You’re welcome ma tige ardente le puzzle des pierres du chemin la planète d’or du tournesol le vent qui se contorsionne les cailloux des mots que polit chaque souffle la cloche Saint-Fiacre la gorge de neige de la pie le loup qui flaire le sourire dans le sommeil la lampe du désir les mousses à fleur de menthe la nébuleuse de mon sang la locomotive qui hoquète sur le quai du rêve la robe ajustée à mon cœur les cheveux du crépuscule la rouille dévoreuse d’enfance ma plume qui puise dans le noir des os l’encre de ma moelle cette ride sur le miroir de l’hôtel les pas des heures perdues la lumière qui remonte le corps de mon stylo sous le tam-tam de mes phalanges la solitude qui sonne du côté est pour que l’aurore soit le témoin d’un regard neuf le fleuve de mon lit qui se déverse dans ce pays où tous les murs sont abolis
Qu’advienne enfin une maison de feuilles
You’re welcome pour que je renonce pour que j’abandonne l’habitude de dire adieu pour qu’un poème métamorphose dans la chambre toutes les prairies en une mappemonde
You’re welcome parce que vous m’effacez sous vos racines et que cela me plaît de devenir la nuit penchée sur les paupières du nouveau-né
You’re welcome parce qu’un seul mot peut dénouer tant de cordes qui obstruaient la voix
You’re welcome parce que de l’autre côté de vous il y a encore une porte
You’re welcome parce que vous avez fait d’un éclat de verre brisé à mes pieds tout un visage à rencontrer
Les femmes qui écrivent volent quelques instants au temps, entre le mari et les enfants. Les femmes qui écrivent se créent sur la page la place que leur famille ne leur accorde pas. Les femmes qui écrivent le font en fraude, tôt le matin ou tard le soir, sous leur petite lampe de chevet allumée. Et si le mari somnolent leur demande : « Mais qu’est-ce que tu fais donc, à cette heure-ci ? », elles répondent : « Rendors-toi ! » Les femmes qui écrivent notent quelques idées à développer, en allaitant le petit dernier. Les femmes qui écrivent laissent les autres se disputer et rejoignent sans mot dire, sans rien maudire, leur île de silence. Les femmes qui écrivent retrouvent leur cahier comme un amant. Les femmes qui écrivent écrivent sur le bruit d’élastique du cordon qu’elles font sauter de leur carnet, comme si elles enlevaient leurs sous-vêtements. Les femmes qui écrivent se dénudent dans un poème qu’un inconnu lira peut-être un jour. Les femmes qui écrivent doivent sans cesse reconquérir l’endroit où écrire – un simple coin de table suffira ; mais il faut repousser les corn-flakes que l’ado a renversés sur la nappe. Les femmes qui écrivent vont des lignes de l’évier à celles de leur bloc-notes. Les femmes qui écrivent tiennent à faire entendre l’écho de leur voix, au nom de toutes les aïeules qui n’ont jamais pu ou su parler. Et même si cet écho est enfoui sous une couverture de moleskine, les femmes qui écrivent résistent et persistent pour briser les tabous transgénérationnels. Les femmes qui écrivent ont la sensation d’ouvrir le petit cadenas de leur journal intime comme celui de leurs chaînes. Les femmes qui écrivent s’accueillent elles-mêmes. Les femmes qui écrivent savent ce qu’est la virginité du papier. Les femmes qui écrivent tricotent des mots pour l’hiver. Les femmes qui écrivent prennent soin de leurs personnages qui sont autant de facettes d’elles-mêmes. Les femmes qui écrivent osent se présenter sans maquillage ni talons, en peignoir ou en jogging devant le miroir de la page. Et ainsi, elles savourent l’expérience de ne pas être jugées. Les femmes qui écrivent témoignent de ce qu’elles vivent – même si ce n’est pas très glamour aux yeux de la société. Les femmes qui écrivent s’acceptent comme elles sont, car elles savent que la vérité transparaît toujours dans l’art. Les femmes qui écrivent apprennent à nourrir leur enfant intérieur. Les femmes qui écrivent prennent conscience qu’elles se libèrent quand elles écrivent dans la marge. Les femmes qui écrivent sont fidèles à l’écriture, même si la carie dentaire du cadet ou une mystérieuse note d’hôtel trouvée dans la veste du conjoint tentent de les en détourner. Les femmes qui écrivent dédient leurs mains au grain d’un feuillet satiné. Les femmes qui écrivent font de l’écriture une berceuse parce qu’elles en ont besoin. Les femmes qui écrivent dévident la trame de leur histoire en reprisant des chaussettes. Les femmes qui écrivent offrent le contenu de leur cœur à un regard invisible, tandis qu’elles écossent les petits pois. Les femmes qui écrivent évacuent leur pression intérieure dans une conversation sur une scène format A4, après avoir laissé s’échapper la vapeur de la cocotte-minute derrière la fenêtre. Les femmes qui écrivent passent l’éponge sur des siècles d’abus, de trahisons, de préjugés. Les femmes qui écrivent le font pour leurs enfants – filles et garçons et pour un monde meilleur, à la fin. Qu’importe qu’elles ne soient pas les témoins de cet happy end !
C’est certain Je ne deviendrai pas ce que vous voulez que je sois Parce que je suis
voilà tout
Je suis le tout
Demandez-vous à une étoile d’atténuer ou d’incliner sa lumière pour le plaisir de vos beaux yeux
J’ai l’enfance dans l’âme l’art de la désobéissance celle qui me mène de poème en poème et vous ne me rattraperez pas pour me ramener dans ma chambre
Je ne suis pas destinée à suivre la voie que vous avez tracée pour moi avant ma naissance
La preuve j’écris en partant de tous les points invisibles de la page je parcours l’espace du papier devant moi
Vous me demandez de me soumettre à vos sens interdits d’accepter vos bifurcations vos ronds-points où l’on revient au point de départ vos flèches toutes faites de me contenter de suivre les indications sans m’interroger
Mais savez-vous que j’ai toujours habité le bleu d’avant toute existence un bleu si profond que je me sens y descendre et en remonter purifiée comme si j’étais l’aube elle-même
Savez-vous que je connais l’immense champ du mot Liberté
Savez-vous que ce sont les graines semées par mon rire qui me donnent la voix à suivre
Je n’ai ni votre vocabulaire ni vos définitions du monde car j’accueille tous les sens possibles de la vie et seule la lumière du jour a le droit de me connaître comme si elle m’avait faite
C’est certain vous voulez m’enfermer à double tour parce qu’il ne faut pas que j’aille plus loin que vous
Mais sur terre il n’est pas question de concurrence seulement d’évolution L’infini des chemins des prairies du vent de l’azur que vous avez habité avant de venir ici est aussi en vous
Retrouvez la mémoire s’il vous plaît
Ce n’est pas en mettant l’oiseau entre des barreaux que vous effacerez le ciel Ouvrez votre cage Libérez-vous libérez-moi Notre monde d’ici-bas attend le mouvement de nos ailes pour réaliser
dans son rêve qu’il peut tout créer telle l’encre qui descend jusqu’à la pointe de la plume
pour faire perler la vérité venue de très haut
De la fourmi à l’éléphant de la goutte à la vasque du grain de sable à l’océan nous pouvons tout
Écris pour faire valoir tes droits Écris pour lâcher prise sur l’impossible Écris pour rattraper le temps perdu Écris pour courir après l’encre qui se dévide
Écris pour te délester de tes souvenirs Écris pour emporter tes joies avec toi Écris pour effacer l’enfance de ta mémoire Écris pour te pencher sur tes racines
Écris pour ne froisser personne Écris pour pouvoir froisser déchirer recommencer Écris pour prolonger la lumière Écris pour te confier à la nuit
Écris pour ouvrir la porte traverser la pièce franchir le seuil refermer la porte
Écris pour entrer chez le seul ami qui t’accueille tel que tu es
et qui sait t’écouter quand tu te tais ou quand tu cries
Toi-même
Écris pour tous ceux qui reconnaîtront l’écho de leur voix en toi
Écris pour tous ces Autres qui te ressemblent et qui sont si différents à la fois
Écris pour gommer rétablir affirmer réfuter dire la vérité à travers les rêves de chacun
Écris pour accomplir d’immenses désirs sur un tout petit carré de papier
Écris pour passer ta vie à retranscrire les conversations du monde entier
et y ajouter un mot le tien fût-il le seul
l’unique pourvu qu’il soit le mot souverain auquel tu tiens
Il me restait encore un peu de temps avant de prendre mon train. Je suis entrée dans le café L’Élixir de l’oubli. J’ai dit adieu des yeux à la ville – la place des Clercs, la cathédrale Saint-Jean-Baptiste, les vitrines qui affichaient la mode d’automne – voilée par une bruine que transperçaient les phares des voitures, les couleurs des panneaux publicitaires, les flèches signalétiques. C’est alors qu’il a poussé la porte du café, accompagné d’une blonde.
Il n’avait pas beaucoup vieilli à peine une patte d’oie au-dessus des sourcils en broussaille
Quand il est entré j’ai tout de suite su que j’étais Elle et sa cascade de mèches blondes qui ruisselaient sur ses épaules menues
Elle et sa parka jaune elle ressemblait à une flamme follette un peu égarée dans cette ville sur cette terre
J’ai su comment il l’avait choisie croyant que je lui reviendrais à travers Elle
Elle s’est assise de profil a croisé ses jambes effilées par des collants résille couleur chair manière peut-être de se protéger encore quelques instants supplémentaires de ce scénario de séduction bien écrit de se rendre inaccessible pour accroître son désir
Mais j’ai su comment son corps a frémi quand il a posé sa main sur la sienne J’ai su comment un frisson a parcouru sa colonne vertébrale depuis ses hanches cette sensualité sournoise et ondoyante qui serpente ensuite à rebours le chemin osseux de sa nuque à ses reins
J’ai su comment il lui extorquait son consentement par un sourire qui montrait des incisives bien blanches et comment il affichait l’éclat d’argent de son alliance en mentant
Tu sais ma femme et moi c’est le néant
J’ai reconnu cette voix mièvre comme le miel dans lequel succombent les mouches avec leurs ailes ouvertes
Et j’ai su comment le cœur de la jeune femme blonde a accueilli en sa corolle de fleur bleue la nouvelle
Il est disponible sans être libre Alors je le serai pour deux
Lui ne me voyait pas tout occupé à appâter ses yeux
J’ai su comment dans trois minutes tout juste il approcherait son mocassin de daim de ce talon aiguille et comment elle lui abandonnerait sa cheville quasi délacée
tandis que le serveur après avoir astiqué les deux robinets d’or sortirait de sa poche son carnet pour la commande
Et j’ai su comment il ferait le signe avec ses deux doigts rapprochés l’index et l’annulaire décidant pour Elle
Deux cafés -crème s’il vous plaît
J’ai su comment c’en serait fini d’Elle une fois les cafés bus et le pourboire laissé dans la coupelle
J’ai su comment il l’emmènerait dans sa garçonnière bleue rue des Faïences le bras accroché à son bras telle la chaîne d’une barque amarrée dans le courant
J’ai su comment dans cette chambre sombre sous les combles il enlèverait dans un baiser avide son médaillon de baptême représentant la Vierge
comment il retiendrait captive la cascade hier encore si vive de ses mèches et comment la parka mouillée par l’averse laisserait une flaque grise sous la chaise en plastique
pendant que sous la rudesse de ses caresses qui la déchirerait presque en deux elle n’aurait qu’une envie
reprendre tous ses morceaux d’elle-même ses bras ses jambes sa vie reboutonner son gilet et fuir loin d’ici
courir en se tordant les pieds jusqu’à la gare monter dans le train de banlieue voir s’effacer la ville sur les lignes noires des rails
J’ai su comment pour ma survie il fallait que je fuie la fille que je fus car toutes les femmes futures qu’il possèderait seraient toujours Moi
Alors, j’ai payé la note de mon soda. J’ai enfilé mon manteau beige, poussé la porte coulissante, ma valise roulante à mon bras. Les rideaux rouges se sont refermés derrière moi. Peut-être m’a-t-il aperçue de dos, à ce moment-là. Trop tard. J’étais déjà de l’autre côté du seuil. D’ailleurs, j’ignore comment il aurait pu me reconnaître : j’ai désormais les cheveux si courts.
Est-ce toi qui vois les lumières des vitrines à sept heures du matin ces pigeons qui picorent près des bancs déserts et qui déposent la trace verdâtre de leur passage comme preuve qu'ils existent aussi
Est-ce Toi qui détournes le regard des sacs poubelle de la veille
Ou est-ce Toi cette femme qui se rend au bureau en talons hauts et dont le sillage parfumé à l'eau de violette te suit jusqu'à la gare
Tu peux entrer dans ce bistrot commander un café-crème te regarder longtemps dans la glace des toilettes ôter cette mèche devant tes yeux es-tu sûre de te reconnaître
Qui dit qu'il n'y a pas quelqu'un quelque part dans le monde qui te ressemble ou qui est ce Toi éprouvant ressentant vibrant par tous ses pores ouverts
Qui dit que tu n'es pas en quête de cet autre toi-même qui t'attend ici dans un immeuble de cette ville ou dans une ville plus lointaine Moscou Londres Auckland
Qui dit qu'il n'y a pas un peu de Toi dans chaque regard tels les fragments d'un miroir éclaté après une dispute dans une chambre d'hôtel
et qu'il te faut reconstituer patiemment réunifier seconde après seconde avec du fil d'or
Toi comme lui comme elle comme nous tous nous faisons de notre mieux pour vivre aimer sentir notre cœur battre au fond de notre poitrine
Tous nos souffles se suspendent sur le même fil comme les perles d'un collier infini
Alors peut-être que tu es Toi lorsque tu ajoutes ton souffle à chaque souffle funambule au-dessus du monde afin que si l'un se rompt sur la terre
En hiver, je roule deux fois par semaine le linge en boule dans le tambour de la machine à laver et j’allume sur le bouton rouge On qui clignote avant que le programme ne démarre.
En été, il y a beaucoup moins de linge à laver.
Et pourtant, en été, je fais la lessive tous les jours. Non par corvée, mais par plaisir. Pour laisser libre cours aux souvenirs.
Descendre dans l’ombre de la buanderie.
Le délice de tremper mes mains dans l’eau fraîche de la vasque de pierre, en y plongeant ma robe imprégnée de la sueur de la veille.
Le frottement du savon de lavande sur les manches, autour de l’échancrure. Le crépitement des bulles entre mes doigts. Le bruissement du rinçage.
Secouer la robe qui étoile mon visage de gouttes. Celles-ci, j’en suis sûre, luisent dans ma chevelure.
Chaque pli exhale la senteur de la lavande, comme si l’on avait délié un bouquet dans mon cou.
Puis, la bassine sur le cœur, emprunter le sentier scintillant de chaleur qui va jusqu’au fond du jardin. La chatte qui faisait la sieste sur la pierre ouvre son œil d’émeraude et me suit.
Accrocher les bretelles avec deux pinces à linge en bois sur le fil de chanvre. Dans le chuchotement de la brise, l’étoffe suspendue se plie et se déplie en de brefs froissements. Les rayons du soleil de midi traversent ses motifs fleuris.
Dans deux heures, la robe sera sèche.
M’en retourner vers la maison pour lire un peu, en attendant.
La terre sous mes sandales craque comme un sablé à peine sorti du four.
Cette fois-ci, la chatte me précède.
Je sais aujourd’hui pourquoi je décore la page de chaque jour avec des touches rose groseille, vert menthe,