La fenêtre
de ma chambrette
regarde
à travers moi
la rose
qui s’apprête
à naître
Enfin
je m’ouvre
Géraldine
La fenêtre
de ma chambrette
regarde
à travers moi
la rose
qui s’apprête
à naître
Enfin
je m’ouvre
Géraldine
Te souviens-tu de ces lointaines vacances ?
Il te suffisait de pousser la petite porte du jardin de bon matin pour emprunter le sentier qui menait à la mer, tout ondoyant dans la jeune lumière !
En mémoire, marche lentement sur les pierres.
Ferme les yeux et suis les ombres bleues.
Qu’importe que ton cœur batte plus fort sous l’effort ! Va doucement, car les feuilles de palmier, les premiers grains de sable blanc récompensent ta patience. Tu prends conscience que tu es arrivée par la trace que tu as laissée sur le sentier. Il est temps d’ôter tes sandales et d’avancer vers le berceau des vagues. Tu ne sais pas quand tu atteins la mer : la ligne qui sépare la rive de l’infini n’est pas clairement marquée. Elle ondule, sous le pinceau invisible du peintre suprême. C’est lorsque la première vague frappe ton cœur que tu peux t’abandonner à la nage.
Il en est de même pour la créativité.
Quand tu penses que celle-ci est trop loin de toi, ouvre ton carnet. La ligne qui distingue ton être du monde est finement tracée. Et si tu peines à avancer, fie-toi à l’étincelle de l’instant qui perce les voiles de tes pensées. Fais preuve d’humilité. Va avec confiance et cependant, précautionneusement, guidée par la pointe de ta plume ou de ton pinceau qui touche à peine le papier. Une fois vraiment parvenue à la page, tu n’as plus qu’à te pencher. Ne vois-tu pas à travers elle l’infini blanc, t’invitant à aller à lui, à flotter, telle une étoile de mer, sur le silence ?
Souviens-toi que tout commence par une porte entrouverte. Son seuil t’invite à déposer ta trace qui, lorsqu’elle s’efface et se fond dans l’éclatante blancheur, devient le signe que tu es loin déjà dans ton pèlerinage – touchant ce point où se concentre la goutte d’encre de l’univers.
Géraldine Andrée
Pendant longtemps, je n’ai pas écrit. Je me disais :
– À quoi bon ? Personne ne te lira, de toute façon !
Et puis, je me sentais si seule face au silence de mon cahier… Je l’ouvrais sans y trouver aucune réponse. Il n’avait rien à me dire. Sa page blanche me renvoyait en miroir mon ineffable solitude. Personne ne me comprenait. Quel défi que d’écrire, alors que j’étais effacée pour tout le monde ! Qu’est-ce qui me prouvait que j’existais, hormis le contact de ma main avec le papier ? Je ne voulais plus faire l’effort d’être comprise. Et, puisque je ne comprenais pas ce que je vivais, je songeais :
– Je dois vivre pour mieux comprendre ! Acquérir de l’expérience… Et, comme je n’ai pas les mots pour définir ce qui m’arrive, je dois me confronter aux événements en eux-mêmes. Poser non les mots sur les événements, mais les événements sur les mots !
Ai-je vécu pleinement cette vie ? En ai-je tiré profit ? Non ! J’ai supporté le tumulte de son cours. J’ai reçu les événements de plein fouet – vagues déchaînées qui frappaient violemment mon bateau. J’ai manqué de chavirer. Mon amant m’a trompée ; mon amie m’a trahie.
Faute de faire confiance à la page, je faisais confiance aux gens. Je m’en remettais complètement à eux dans ma navigation à vue et c’était une véritable catastrophe. J’aurais dû me laisser guider dans mon existence par le frêle esquif de ma plume. J’aurais dû cesser de m’aveugler, en me fiant davantage à moi-même qu’aux autres.
Mais, pour cela, il fallait que j’accomplisse ma traversée. Il me fallait me livrer à l’étendue de la page ! Qu’importe ce que j’y confiais ! C’était le seul endroit où je me sentais en sécurité. Je devais placer mes propres repères, m’envoyer des signes !
Alors, je suis retournée à mon cahier interrompu. J’ai repris mon stylo et j’ai lancé à bord le filet de mes premières phrases. Je me suis laissée embarquer. J’ai pris le large en suivant le voilier de mon intuition.
Moi qui avais si peur de me perdre dans l’inconnu en écrivant ainsi, je me suis dirigée vers ma lumière. J’ai pu nommer tout ce qui m’était arrivé : « grain », « tempête », « cyclone ».
Je me suis aperçue que j’étais une terre, un pays pour moi-même. Encore fallait-il que j’apprenne à me situer ! En avançant ainsi au fil de ma plume, j’ai entrevu les lisières d’un rivage. J’ai remonté par-dessus le bord de mon cahier les filets de mes phrases. J’avais pêché de quoi me nourrir pour le jour dit. Le lendemain, je lancerais le filet d’autres textes et ma pêche serait tout aussi bonne. Je puiserais en moi de fabuleux trésors, des coquillages étincelants, des poissons multicolores. Enfin, j’arrivais tranquillement au terme de ma navigation… J’étais prête à accoster sur la terre que j’avais vue de loin :
ma terre, l’île que personne d’autre que moi n’avait foulée, et sur laquelle j’allumerais mon foyer clair.
Je n’ai plus jamais abandonné l’écriture.
Chaque jour, j’écris, c’est-à-dire que je pars pêcher ce qui m’est nécessaire pour vivre. Cette traversée m’est devenue tellement familière que je reviens toujours avec de multiples et nouvelles facettes de moi-même dans les mailles de mes mots.
Géraldine Andrée
J’ai gardé comme souvenir
d’une ancienne vie,
un chemin de neige bleue
qu’éclairait la frêle flamme
d’une lampe tempête.
C’est peut-être
pour cela que j’écris
aujourd’hui :
retracer sous ma lampe
de chevet,
à l’encre
scintillante,
ce chemin d’hiver
qui me mène
à un lointain refuge
que seule
mon âme
connaît.
Géraldine
L’écriture
est un jardin
dans lequel
je fais confiance
à la jachère
du silence
qui prépare
la lumière ;
je bêche
avec force
et profondeur
jusqu’à mon cœur ;
je sème
à l’aurore
des idées
de poèmes ;
je regarde
comment
germent
des pensées
positives
qui m’aident
à accepter
la patience ;
je plante
des désirs
pour les voir
grandir ;
je me penche
sur les fleurs
de mes intentions
que je protège
de l’invasion
du chiendent,
du chardon
et de toute
espèce
possible
d’herbes
mauvaises ;
je veille
sur le rythme
de la manifestation
de cette floraison.
Alors,
un beau matin,
quelle que soit
la saison,
je récolte
des rêves
qui permettent
à d’autres feuilles
d’apparaître.
Géraldine Andrée
Enfant, j’ai vécu la solitude comme une malédiction. Je trouvais que c’était une malchance de rester dans ma chambre la plupart du temps. Les circonstances m’y obligeaient : j’habitais – et j’habite encore – dans une région où il ne fait pas souvent beau. En outre, notre maison se situait loin de la ville. Je ne me rendais donc pas au Nouga (diminutif des Nouvelles Galeries) avec des copines pour acheter des colifichets, et encore moins au café pour discuter avec elles de garçons qui ne m’auraient pas regardée. Enfin, comme l’ambiance familiale était régulièrement très tendue, j’avais appris instinctivement à m’isoler et, ainsi, à me préserver de ces drames domestiques déclenchés pour des prétextes extrêmement véniels.
Je revois ma chambre d’enfance comme si c’était hier : les rideaux orange, la tapisserie étoilée de fleurs dorées, le plancher de bois qui craquait sous mes pas, le petit lavabo et son miroir cachés par un rideau.
Au début de l’installation dans cette maison, des champs bordaient le jardin. Je pouvais observer de ma fenêtre un lièvre qui détalait, une biche qui regardait en direction du feuillage de notre mirabellier, la flamme rouge d’un écureuil qui semblait surgir du ciel. Je garde un souvenir précis de ces instants aussi exceptionnels que des miracles.
Hélas ! Toute cette nature fut détruite. Un parking de supermarché remplaça les arbres, les herbes et les animaux sauvages. La pelleteuse arrêta son massacre au ras du mur du jardin. L’espace devant mon regard s’étant rétréci, je nouai désormais contact avec ce qui était proche de moi – le platane, les tuiles de la véranda juste en dessous de la chambre, un merle noir qui visitait en hiver le rebord de ma fenêtre, sur lequel je disposais quelques miettes du pain chapardé au déjeuner.
Me considérant comme prisonnière de cet espace, je m’inventai des voyages par le biais de mes lectures. Derrière la vitre mouillée, je m’imaginais roulant en calèche sur les allées, comme si j’étais l’une des petites filles modèles échappée d’un récit de la Comtesse de Ségur. Quand j’explorai la poésie de Victor Hugo, je superposai au jardin familial la vision intérieure que j’avais du jardin des Feuillantines. Plus je me sentais calfeutrée, plus j’élargissais l’espace de mon imaginaire. Les murs que je croyais inébranlables cédaient. Assurément, la littérature m’y aidait.
Lorsque je découvris plus tard l’essai Une chambre à soi de Virginia Woolf, qui prône la nécessité pour toute femme d’avoir une chambre à elle – symbole de l’autonomie matérielle et affective -, afin de pouvoir accéder à la liberté de sa créativité, j’eus une révélation : mes séjours de solitude dans la chambre de mon enfance avaient été une bénédiction et un luxe dont beaucoup n’ont pas l’heur de bénéficier. À une époque récente, nombreuses étaient les femmes et les jeunes filles à ne pas avoir véritablement d’endroit à elles – même pas un petit bureau ou un coin de placard. Ce qui était d’autant plus la norme à l’époque de Virginia Woolf :
Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l’homme deux fois plus grande que nature.
Les femmes devaient encore partager tout l’espace avec l’autre – qu’il fût un frère, un parent -, dans les logements étroits des immeubles mal insonorisés des années soixante-dix et quatre-vingt. Je pris donc conscience que je faisais partie d’une caste de fillette et d’adolescente privilégiée. L’Univers m’avait fourni l’endroit nécessaire pour me protéger.
C’est parce que j’étais recluse dans ma chambre les jours de week-end et de vacances scolaires que je commençai à écrire. Dans cette chambre naquit mon premier journal intime. Puis, les cahiers de mes poèmes se succédèrent. Je me fis la dramaturge d’un théâtre de marionnettes pour mon public composé de peluches et de poupées. J’entrepris de longues conversations avec des héroïnes qui étaient de multiples projections de moi-même. Avec un ami imaginaire, je courais sur le terrain vague d’une page vierge et de ces séances de batifolages, je gardais la trace de calligrammes, d’enjambements, de rimes alertes. Je devins le poème sautant à cloche-pied sur la marelle du papier ligné. Je réalisai qu’avec la seule plume de mon stylo, je pouvais voyager dans le temps et dans l’espace. J’avais le don d’ubiquité!
Je possède toujours mon lieu d’écriture-rien-qu’à-moi aujourd’hui : mon bureau avec ma bibliothèque, mon ordinateur, mon imprimante. Grâce à la chambre de mon enfance, je suis devenue une femme inspirée et inspirante pour ceux qui apprécient ma présence.
Je dois ajouter que le petit essai de Virginia Woolf m’a fait accéder à une autre chambre : ma chambre intérieure, celle de mon cœur où s’assoit mon âme, mon hôtesse complice, à laquelle je m’adresse dans mes confidences, afin de recueillir ses conseils. C’est pour cela qu’au milieu de mes épreuves, je crois toujours au pouvoir d’une petite lampe éclairée – celle de la foi. J’ai lu, en 2020, l’essai d’Ariane Bilheran, Se sentir en sécurité ; Comment se protéger du stress et de la peur 1, qui m’a invitée à développer ma faculté de sécurisation intérieure. Quel que soit l’endroit où je me trouve – y compris dans la chambre d’hôtel la plus inconfortable, la plus lointaine et la plus bruyante -, je peux choisir d’accéder à ma-chambre-de-toujours, en posant ma main sur mon plexus solaire, au niveau duquel j’ai ancré/encré par des mots en images ce haut lieu de paix que la psychologue Ariane Bilheran qualifie de « nid psychique » :
Même si vous êtes victime d’épreuves qui vous ont mené, par un malheureux concours de circonstances, à l’hôpital, en prison, dans un habitat précaire,
ayez à l’esprit que votre intériorité ressemble à un magnifique château que vous aurez aménagé comme bon vous semble.
affirme Ariane Bilheran.
Je peux témoigner que, lorsque l’on a appris à consolider son intériorité, on est moins assailli par les contingences de l’existence qui se manifestent la plupart du temps sous la forme d’intrusions psychiques, engendrées par des événements ou des rencontres indésirables dans nos vies. Dès que l’on respecte le nid de sa psyché, on se fortifie contre des attaques qui, par conséquent, se raréfient.
Quand je relis mes poèmes et mes journaux intimes, je m’aperçois que les chambres m’ont davantage habitée que je n’ai habité ces chambres – il en est ainsi du retour ultime à soi dans La Petite Chambre du sud ou de la traversée de toutes les chambres de la vie, à l’image de la métamorphose de mon être.
De surcroît, je dois avouer que j’ai complété ma lecture du livre Une Chambre à soi de Virginia Woolf par ma vision personnelle de l’inspiration créatrice.
En effet, si toute femme désirant être au contact de sa Muse – qui n’est autre qu’elle-même/elle-m’aime – doit bénéficier d’un endroit exclusivement personnel, je pense que l’œuvre qu’elle crée ou qu’elle projette de créer est déjà cet endroit suprême, cette supra-maison ou maison onirique, comme le disait Gaston Bachelard dans La Poétique de la rêverie. En ce qui me concerne, si je possède, certes, une chambre d’écriture et que cette chambre d’écriture vient soudain à manquer, je suis réconfortée par une certitude inébranlable : l’écriture est ma chambre. Pourquoi ? Parce que sur une page, je peux toujours m’étendre, me détendre, me poser, me reposer, rêver, rire ou pleurer à loisir et ce, n’importe où, y compris dans un lieu de transit – une gare, un aéroport, un abri de tram… Le cahier qui s’ouvre, se referme quotidiennement est ma chambre de papier – un lieu permanent, secret et solide où je ne suis jamais seule quand j’en franchis le seuil, car tous mes essais de récits, romans et poèmes – déclinés en autant de versions de Moi-Même – m’attendent fidèlement.
La définition du haut lieu dans le dictionnaire Larousse est celle-ci :
Endroit où se sont passées des choses mémorables.
Or, le papier est précisément l’endroit où s’inscrit la mémoire des choses. Le cahier – devenu livre – prolonge la mémoire des murs et de toutes les maisons de notre vie.
Je reviendrai vers ce sujet inspirant dans un billet futur.
1 Petite Biblio Payot ; janvier 2018
Géraldine Andrée
Quand j’étais enfant, puis adolescente, aimer la vie n’allait pas de soi. Je n’osais pas être heureuse, car à la joie succédait souvent une secousse émotionnelle pour des fautes bien vénielles, par exemple, un verre renversé ou brisé.
Dans mon esprit, tout bonheur se payait.
C’est en écrivant que j’appris à m’abandonner à la joie d’être.
Je ne sais plus comment me vint l’idée d’écrire. Je revois seulement mon cahier ouvert sous la lampe de la cuisine et un poème composé en lettres de couleur.
Lorsque j’atteignis l’âge de treize ans, je découvris le plaisir de demeurer en ma propre présence – celle qui sait pour moi – dans un journal intime.
Sur ma machine à écrire Royal, je fis parler tous ceux qui étaient privés de parole – les arbres, les fleurs, les animaux, les objets. Mes mots devenaient leurs yeux.
Puis je racontai dans des nouvelles les aventures singulières d’une héroïne qui semblait descendue du ciel, sans prendre conscience encore que cette héroïne qui franchissait tous les obstacles, c’était moi, la femme résiliente, accomplie déjà.
Quand je fis l’expérience du deuil, de l’abandon ou du rejet, je fus le témoin du pouvoir magique qui résidait en moi, puisque j’étais capable de transformer, par un poème, un chagrin en jardin, ma solitude en fontaine. Je pouvais même faire entrer dans mon cahier ouvert le flocon d’un pollen, échappé d’un printemps depuis longtemps passé, et d’en reconstituer le vol, par quelques strophes alertes.
Plus tard, après une violente rupture amoureuse, je me laissai, la veille, de petits mots près de ma tasse que je lisais au matin, avant de partir au travail : « Prends soin de toi ! », « Tu es courageuse, ma chérie ! », « Vas-y ! Tu en es capable ! », « Tu es formidable et pleine de ressources ! ». Je les recopiai tous dans mon carnet intime. Je m’envoyai également des lettres comme si j’étais mon amant, et que je réunis dans un recueil bleu.
Je pris l’habitude de tenir un carnet de gratitudes sur lequel j’inscrivais tous les petits présents reçus de l’existence, même si la journée avait été mauvaise. Un seul rayon de soleil dans un ciel maussade était signifiant.
J’en suis à présent certaine :
c’est en écrivant que j’aime non seulement ma vie, mais aussi la Vie qui va de soi, en partant de moi.
Et c’est en aimant ma vie que la Vie s’écrivit à travers moi,
jusqu’à aujourd’hui.
Géraldine
Si tu souhaites prolonger ce billet avec la lecture audio, c’est ici !
Je me suis fabriqué une tasse de papier
que je vais remplir de petits mots
au fur et à mesure
que ma vie
s’écoulera
Et voilà
© Géraldine
Je n’ai pas d’autre prétention
pour cette année deux-mille-vingt-cinq
que d’être fidèle à ma résolution
de faire refleurir l’ancien jardin
avec les mots de chaque matin.
Géraldine