Voici le dernier billet de journaling sur La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.
Je pourrais écrire chaque jour un billet de lecture au sujet de cet étrange livre. Nous pourrions nous asseoir ensemble dans le ciel et écrire pour l’éternité un billet au sujet du Journal d’une enfant d’ailleurs.
Et comme toute fin est un commencement, j’espère vous avoir guidés vers ce livre caché, puis diffamé si longtemps et qui n’attend que d’être rouvert aujourd’hui (car les gens stigmatisent toujours ce qu’ils ne comprennent pas).
OPAL reconstituant son journal
Opal trouve refuge dans la cathédrale de la forêt. C’est là qu’elle déchiffre les lettres déposées par les fées sous les feuilles. Tout est enchanté et enchanteur dans cette forêt qui symbolise l’imaginaire de la fillette. Elle récupère des forces en contemplant un œuf moucheté près d’une racine ou l’immense voûte du feuillage.
Autant sa mère est sévère, injuste et maltraitante, autant la forêt est douce, harmonieuse et accueillante.
Même les animaux sauvages ou qui sont connotés négativement sont affectueux : le rat Jupiter Chatterton Zeus est de velours ; le corbeau Lars Porsenna de Clusium aime retrouver toutes les choses qui se sont égarées ; les cochons apprécient d’être lavés.
Moi aussi, je me réfugiais dans le jardin quand j’étais « brouillée » avec mes parents. Comme Opal disparaît dans les grands bois pour écrire, je me tapissais à l’ombre du noisetier et j’écrivais des histoires dans la terre avec un bâton. Tout le jardin m’envoyait des lettres tracées avec le gris des ombres et entourées par le feutre d’or du soleil.
un extrait de mon journal de lecture sur le journal d’opal
Le soir, après avoir été si proche du souffle du noisetier, je m’endormais inspirée.
« Et dans la musique il y avait les scintillements du ciel et les tintements de la terre. »
Parce que la nature entretient une longue conversation avec nous, si nous voulons bien l’entendre.
Les feuilles nous regardent ; les arbres se penchent vers soi ; les chemins mènent à chaque grain de terre habitée dans le journal d’Opal.
Moi aussi, petite, j’adorais faire entrer dans mes histoires le chêne, le forsythia, le chat. Je faisais de grands moulinets avec mes bras lorsque les rebondissements se précipitaient. Chaque fleur était une adjuvante qui m’aidait à échapper à l’œil sarcastique du vieux hibou de pierre.
Dans l’ombre du soir, le sentier incendié par le crépuscule devenait ma lampe d’Aladin.
Je crois que, lorsqu’on écrit sa vérité – invisible et inaudible pour autrui, très souvent -, les voix du ciel nous font croire qu’elles naissent de la terre.
« Et nous avons continué jusqu’à la colline où la lune arrivait. Maintenant, je suis une joueuse de flûte pour le vent. »
Rien n’est perdu. Quand j’éteins mon portable, j’écoute s’égrener les notes de ma flûte intérieure et « il y a de la splendeur et du bonheur partout. »
Par quel mystère Opal affirme-t-elle qu’elle vient de France ?
Ses origines françaises sont-elles réelles ou rêvées ?
Je reconnais à son écriture ses origines nobles : connaissance de noms latins, grecs, d’écrivains, d’artistes, de personnages historiques dont elle célèbre dans la forêt les anniversaires de naissance et de mort (comme Saint Louis).
Ne seraient-ce pas des réminiscences d’une vie antérieure en France où Opal était la fille de parents gentils, aimables, aimants ? Ce qui n’est pas le cas dans sa vie américaine.
Le milieu dans lequel la fillette vit se confronte à l’univers de ses rêves. Et, pourtant, elle sait dépasser cette contradiction pour faire du milieu brutal des bûcherons un espace de magie, de féérie, de poésie où tous les miracles sont possibles. Opal vit davantage sa vie rêvée que sa vie réelle et il me vient cette expression du poète Gérard de Nerval, que j’ai toujours aimée :
« l’épanchement du songe dans la vie réelle ».
J’aime suivre la promenade d’Opal qui part en quête des fées cachées parmi les fleurs et les fougères.
La rêverie d’Opal m’est tellement familière !
Le jardin de mon enfance m’offrait, à moi aussi, des réminiscences de vie antérieure.
Que devenait ma bicyclette rouge ? Une calèche.
Ses roues ? Des chevaux.
Le sentier bleu qui menait jusqu’à la corde à linge ? Mille lieues que je traversais pour me rendre d’un château à l’autre.
J’étais une comtesse en voyage et pourquoi pas, s’il vous plaît, la Comtesse de Ségur qui partait en villégiature pour écrire Les Petites Filles modèles… Il n’y avait rien de présomptueux dans mon imagination ! Je transgressais enfin les limites de ma petitesse.
Mais, avant d’atteindre cette destination suprême, que de distance à parcourir !
Je m’élançais dans les allées, tournais autour du vieux chêne, m’écartais des taillis d’où je craignais que ne surgissent les voleurs de grand chemin, passais de l’ombre au soleil, du soleil à l’ombre et frôlais les rosiers en criant à ma bicyclette :
« Allez ! Mon cheval Tremblecour ! Tu es fort ! Les épines ne te font rien ! »
Quand le soleil basculait derrière la lisière du Crève-Cœur, je faisais halte pour le gîte et le couvert à L’Auberge du chat qui ronfle, la maison de mes parents qui avaient recueilli Félix, le chat gris.
J’élargissais le temps et l’espace, dans ce jardin qui cohabitait difficilement avec la zone industrielle l’encerclant avec l’incessant vrombissement de ses voitures, le roulement métallique de ses caddies de supermarché et les odeurs de la station-essence, tout près du grand sapin qui, j’en suis certaine,
S’il y a bien un livre que je découvre aujourd’hui et que j’aurais aimé lire, enfant, c’est
Journal d’une enfant d’ailleurs ou La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.
Titre insolite, comme l’est l’autrice. La version pour petits s’intitule Les Yeux des pommes de terre. Cet ouvrage existait à ma naissance. Pourtant, je ne l’ai jamais rencontré, ni en librairie, ni en bibliothèque, comme s’il devait être caché.
Je l’ai découvert en lisant Ateliers d’écriture de la psychiatre Nayla Chidiac, réalisés avec des patients de l’hôpital Sainte-Anne.
Et je l’ai acheté dans la librairie en ligne, La Cause des livres d’Emmaüs.
Dérangeant, oui, ce livre l’est. Il bouscule l’ordre social et familial établi dans une Amérique du début du vingtième siècle.
Je pense que certains livres nous sont destinés et que leur lecture est écrite dans notre vie, inscrite dans notre cheminement intérieur.
Pourquoi ai-je rencontré Journal d’une enfant d’ailleurs ?
Il y a une part d’Opal en moi qui ai aussi la sensation de venir d’ailleurs, d’un autre pays, d’une autre planète. Opal décrit comment elle vient de très loin, d’une famille française aristocrate et qu’elle a ensuite été adoptée par une famille de bûcherons aux États-Unis. Je me suis moi-même inventé une famille médiévale. Ma mère s’appelait Thècle.
Je me demande si ce sentiment d’étrangeté n’est pas toujours partagé, comme celui de la solitude ?
Plus tard, j’imaginais que j’avais une famille très aimante qui s’était installée dans l’armoire de ma chambre, une famille du continent de Marmousie.
Il y a des auteurs qui sont nos frères ou nos sœurs spirituels. Il en est ainsi pour Opal avec moi.
La fillette essaie chaque jour de faire plaisir à sa mère, mais « cela tombe toujours à côté » et elle se fait battre comme plâtre. Seule, l’écriture la console, la cajole, la berce. Pour moi aussi, l’écriture fut une mère inconditionnelle, m’allaitant avec le lait des mots.
Le journal d’Opal est un journal de résilience, un journal kintsugi car Opal l’a soigneusement reconstitué, fragment par fragment, durant des années pour qu’il soit publié, bien longtemps après que sa sœur l’a déchiré en mille morceaux.
Mon journal était mon meilleur ami (il l’est toujours). Un ami intime que je saluais quand je rentrais chez lui, puis quand je le quittais après une longue visite.
Il était une porte qui s’ouvrait avec une petite clé d’or sur le royaume de mon cœur.
Le fil de son encre a participé à la cicatrisation de mon être psychique blessé.
Opal écrit son journal, même lorsqu’elle est recluse, punie, sous le lit. Alors, elle accède à l’infini :
« J’entends des chansons – les berceuses des arbres. Mon derrière me fait un peu mal mais je suis heureuse d’écouter la musique du soir du bel univers de Dieu. Je suis vraiment heureuse de vivre.»
Les ateliers d’écriture de Laura Vazquez : Écrire avec Audre Lorde – Les lignes de l’évier
Tu récures l'évier toute ta vie emportée aspirée par le siphon sous le filet de l'eau du robinet Mais tu récures encore l'évier
L'éponge verte dont le dos se hérisse râpe la paume de ta main Elle s'accroche à ta peau comme tu t'accroches
à ce que tu dois faire et bien faire pour la propreté l’art et la manière Pourtant tu as dû abandonner tant de choses
ta jeunesse tes espoirs tes rêves ta mémoire Et même si ton esprit est aujourd’hui happé par la maladie de l’oubli
tu n’as pas désappris les gestes de toute une vie
Dévisser le bouchon de la bouteille de l’eau de Javel puis gratter la moindre tache de sauce ou de café entre les lignes de l’évier balayer la plus mince épluchure traquer la petite empreinte jaune du calcaire
Me tourner le dos et faire face à l’évier c’est toujours ce que tu as su faire Maman Tu ne sais plus que certains mots comme Amour Demain existent Mais tu as gardé la posture et le geste appris de mère en fille
Penchée sur le baquet soulever le tapis de vaisselle récupérer un grain de riz oublié un pépin de pomme brune qui s’est perdu entre les rainures
Parfaire avec la brosse de crin blanc l’effacement de tout souvenir du dîner Que tout soit immaculé comme à l’aube de la conception Qu’importe que ce soit le soir ultime où je te vois dans cette maison
Le monde ton monde peut bien s’écrouler Tant que l’équilibre de la vaisselle qui repose sur l’égouttoir est maintenu un équilibre dont tu restes la maîtresse suprême rien n’est grave
Certes ton mari a quitté la table pour toujours tu ne mets plus les bons noms sur les bons visages quand on feuillette ensemble l’album de photographies
Mais tu demeures à jamais fidèle aux valeurs que tes aïeules t’ont transmises La fierté de posséder une maison nette qui reflète l’excellente ménagère que tu es En frottant sur la trace de tout ce qui subsiste tu perpétues leur hommage
Maintenant l’évier est blanc comme la première page d’un cahier vierge C’était ton dernier repas seule avec moi Dis Maman Où sont donc passés les rires de tes enfants
Le lendemain de ton départ pour l’Ehpad je suis revenue dans la cuisine J’ai retrouvé la bouteille d’eau de Javel à demi pleine le grattoir vert la brosse de crin blanc que j’ai rangés dans le placard L’évier ne sera plus jamais taché par notre vie de famille
Et je suis partie
aussi
Moi je passe simplement l’éponge interrompant la longue lignée des femmes placées à contre-jour parce qu’elles devaient faire face à leurs tâches du jour
Et je sors écrire au soleil qui souligne d’un rai d’or un peu tremblant les lignes de ma page nouvelle
Écrire sur le Féminin en soi : Pour rendre hommage à toutes celles qui m’ont précédée et à toutes celles qui me suivront
Je veux écrire ce que cela fait d’être une femme dans la vie, d’avoir une vie de femme,
c’est-à-dire
d’avoir un corps de femme, des cycles, du sang, la poitrine qui se rappelle à soi quand on court dans les champs ou pour attraper le bus ;
d’endurer les efforts dans les épaules, les reins en portant une bassine pleine de draps mouillés sur son ventre habité ;
de choisir la robe à bretelles, le matin, pour sentir le satin du vent autour de soi, en s’imaginant que c’est la main d’un amant ;
d’espérer en un probable enfant, y voir dans le blanc une promesse puis être ramenée sur le chemin du sang ;
de laisser aller l’embryon bleu sur la rivière parce que « c’est ainsi que tu feras ton deuil, ma fille » ;
de s’offrir entière à lui, d’attendre en vain son appel et se voir flouée de la part la plus précieuse de soi-même ;
de faire attention à sa ligne tout en mangeant du gâteau au chocolat, car on ne peut pas résister et, d’ailleurs, on se promet de faire régime demain ;
de se maquiller longuement, non pour se plaire, mais pour plaire à celui qui nous regardera peut-être ;
de faire claquer ses talons-aiguilles ; en effet, c’est ainsi que « tu montres que tu t’affirmes » et, tant pis si ces chaussures sont une torture ;
de décider de changer de vie en changeant de coiffure, ensuite se regarder dans le miroir en se demandant : « Est-ce bien moi ? »
de frotter ses jambes l’une contre l’autre sur le trottoir, en robe de soirée courte ;
de se demander « Qu’est-ce que je fais là ? » après une étreinte éphémère et être certaine de devenir une étrangère dans sa propre vie si l’on ne fait pas de meilleurs choix ;
de fuir de chez soi parce qu’il y est, qu’il ne s’en ira pas. Alors, se réfugier dans une chambre d’hôtel au bord de la mer en hiver ;
de découvrir le pouvoir du mot Liberté, même s’il fait mal et qu’il implique des sacrifices ;
d’être heureuse d’ouvrir son compte en banque personnel après des années de mariage et de comptes communs ;
de mettre sous plastique sa robe de mariée avec ce sourire : « Je ne suis plus Elle. Maintenant, je suis Moi. » ;
de se renvoyer ce sourire dans le miroir et se trouver belle « finalement » ;
de lire, d’étudier, de se former ; de créer, d’écrire dans « une chambre à soi » ; d’être fière d’avoir inventé son propre modèle sans le montrer à sa mère ;
de signer avec son nom ses œuvres ; de les exposer, sans crainte d’être jugée, car on se connaît mieux que les autres et on sait intimement ce que l’on a voulu dire ;
d’être toute sa vie en gestation de Soi, en accord avec les cycles de l’Univers.
J’ai retrouvé ce poème dans un vieux cahier de textes d’adolescente.
Quand l’ai-je écrit ? En quelle saison ? Où ?
Dans la chambre aux rideaux flamboyants ?
Sur la table de la cuisine, un jour de pluie et de solitude ?
Comment saisir la trace de ce qui était là, autour de ces vers ?
Comment se souvenir de la couleur et du passage de la lumière sur les lettres que je tapais, penchée sur ma machine à écrire Royal ?
J’aime croire que cette feuille a été entourée d’autres feuilles – même si elles sont depuis longtemps feues – et des lueurs follettes de tout un jardin.
J’aime songer que ce poème me revient d’un très lointain été qui tirait vers sa fin.
De la maison, du jardin, de la jeunesse disparus,
il ne reste que ce seul poème, comme la feuille d’une ancienne promenade que le soulier d’un aïeul en allé a laissée dans le couloir muet.
De quoi parle donc ce poème ?
D’une petite bulle qui naît, brille puis éclate.
La métaphore de l’éphémère.
« Une petite bulle
S’envole et danse
Tourne et se balance
Elle est minuscule
Toute bleue
Et aussi ronde
Que le monde
Elle se laisse aller
Dans le vent
Et amuse les enfants
En faisant trembler
Tous ses reflets
Elle est légère libre
Comme la joie
Comme un cœur ivre
Puis soudain
Distraite du doigt
Je la touche
Et elle se brise
S’éteint »
En bas de la page, deux séries de points de suspension qu’un tiret sépare. La bulle continue donc sa danse.
Écrire aujourd’hui ma gratitude pour tous les journaux intimes de ma vie :
Le cahier fleuri de mes treize ans, celui qui se fermait avec une petite clé d’or et qui m’a fait découvrir mon pays intime-rien-qu’à-moi.
Le cahier violet de la marque Majuscule dans lequel je jetais mes cris de révolte, dans une écriture si désordonnée, si tourmentée qu’elle était illisible – autre manière de me protéger et d’empêcher l’accès de ces pages à ma famille. Plus tard, c’est moi qui ne pouvais plus me relire, retrouver mon ancien Moi. Cahier dont le langage codé m’a interdit de revenir sur mes traces. Preuve de la vanité parfois de se relire. On ne se retrouve plus car on n’est plus celle qui a écrit ici.
Le cahier de velours rouge qui m’a permis de réfléchir sur ma liaison toxique avec cet homme dans La Maison Blanche. Un cahier de peine, de solitude et d’exclusion quand j’y songe. L’histoire d’une jeune femme incomprise.
Le cahier Leuchtturm beige – journal de mon voyage à Florence. Une liste d’affaires à emporter, de monuments à visiter. Quelques poèmes gribouillés. Jamais réécrits.
Les cahiers bleus, de la marque Clairefontaine à spirale, dans lesquels j’ai mis en scène mes rêves – séjour au bord de la mer, commencer à vivre de mon écriture… Et ceux-ci, de page en page, se sont matérialisés.
Le cahier rose du confinement, journal d’écriture sur l’écriture, véritable laboratoire d’expérimentation littéraire.
Le bullet-journal vert sur lequel j’ai inscrit et défini mes objectifs pour les incarner dans la matière du papier – premier mot, premier pas vers la réalisation de soi.
Et le prochain cahier de demain ? Quel sera-t-il ? Je ne sais mais, en fermant les yeux, j’imagine la douceur du papier, sa petite musique quand ma plume va à son contact. Sa couverture avec, peut-être, les étoiles dorées du Petit Prince de Saint-Exupéry ? Ciel de l’écriture. Écrirai-je un poème qui se déhanche ? Un fragment de vie ? Un état d’âme ? Une anecdote intéressante ? Ou cette simple gratitude :
« Merci à ce cahier qui commence. Tout est à écrire. Donc, tout est à vivre. »
Merci à tous ces cahiers qui m’ont fait devenir celle que je suis : écrivaine de vie.