Je crois
que tes pas
sont devenus
des mots
comme
Turquoise
Magenta
Émeraude
qui laissent
une trace
de leur passage
dans le silence
de la chambre
de mon cœur
quand
je dors
Géraldine Andrée
Je crois
que tes pas
sont devenus
des mots
comme
Turquoise
Magenta
Émeraude
qui laissent
une trace
de leur passage
dans le silence
de la chambre
de mon cœur
quand
je dors
Géraldine Andrée


De là où je vous écris, s’écrit votre véritable histoire, non celle que d’autres ont écrite pour vous, l’histoire des autres mais votre histoire, réappropriée, réécrite fidèlement à ce que votre âme a voulu au départ, en s’incarnant ici. Et ce sera votre vie, telle que vous, vous l’avez écrite !

Toute petite, j’assistais à tes séances de bricolage. Je me souviens comme tu soudais. De crépitantes lueurs jaillissaient de tes doigts. Tu viens du pays des forges, des flammes qui se lèvent haut. J’appartiens, moi aussi, par ton sang, à ce pays de suie et de feu, à cette succession de villages et de villes qui se terminent par -Ange (Algrange, Volmerange, Gandrange, Hayange), à ces paysages constellés d’étoiles noires, tombées sur les toits et les chemins. Maintenant, tu es feu. Mais lorsque je traverse cette région en voiture ou en train et que je vois le soleil briller sur l’acier rouillé, il me semble que ta main invisible soude dans une myriade d’étincelles mes jours reliés à toi depuis le ciel.
Géraldine Andrée
Malgré nos nombreux désaccords, il y a un point commun
entre ma mère et moi :
Toute sa vie, ma mère a tracé son chemin
dans le tissu, point par point.
Et moi, j’ai avancé avec ma plume sur la page,
mot après mot, dès mon plus jeune âge.
De fil en aiguille, j’ai trouvé mon style
pendant que ma mère s’affirmait comme styliste.
Ma mère ne coud plus.
Elle n’en a ni les yeux, ni les mains.
Je songe à l’ultime point qu’elle a fait
sous la lampe, un soir,
au dernier fil qu’elle a noué
sous ses doigts douloureux.
Moi, je ne suis pas encore arrivée
au point final.
Le fil de mon encre
continue à se dévider
jusqu’à la prochaine majuscule.
Et je célèbre ce qui se perpétue
de mère en fille :
toutes deux tissent la vie.
Géraldine Andrée

Tu t’appelais Henri.
Ton prénom est mon seul souvenir.
Tu es mon grand-oncle, c’est-à-dire le frère de ma grand-mère paternelle.
Tu étais mort depuis longtemps quand je suis née.
De toi il n’y a nulle photographie. Alors, j’invente ton regard, la couleur de tes cheveux, ton sourire. Je crois que tu avais une moustache mais je n’en suis pas certaine.
Je ne t’ai connu que par ce que l’on disait de toi qui, à jamais réduit au silence, ne pouvais te défendre et rétablir la vérité.
On te prêtait des pulsions obscures, animales, une sorte de colère archaïque, un tempérament caractériel.
La famille ne résuma ta courte vie que par deux actes.
Le premier est qu’un soir d’été, tu avalas en entier le noyau d’une pêche. Tu échappas par miracle à l’étouffement et à l’occlusion intestinale. Le lendemain, paraît-il, le noyau ressortit par ton rectum sans causer de dégâts.
Le second acte te fut, en revanche, fatal. Tu eus la malchance de vivre sous la période de l’Annexion de la Lorraine qui était alors en guerre comme le reste du pays. Tu travaillais dans une usine dirigée par les Allemands. Lors d’un déjeuner, tu ne supportas pas la remarque d’un commandant.
Tu lui lanças la soupière à la figure.
Le lendemain, tu dus partir sur le front russe sous les couleurs du drapeau allemand.
Tu mourus, fauché par une balle dans l’uniforme de l’ennemi.
J’imagine le vermillon de ton sang dans la neige bleue de Russie, ce sang que nous avons en commun.
Tu représentas définitivement la honte. Aucun membre de la famille ne voulut te réhabiliter. Moi, je ressens aujourd’hui ta colère comme un mouvement de révolte, un désir de liberté et de dignité. Ton impulsivité n’a été que l’expression de la vie. Et pour la vie tu mourus.
J’ignore si ton corps fut rapatrié et où on t’a enterré.
On ne répare pas le passé.
Mais à toi dont le prénom s’est toujours murmuré dans l’ombre,
toi qui dans ma mémoire n’as pas de tombe
sur laquelle une main dépose
à chaque Jour des Défunts
quelques chrysanthèmes
ou quelques roses,
je dédie cette brève biographie en prose
qui se situe à la frontière du poème
pour qu’elle te soit un pays
où, enfin, tu reposes.
Géraldine Andrée
Je me suis rendue au pays natal de mon père, celui de la haute sidérurgie, de la houille, de la rouille, des forges rouges, de la terre noire et des pierres brunes, pays des longs silences d’hiver où se déplacent les brumes.
Je crois que ce sont les pas sans trace de mon père qui me guident dans l’invisible à travers la pluie de novembre, là où sa vie a commencé un matin d’automne. Et le pont de métal que je franchis dépose dans mon regard ses étoiles.
Je reviens vers l’enfance de mon père.
Géraldine Andrée
Je remercie Monsieur V. d’avoir été le messager de mon grand-oncle Stéphane de Zalewski, noble d’origine polonaise, mort juste après la Deuxième Guerre Mondiale pour avoir eu le coeur brisé de chagrin.
Persécuté par les nazis, contraint à l’exil à Metz, il s’est vu ensuite spolier de tous ses biens à Varsovie par le communisme stalinien. Je comprends mieux maintenant la signification du foulard rouge que je dois retrouver dans la maison familiale.
J’ai toujours su que ce grand-oncle vivait près de moi, qu’il ne me quittait pas. Très souvent, je prononce son nom. Une nuit, il m’a montré en rêve sa ville natale, Varsovie, que je visiterai en cette vie, c’est promis. J’entrais à l’intérieur de sa demeure qui appartient désormais à d’autres. Je me chauffais à son feu qu’il avait allumé pour moi. Je dois faire beaucoup de voyages et la Pologne, avec des villes comme Cracovie et Varsovie, figure en tête de ma liste.
Stéphane était passionné par les livres, la littérature, l’étude, tout comme moi. Souvent, je retrouve des pages de livres anciens soulignées et annotées de sa main, une écriture fine et élégante, comme sa prestance, et aussi cette signature alerte – Stéphane.
Je suis reconnaissante de savoir que c’est lui l’auteur de ces murmures près de mon coeur et de ces connaissances qu’il insuffle à mon oreille intérieure.
Maintenant, je peux mettre un visage à mon intuition.
Si je recueille suffisamment d’éléments biographiques, ici, en Lorraine ou là-bas, en Pologne, j’écrirai le livre de sa vie.
Cet après-midi, j’ai renoué avec mes racines.
Merci !
Géraldine Andrée