourtant unique, puisqu’elle fut ma mère.
Je pouvais retrouver la paix.
Alors, je m’en suis retournée vers l’autocar de ma vie en prenant soin de poser mes pieds dans l’exacte empreinte de mes pas.
Les blessures psychiques sont invisibles. Bien cachées dans l’âme, elles ne se révèlent pas. Profondément inscrites en soi, elles ne se donnent pas à lire.
Et pourtant, ce sont elles qui ravivent les douleurs de nos existences, manifestées sous la forme d’événements négatifs qui surviennent à répétition.
Ces blessures sont mal cicatrisées, voire toujours ouvertes, à vif. De ce fait, le lien entre le Moi et le Soi (cette facette infiniment libre, souveraine et créatrice) est coupé.
Nous ne trouvons pas notre place dans le monde. Notre voix résonne dans le silence.
Le fil de l’encre permet de restaurer ce lien rompu.
Gratter…
Il n’y a pas de métaphore plus juste pour désigner l’acte d’écrire.
Gratter les peaux mortes, les croûtes qui étouffent la plaie.
Retirer ce qui ne sert plus (les vieilles pensées, les émotions suintantes, les sentiments qui suppurent) pour atteindre une peau rose, vibrante, vivante, celle à partir de laquelle le processus de réparation commence.
Oui, la résilience suit les mêmes étapes que celles de la guérison d’une peau lésée.
L’écriture et la cicatrisation sont intimement liées, telles des sœurs.
Il n’est pas trop tard pour fermer avec le fil des mots ce qui doit être refermé.
Pour cela, il faut matérialiser la blessure sur le papier que l’on creuse pour l’inscrire, la porter au jour. En effet, une blessure examinée est sur la bonne voie de guérison.
Rendons donc visibles nos meurtrissures. Faisons de la page le prolongement de notre peau.
Comment ?
Sur une feuille de papier, dessine au crayon l’endroit du corps où loge ta douleur émotionnelle. Tu le sais, le mal psychique lance toujours des appels depuis un endroit précis du corps.
Ce peut être le cœur, le front, l’estomac, le plexus solaire. Si cette douleur se faufile un peu partout, prends toute la feuille de papier comme la métaphore de ton corps.
Puis, écris de manière tricotée : inscris à l’intérieur de l’organe concerné tout ce que tu ressens, tout ce qui te traverse. Ne te censure pas. Accepte inconditionnellement tous tes maux et tous tes mots. Tu peux déborder de la forme et écrire tout autour. Laisse-toi guider. Ton âme passe par ta main qui sait ce qu’elle fait. Puis, repasse sur les phrases précédemment écrites en inscrivant d’autres phrases. Laisse les mots se mêler, s’entrelacer, comme les fils d’un écheveau de laine. Le but est de matérialiser ta peine par des phrases qui se fondent les unes dans les autres, non pas de se relire. Une fois cette première étape achevée, prends du recul en éloignant la feuille de ton regard : tu as refermé la plaie à l’endroit le plus concerné de ton corps et donc, de ton être.
Il est maintenant temps de créer une belle cicatrice, de la sculpter, d’en faire un motif artistique, à la manière des fils d’or qui réunissent les fragments d’un vase brisé pour offrir un superbe modèle de résilience : le vase kintsugi.
Découpe des images dans des magazines ; prends tes crayons de couleur. Que ta cicatrice s’intègre à un arc-en-ciel, à l’ondulation des vagues, au mouvement des nuages, à l’ondoiement de l’herbe sous le vent, aux méandres d’une rivière. Que le trait que la vie a inscrit en toi et avec lequel elle t’a traversé(e) danse sous ta main, enjambe les ponts, réunisse toutes les rives – c’est-à-dire les différentes facettes de toi-même.
Dans les sociétés dites primitives, c’est-à-dire celles qui vivaient au plus près de la nature et qui reliaient l’homme à ses origines les plus profondes, les plus authentiques, le guerrier qui avait le plus de cicatrices était vénéré. Non seulement il était perçu comme un héros qui avait transcendé toutes les épreuves, mais aussi comme un homme qui avait inscrit la beauté de toutes ses victoires sur sa peau. Ses cicatrices étaient des tiges de fleurs, des filaments d’étoiles, des chemins de bleu, de rouge et d’or.
Ses blessures avaient sublimé sa vie et donc son corps en œuvre d’art : un témoignage que chaque membre du clan pouvait contempler, déchiffrer.
Alors, que toutes nos cicatrices soient d’encre.
Montrons-les. Laissons-les se présenter à nous comme à notre prochain, pour nous montrer la voie de la transformation intérieure !