Les poèmes
je les sème
dans la nuit
puis un beau matin
je les récolte
je les ouvre
jusqu’au cœur
je les croque
avec avidité
je les confie
à ce cahier de chair
qu’est devenue
ma bouche
Géraldine Andrée
Les poèmes
je les sème
dans la nuit
puis un beau matin
je les récolte
je les ouvre
jusqu’au cœur
je les croque
avec avidité
je les confie
à ce cahier de chair
qu’est devenue
ma bouche
Géraldine Andrée
Écrire, c’est passer de l’autre côté ; c’est accéder à son immensité psychique, à sa profondeur ; c’est explorer une autre existence, celle de son intériorité ; c’est découvrir sa dimension cachée ; c’est se voir révéler cette indéniable vérité :
Je compare l’écriture à une traversée du miroir représenté par la page. En écrivant, on va toujours au-delà : au-delà de l’idée, de la pensée, de la ligne, de la phrase, de la feuille. On parcourt d’autres espaces et d’autres temporalités que nous offre le pays de la mémoire émotionnelle. On franchit les limites du réel pour voyager dans un espace-temps où le passé et le futur se réunissent dans le présent de l’encre écoulée. Lorsque l’on ouvre son cahier, on dépasse un seuil ; on ouvre, en quelque sorte, la porte de sa propre éternité.
Depuis la parution du livre La Vie après la vie du docteur Raymond Moody, les récits sur les expériences spirituelles (expériences de mort imminentes, voyages astraux) se sont multipliés. Je songe notamment à l’autobiographie 45 secondes d’éternité de Nicole Dron, au récit Ma Part d’évidence de Marie de Solemne. Je vous renvoie pour cela à la petite bibliographie à la fin de ce billet 1.
L’enjeu d’un tel projet d’écriture est de raconter avec intensité ce parcours de vie singulier dans les deux sens du terme (à la fois personnel et hors du commun), en le rendant accessible à chacun et universel.
Beaucoup hésitent à se lancer dans ce travail ambitieux. En effet, les expérienceurs (personnes ayant vécu une expérience de mort imminente) ont peur de ne pas être compris, de passer pour fous, car ils sont confrontés à l’indicible de ce qu’ils ont vécu (vous pourrez compléter, si vous le désirez, la lecture de ce billet par mon billet Le cahier de l’indicible).
Comment, en effet, décrire ce qui dépasse les mots, les définitions et les concepts ?
Je peux vous accompagner sur ce chemin d’écriture hors des sentiers battus. J’ai moi-même vécu des expériences spirituelles : deux expériences de mort imminente, dont une à la naissance et l’autre, à l’âge de deux ans, suite à une sévère intoxication alimentaire (même si j’étais très petite, j’ai gardé de ces voyages au seuil de la mort une sensation de flottaison dans l’éther, comme si j’étais un bateau stellaire), ainsi qu’une traversée initiatique de vies antérieures lors d’une séance chamanique (je suis revenue de cette expérience avec une hypermnésie qui se traduit très souvent dans mes rêves ou en méditation).
Déposer l’indicible dans un livre, c’est s’en libérer. En effet, lorsque l’on a entrevu le plus grand et le plus puissant que soi, on peine à retourner à une vie normale et à se réadapter à son entourage. On peut comparer ce retour au monde à une entrée dans un gant trop étroit, alors que l’on s’est senti porté par une immensité souple et vibrante. L’écriture, par le mouvement de l’intérieur vers l’extérieur qu’elle représente, permet de confier ce bagage spirituel à d’autres lecteurs – votre entourage proche ou un public plus diversifié -, afin qu’ils l’ouvrent à leur tour et découvrent la richesse qu’il contient.
Généralement, quand se produit le basculement, celui-ci a déjà été annoncé par des signes : signe que l’on n’est pas sur la bonne route, qu’il faut changer de vie, d’état d’esprit. Le rôle de cette expérience est d’élargir notre conscience. Pourtant, elle surgit si vite et si violemment qu’elle ressemble à une déflagration. Pendant quelques instants, nous ne réalisons pas vraiment ce qui se passe. Nous sommes dans un entre-deux où le nouveau vécu se mêle à l’ancienne vie. Il arrive d’ailleurs, très fréquemment, que l’on se perçoive dans un état de dédoublement : C’est donc moi, ce corps allongé ? Comme je suis pâle ! ( Cas où l’on relate une expérience de mort imminente). C’est donc moi, cette jeune femme en robe d’époque rose ? (Cas où l’on va à la rencontre de l’une de ses vies antérieures). La variation de focalisations narratives (avec le passage de la première à la troisième personne, par exemple ; ou le fait que l’on s’adresse à cet autre soi-même par l’alternance entre le je et le tu) permet, en mettant à distance l’intensité émotionnelle de l’expérience, de la définir, d’en évoquer précisément les enjeux et ainsi, de se réapproprier, avec toute sa lucidité, l’enseignement que cette soudaine métamorphose apporte.
« Donc, j’ai été de multiples Moi ; je suis quelque part un être infini, multidimensionnel, de toute époque et de tout lieu. »
« Je savais bien que je n’étais pas sur le bon chemin, mais je persistais à m’obstiner. Cet accident m’a forcé à m’arrêter, dans tous les sens du terme, alors que j’étais trop orgueilleux pour stopper quand ça n’allait pas. Le fait de griller ce stop a éclairé mes blocages d’ego. »
Ensemble, nous mettons un sens sur ce qui semblait initialement incohérent, absurde, dépassant l’entendement.
L’écriture d’une biographie spirituelle est une excellente opportunité pour lâcher prise sur la rationalité du discours et pour s’autoriser à écrire autrement, loin des codes conventionnels du récit.
C’est ce que nous allons voir.
La structure thématique s’impose d’elle-même sur la structure chronologique. En effet, lorsqu’on fait une expérience spirituelle, on bascule dans un autre temps et un autre lieu. Impression de flottaison… Déplacement fulgurant, à la manière d’une comète… Bruit d’hélice comme si l’on devenait un avion… Le temps se mesure à une succession de sensations qui s’entrechoquent et à un emboîtement d’espaces. Traversée de tunnels qui s’élargissent… Murs qui disparaissent pour laisser entrevoir l’immensité… Architecture de nuages… Un déplacement dans des lieux insolites, bouleversés en une fraction de seconde, rythme cette nouvelle temporalité au cours de laquelle le passé et le futur s’abolissent dans un éternel présent. Le titre de l’ouvrage de Nicole Dron, 45 secondes d’éternité, résume parfaitement la condensation de l’éternité dans la brièveté. Stylistiquement, nous mettons en valeur cette autre échelle temporelle par des phrases concises, nominales ou réduites à un seul mot, qui peuvent ensuite s’expanser brutalement, pour traduire le déploiement d’une vision neuve, allant de soi au cosmos (ou l’inverse).
« Bras et jambes en étoile. Navigation. Je suis un bateau de lumière qui glisse de bleu en rose et de rose en bleu. Je suis devenue une planète et je comprends parfaitement désormais l’harmonie de tous les cycles de la vie. Je sens mon cœur… incandescent. »
Lorsque le narrateur fait l’expérience d’une fusion avec le Grand Tout, il éprouve des sentiments ambivalents : il sent qu’il s’efface, qu’il peut devenir aussi évanescent qu’un flocon, un nuage, une buée et aussi minuscule qu’une poussière d’astre. En même temps, il peut ressentir non seulement une présence inconditionnelle, mais aussi une forte union avec l’infiniment petit et l’infiniment grand. Nous adoptons, dans ce cas, le point de vue omniscient dans le récit ; ce qui permet de varier les regards, les angles d’approche et de perception. Rien n’est impossible dans ce type de narration. Décrire avec précision les nervures d’une feuille… Les sentir vibrer, telles les cordes d’un instrument de musique… Assister à la remontée frémissante de la sève et sentir que l’on possède la même pulsion de vie… Dans la biographie spirituelle, l’emploi de la synesthésie (correspondances entre différents sensations que les poètes Rimbaud et Baudelaire ont explorées) possède un précieux pouvoir évocateur. Le rouge peut émettre un cri, le bleu s’exclamer, le vert murmurer… Les couleurs ont une voix qui, elles-mêmes, s’assimilent au toucher d’un tissu… Bien sûr, l’emploi de la première personne du singulier abolit la distance entre l’univers et soi. Dans ce type de biographie, vous devenez l’univers. C’est pour cette cette raison que nous trouvons dans les récits de NDE (Near Death Expérience) une profonde résonance poétique que traduit l’alliance inattendue entre différentes images :
« J’enroule un filament de clarté au bout de mes doigts. »
Il est bien évident que l’on ne revient pas indemne d’une telle exploration de l’indicible.
On revient dans la vie ordinaire, littéralement touché. Et il faut un certain temps pour se réadapter à la vie quotidienne, avec ses contingences et ses limites, alors que l’on a goûté à l’absolu. Des questions peuvent figurer dans votre récit, évoquant notamment la peur de ne pas être compris, malgré l’envie de dire, de décrire l’intensité émotionnelle et sensorielle qui a été éprouvée. Qui me croira ? Est-ce le bon moment pour révéler ce que j’ai vu ? N’ai-je pas l’air trop étrange ? Ce sentiment d’étrangeté peut être approfondi, bien sûr, car l’écriture s’y prête bien. Les variations de pronoms personnels, le passage de la première personne à la troisième personne en particulier, montre que vous posez un regard distant sur celle/celui que vous avez été et donc combien vous avez évolué. Ce n’est plus moi, cette personne ambitieuse et matérialiste. Je ne suis plus Elle. Et Elle n’est plus Moi.
Dans cette traversée d’une vie nouvelle, il vous faut faire le deuil de l’ancien Moi et de tous les rôles qu’il jouait. C’est ainsi que sous la plume apparaissent des affirmations claires, comme autant d’ouvertures sur un seuil neuf. Je désire exercer un autre emploi, déménager, communiquer autrement avec mes enfants… Vous savez distinguer ce que vous ne souhaitez plus de ce que vous souhaitez (Cette situation, cette relation me paraissent dépassées, désormais). La particularité d’un tel deuil psychique est qu’il n’est pas triste. Bien au contraire. Il est rempli d’espoir. C’est un deuil lumineux.
Vous êtes désormais prêt pour écrire votre nouvelle vie qui s’annonce. Et c’est ce que nous faisons ensemble, en reformulant la leçon d’existence que vous avez retirée de ce voyage initiatique : un abandon de valeurs désuètes pour épouser d’autres valeurs qui correspondent à qui vous êtes ; moins d’importance accordée au paraître ; le fait de miser sur la richesse intérieure ; la volonté de reprendre des études…
Ainsi, vous aurez peut-être rempli fidèlement votre mission : de ce voyage au-delà de la vie, vous aurez fait une œuvre de vie, c’est-à-dire une œuvre vivante, vibrante, qui intègre la vie de l’univers qui évolue de concert avec vous et en vous.
En compagnie de ma plume, l’écriture aura elle-même incarné ce voyage – le vôtre -, fondu dans l’itinéraire de la longue caravane humaine que nous formons tous.
C’est tout le chemin intemporel que je vous souhaite.
1 Petite bibliographie spirituelle
Géraldine Andrée
Biographe et accompagnatrice en écriture du deuil
Pendant longtemps, je n’ai pas écrit. Je me disais :
– À quoi bon ? Personne ne te lira, de toute façon !
Et puis, je me sentais si seule face au silence de mon cahier… Je l’ouvrais sans y trouver aucune réponse. Il n’avait rien à me dire. Sa page blanche me renvoyait en miroir mon ineffable solitude. Personne ne me comprenait. Quel défi que d’écrire, alors que j’étais effacée pour tout le monde ! Qu’est-ce qui me prouvait que j’existais, hormis le contact de ma main avec le papier ? Je ne voulais plus faire l’effort d’être comprise. Et, puisque je ne comprenais pas ce que je vivais, je songeais :
– Je dois vivre pour mieux comprendre ! Acquérir de l’expérience… Et, comme je n’ai pas les mots pour définir ce qui m’arrive, je dois me confronter aux événements en eux-mêmes. Poser non les mots sur les événements, mais les événements sur les mots !
Ai-je vécu pleinement cette vie ? En ai-je tiré profit ? Non ! J’ai supporté le tumulte de son cours. J’ai reçu les événements de plein fouet – vagues déchaînées qui frappaient violemment mon bateau. J’ai manqué de chavirer. Mon amant m’a trompée ; mon amie m’a trahie.
Faute de faire confiance à la page, je faisais confiance aux gens. Je m’en remettais complètement à eux dans ma navigation à vue et c’était une véritable catastrophe. J’aurais dû me laisser guider dans mon existence par le frêle esquif de ma plume. J’aurais dû cesser de m’aveugler, en me fiant davantage à moi-même qu’aux autres.
Mais, pour cela, il fallait que j’accomplisse ma traversée. Il me fallait me livrer à l’étendue de la page ! Qu’importe ce que j’y confiais ! C’était le seul endroit où je me sentais en sécurité. Je devais placer mes propres repères, m’envoyer des signes !
Alors, je suis retournée à mon cahier interrompu. J’ai repris mon stylo et j’ai lancé à bord le filet de mes premières phrases. Je me suis laissée embarquer. J’ai pris le large en suivant le voilier de mon intuition.
Moi qui avais si peur de me perdre dans l’inconnu en écrivant ainsi, je me suis dirigée vers ma lumière. J’ai pu nommer tout ce qui m’était arrivé : « grain », « tempête », « cyclone ».
Je me suis aperçue que j’étais une terre, un pays pour moi-même. Encore fallait-il que j’apprenne à me situer ! En avançant ainsi au fil de ma plume, j’ai entrevu les lisières d’un rivage. J’ai remonté par-dessus le bord de mon cahier les filets de mes phrases. J’avais pêché de quoi me nourrir pour le jour dit. Le lendemain, je lancerais le filet d’autres textes et ma pêche serait tout aussi bonne. Je puiserais en moi de fabuleux trésors, des coquillages étincelants, des poissons multicolores. Enfin, j’arrivais tranquillement au terme de ma navigation… J’étais prête à accoster sur la terre que j’avais vue de loin :
ma terre, l’île que personne d’autre que moi n’avait foulée, et sur laquelle j’allumerais mon foyer clair.
Je n’ai plus jamais abandonné l’écriture.
Chaque jour, j’écris, c’est-à-dire que je pars pêcher ce qui m’est nécessaire pour vivre. Cette traversée m’est devenue tellement familière que je reviens toujours avec de multiples et nouvelles facettes de moi-même dans les mailles de mes mots.
Géraldine Andrée
J’écris chaque jour ma vie
Que le destin n’ait
pas le dernier mot
Géraldine
Mais cet exercice d’écriture créative peut également se faire lors de transitions importantes dans ta vie (déménagement, changement d’emploi, mariage, ou, au contraire, divorce…)
Le tableau de visualisation permet de concrétiser ta vision par le collage d’images. Néanmoins, l’écriture est également un formidable outil pour matérialiser tes rêves sur le papier, car elle permet d’associer aux mots la couleur (par les différentes encres utilisées) et les images (par les figures de style qui mettent en relief un désir, un ressenti, un état d’âme…). De surcroît, le Verbe est créateur. Ne suffit-il pas, dans La Genèse, que Dieu prononce le mot désignant l’élément du monde qu’il veut créer pour que cet élément apparaisse, par miracle ?
« Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. »
Tu es, toi-aussi, le créateur de ta vie et de ta lumière.
Bien sûr, tu peux recourir à des hyperboles comme c’est « merveilleux », « enchanteur », « magique », « féérique », « fabuleux ». Mais en quoi est-ce merveilleux, enchanteur, fabuleux ? C’est là que les images sensorielles vont t’être d’un précieux recours pour visualiser et concrétiser tes souhaits… d’abord au plus profond de toi-même/m’aime.
Que tout ce que tu écris soit ainsi accompli. Je te le souhaite du plus profond de mon cœur !
Géraldine Andrée Muller
Source originale de l’article :
https://www.lesmotspositifs.com/blogue/ecriture-de-ta-visualisation-emotionnelle/
J’ai gardé comme souvenir
d’une ancienne vie,
un chemin de neige bleue
qu’éclairait la frêle flamme
d’une lampe tempête.
C’est peut-être
pour cela que j’écris
aujourd’hui :
retracer sous ma lampe
de chevet,
à l’encre
scintillante,
ce chemin d’hiver
qui me mène
à un lointain refuge
que seule
mon âme
connaît.
Géraldine
L’écriture
est un jardin
dans lequel
je fais confiance
à la jachère
du silence
qui prépare
la lumière ;
je bêche
avec force
et profondeur
jusqu’à mon cœur ;
je sème
à l’aurore
des idées
de poèmes ;
je regarde
comment
germent
des pensées
positives
qui m’aident
à accepter
la patience ;
je plante
des désirs
pour les voir
grandir ;
je me penche
sur les fleurs
de mes intentions
que je protège
de l’invasion
du chiendent,
du chardon
et de toute
espèce
possible
d’herbes
mauvaises ;
je veille
sur le rythme
de la manifestation
de cette floraison.
Alors,
un beau matin,
quelle que soit
la saison,
je récolte
des rêves
qui permettent
à d’autres feuilles
d’apparaître.
Géraldine Andrée
Enfant, j’ai vécu la solitude comme une malédiction. Je trouvais que c’était une malchance de rester dans ma chambre la plupart du temps. Les circonstances m’y obligeaient : j’habitais – et j’habite encore – dans une région où il ne fait pas souvent beau. En outre, notre maison se situait loin de la ville. Je ne me rendais donc pas au Nouga (diminutif des Nouvelles Galeries) avec des copines pour acheter des colifichets, et encore moins au café pour discuter avec elles de garçons qui ne m’auraient pas regardée. Enfin, comme l’ambiance familiale était régulièrement très tendue, j’avais appris instinctivement à m’isoler et, ainsi, à me préserver de ces drames domestiques déclenchés pour des prétextes extrêmement véniels.
Je revois ma chambre d’enfance comme si c’était hier : les rideaux orange, la tapisserie étoilée de fleurs dorées, le plancher de bois qui craquait sous mes pas, le petit lavabo et son miroir cachés par un rideau.
Au début de l’installation dans cette maison, des champs bordaient le jardin. Je pouvais observer de ma fenêtre un lièvre qui détalait, une biche qui regardait en direction du feuillage de notre mirabellier, la flamme rouge d’un écureuil qui semblait surgir du ciel. Je garde un souvenir précis de ces instants aussi exceptionnels que des miracles.
Hélas ! Toute cette nature fut détruite. Un parking de supermarché remplaça les arbres, les herbes et les animaux sauvages. La pelleteuse arrêta son massacre au ras du mur du jardin. L’espace devant mon regard s’étant rétréci, je nouai désormais contact avec ce qui était proche de moi – le platane, les tuiles de la véranda juste en dessous de la chambre, un merle noir qui visitait en hiver le rebord de ma fenêtre, sur lequel je disposais quelques miettes du pain chapardé au déjeuner.
Me considérant comme prisonnière de cet espace, je m’inventai des voyages par le biais de mes lectures. Derrière la vitre mouillée, je m’imaginais roulant en calèche sur les allées, comme si j’étais l’une des petites filles modèles échappée d’un récit de la Comtesse de Ségur. Quand j’explorai la poésie de Victor Hugo, je superposai au jardin familial la vision intérieure que j’avais du jardin des Feuillantines. Plus je me sentais calfeutrée, plus j’élargissais l’espace de mon imaginaire. Les murs que je croyais inébranlables cédaient. Assurément, la littérature m’y aidait.
Lorsque je découvris plus tard l’essai Une chambre à soi de Virginia Woolf, qui prône la nécessité pour toute femme d’avoir une chambre à elle – symbole de l’autonomie matérielle et affective -, afin de pouvoir accéder à la liberté de sa créativité, j’eus une révélation : mes séjours de solitude dans la chambre de mon enfance avaient été une bénédiction et un luxe dont beaucoup n’ont pas l’heur de bénéficier. À une époque récente, nombreuses étaient les femmes et les jeunes filles à ne pas avoir véritablement d’endroit à elles – même pas un petit bureau ou un coin de placard. Ce qui était d’autant plus la norme à l’époque de Virginia Woolf :
Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l’homme deux fois plus grande que nature.
Les femmes devaient encore partager tout l’espace avec l’autre – qu’il fût un frère, un parent -, dans les logements étroits des immeubles mal insonorisés des années soixante-dix et quatre-vingt. Je pris donc conscience que je faisais partie d’une caste de fillette et d’adolescente privilégiée. L’Univers m’avait fourni l’endroit nécessaire pour me protéger.
C’est parce que j’étais recluse dans ma chambre les jours de week-end et de vacances scolaires que je commençai à écrire. Dans cette chambre naquit mon premier journal intime. Puis, les cahiers de mes poèmes se succédèrent. Je me fis la dramaturge d’un théâtre de marionnettes pour mon public composé de peluches et de poupées. J’entrepris de longues conversations avec des héroïnes qui étaient de multiples projections de moi-même. Avec un ami imaginaire, je courais sur le terrain vague d’une page vierge et de ces séances de batifolages, je gardais la trace de calligrammes, d’enjambements, de rimes alertes. Je devins le poème sautant à cloche-pied sur la marelle du papier ligné. Je réalisai qu’avec la seule plume de mon stylo, je pouvais voyager dans le temps et dans l’espace. J’avais le don d’ubiquité!
Je possède toujours mon lieu d’écriture-rien-qu’à-moi aujourd’hui : mon bureau avec ma bibliothèque, mon ordinateur, mon imprimante. Grâce à la chambre de mon enfance, je suis devenue une femme inspirée et inspirante pour ceux qui apprécient ma présence.
Je dois ajouter que le petit essai de Virginia Woolf m’a fait accéder à une autre chambre : ma chambre intérieure, celle de mon cœur où s’assoit mon âme, mon hôtesse complice, à laquelle je m’adresse dans mes confidences, afin de recueillir ses conseils. C’est pour cela qu’au milieu de mes épreuves, je crois toujours au pouvoir d’une petite lampe éclairée – celle de la foi. J’ai lu, en 2020, l’essai d’Ariane Bilheran, Se sentir en sécurité ; Comment se protéger du stress et de la peur 1, qui m’a invitée à développer ma faculté de sécurisation intérieure. Quel que soit l’endroit où je me trouve – y compris dans la chambre d’hôtel la plus inconfortable, la plus lointaine et la plus bruyante -, je peux choisir d’accéder à ma-chambre-de-toujours, en posant ma main sur mon plexus solaire, au niveau duquel j’ai ancré/encré par des mots en images ce haut lieu de paix que la psychologue Ariane Bilheran qualifie de « nid psychique » :
Même si vous êtes victime d’épreuves qui vous ont mené, par un malheureux concours de circonstances, à l’hôpital, en prison, dans un habitat précaire,
ayez à l’esprit que votre intériorité ressemble à un magnifique château que vous aurez aménagé comme bon vous semble.
affirme Ariane Bilheran.
Je peux témoigner que, lorsque l’on a appris à consolider son intériorité, on est moins assailli par les contingences de l’existence qui se manifestent la plupart du temps sous la forme d’intrusions psychiques, engendrées par des événements ou des rencontres indésirables dans nos vies. Dès que l’on respecte le nid de sa psyché, on se fortifie contre des attaques qui, par conséquent, se raréfient.
Quand je relis mes poèmes et mes journaux intimes, je m’aperçois que les chambres m’ont davantage habitée que je n’ai habité ces chambres – il en est ainsi du retour ultime à soi dans La Petite Chambre du sud ou de la traversée de toutes les chambres de la vie, à l’image de la métamorphose de mon être.
De surcroît, je dois avouer que j’ai complété ma lecture du livre Une Chambre à soi de Virginia Woolf par ma vision personnelle de l’inspiration créatrice.
En effet, si toute femme désirant être au contact de sa Muse – qui n’est autre qu’elle-même/elle-m’aime – doit bénéficier d’un endroit exclusivement personnel, je pense que l’œuvre qu’elle crée ou qu’elle projette de créer est déjà cet endroit suprême, cette supra-maison ou maison onirique, comme le disait Gaston Bachelard dans La Poétique de la rêverie. En ce qui me concerne, si je possède, certes, une chambre d’écriture et que cette chambre d’écriture vient soudain à manquer, je suis réconfortée par une certitude inébranlable : l’écriture est ma chambre. Pourquoi ? Parce que sur une page, je peux toujours m’étendre, me détendre, me poser, me reposer, rêver, rire ou pleurer à loisir et ce, n’importe où, y compris dans un lieu de transit – une gare, un aéroport, un abri de tram… Le cahier qui s’ouvre, se referme quotidiennement est ma chambre de papier – un lieu permanent, secret et solide où je ne suis jamais seule quand j’en franchis le seuil, car tous mes essais de récits, romans et poèmes – déclinés en autant de versions de Moi-Même – m’attendent fidèlement.
La définition du haut lieu dans le dictionnaire Larousse est celle-ci :
Endroit où se sont passées des choses mémorables.
Or, le papier est précisément l’endroit où s’inscrit la mémoire des choses. Le cahier – devenu livre – prolonge la mémoire des murs et de toutes les maisons de notre vie.
Je reviendrai vers ce sujet inspirant dans un billet futur.
1 Petite Biblio Payot ; janvier 2018
Géraldine Andrée
Quand j’étais enfant, puis adolescente, aimer la vie n’allait pas de soi. Je n’osais pas être heureuse, car à la joie succédait souvent une secousse émotionnelle pour des fautes bien vénielles, par exemple, un verre renversé ou brisé.
Dans mon esprit, tout bonheur se payait.
C’est en écrivant que j’appris à m’abandonner à la joie d’être.
Je ne sais plus comment me vint l’idée d’écrire. Je revois seulement mon cahier ouvert sous la lampe de la cuisine et un poème composé en lettres de couleur.
Lorsque j’atteignis l’âge de treize ans, je découvris le plaisir de demeurer en ma propre présence – celle qui sait pour moi – dans un journal intime.
Sur ma machine à écrire Royal, je fis parler tous ceux qui étaient privés de parole – les arbres, les fleurs, les animaux, les objets. Mes mots devenaient leurs yeux.
Puis je racontai dans des nouvelles les aventures singulières d’une héroïne qui semblait descendue du ciel, sans prendre conscience encore que cette héroïne qui franchissait tous les obstacles, c’était moi, la femme résiliente, accomplie déjà.
Quand je fis l’expérience du deuil, de l’abandon ou du rejet, je fus le témoin du pouvoir magique qui résidait en moi, puisque j’étais capable de transformer, par un poème, un chagrin en jardin, ma solitude en fontaine. Je pouvais même faire entrer dans mon cahier ouvert le flocon d’un pollen, échappé d’un printemps depuis longtemps passé, et d’en reconstituer le vol, par quelques strophes alertes.
Plus tard, après une violente rupture amoureuse, je me laissai, la veille, de petits mots près de ma tasse que je lisais au matin, avant de partir au travail : « Prends soin de toi ! », « Tu es courageuse, ma chérie ! », « Vas-y ! Tu en es capable ! », « Tu es formidable et pleine de ressources ! ». Je les recopiai tous dans mon carnet intime. Je m’envoyai également des lettres comme si j’étais mon amant, et que je réunis dans un recueil bleu.
Je pris l’habitude de tenir un carnet de gratitudes sur lequel j’inscrivais tous les petits présents reçus de l’existence, même si la journée avait été mauvaise. Un seul rayon de soleil dans un ciel maussade était signifiant.
J’en suis à présent certaine :
c’est en écrivant que j’aime non seulement ma vie, mais aussi la Vie qui va de soi, en partant de moi.
Et c’est en aimant ma vie que la Vie s’écrivit à travers moi,
jusqu’à aujourd’hui.
Géraldine
Si tu souhaites prolonger ce billet avec la lecture audio, c’est ici !
Pour reprendre le fil de ta vie, il t’importe de faire de ton journal un espace où tu t’appartiens, où tu peux dialoguer avec toi-même en toute confiance et prendre tes décisions en toute sécurité. Et, afin que tu reprennes ton pouvoir, il est judicieux que tu fasses preuve de discernement dans la distinction entre le Bien et le Bon.
C’est
Faire le Bien se fait souvent au détriment de ton propre bien-être.
Faire le Bien est une demande qui émane de l’égo, du mental ou du Sur-Moi selon les psychanalystes. Aller, par exemple, aider un ami à déménager alors que tu es déjà si fatigué… Aller garder les enfants de ta sœur, même si tu voulais finir ton livre préféré dans un bon bain… Rendre visite à Claude, bien que Claude et toi, vous n’ayez aucun point commun et que tu préfères continuer à rédiger ta thèse.
Faire le Bien sert à te donner bonne conscience !
Tu t’encombres de valeurs désuètes, embarrassantes et hétéroclites, de fidélités qui ne te sont aucunement bénéfiques, de loyautés qui te conduisent à te trahir, d’objets dont tu ne vois guère l’usage, de gens qui ne te respectent pas.
Il n’y a pas de honte ! Moi aussi, je suis passée par là !
C’est pour cela que je te propose un petit exercice qui te permettra d’y voir plus clair.
Trace deux colonnes dans ton journal.
Ensuite, instaure un dialogue théâtral dans le cadre de ce trio : toi, et les rôles du Bien et du Bon dans ta propre vie.
Ce dialogue doit se fonder sur deux questions fondamentales :
Les réponses peuvent être diverses : se sentir approuvé, intégré, aimé, obtenir la sécurité financière…
Généralement, ton intérêt supérieur – c’est-à-dire celui de ton âme – se dégagera très vite. C’est l’intérêt qui participe à ton épanouissement spirituel sur cette terre, au développement de tes potentialités, au déploiement de tes ailes… afin de mieux servir le monde !
Dans ce dialogue intérieur qui mettra en scène les voix du Bien et du Bon, tu pourras voir clairement le dilemme, voire la violente confrontation, qui se joue en toi.
La voix du Bien peut être autoritaire, dissuasive. N’abandonne pas la partie. C’est le mental qui se révolte ou le Surmoi qui peut être assimilé à la figure d’un parent despotique. Prends en compte tous les arguments de ce dernier.
Puis trouve des arguments calmes et tout aussi organisés pour le contrecarrer en douceur. Progressivement, le mental perdra son emprise, cédant les rênes à ton intérêt supérieur.
La Voix du Bien – Comment ? Tu n’es pas en mesure de voir Colette aujourd’hui ?
Tu sais pourtant qu’elle a toujours pu compter sur toi ? Quelle égoïste tu es !
La voix du Bon – Je suis allée voir Colette, la semaine dernière. Colette est une adulte qui a toutes les ressources pour prendre soin d’elle ! À mon tour de prendre soin de moi chez l’esthéticienne ! Je me sentirai ensuite mieux dans ma peau et serai contente de retrouver Colette pour partager un bon moment avec elle…
En déroulant des arguments solides pour faire taire la voix du parent tyrannique, tu renoueras contact avec ton intimité, le jeune enfant qui demandait secrètement à jouer. Et c’est la sagesse qui reprend le dessus sur la folie ; la santé qui vainc la maladie. Le monde pourra ainsi profiter de ton bien-être retrouvé et t’apparaîtra beaucoup plus sécurisant dans une interaction équilibrée entre donner et recevoir. De ce fait, les besoins d’approbation, d’amour, d’intégration, d’abondance seront pleinement comblés par toi-même (m’aime), puis, naturellement, par les autres.
La Vie nous veut du Bien. Encore faut-il que nous entrions en contact avec notre bonté profonde.
Quoi de mieux justement que la maïeutique offerte par le journal intime pour révéler cette intimité de soi avec soi, afin que nous puissions ensuite œuvrer avec empathie à l’extérieur de soi ?
Géraldine Andrée