Écrire ma liste de Choses qui valent la peine d’être en vie au soleil, par un après-midi comme celui-ci
Boire une tasse de Yoggi Tea au chocolat et lire la petite maxime sur l’étiquette. Aujourd’hui c’est Alone, All one
Lire La Papeterie Tsubaki d’Ogawa Ito et faire de chaque page une saison au pays de l’âme
Prendre un bain à côté d’une flamme de bougie et d’un bâton d’encens qui dessine sa phrase jusqu’à la fenêtre
Écouter un morceau de musique celtique
Relire mon poème abouti
Continuer à mettre à jour mon journal à l’infini tant que je vis
Ajouter quelques feuillets mobiles à un cahier terminé parce que la rivière de l’écriture poursuit sa course toujours plus loin
Entrer dans la mer à midi quand le soleil saute sur la vague
Retourner à Majorque pour retrouver le sentier des menthes derrière l’hôtel et à Damas pour réentendre le chant de la fontaine dans sa vasque, sous les lampes de la mosquée
Aller de mon roman à un rendez-vous avec l’amant, du papier à la peau, puis revenir à mon roman car c’est toujours le papier qui m’attend
Me répéter à l’aube devant le miroir : « Écris parce que chaque instant a besoin de ton témoignage pour donner un peu plus de vie à la Vie. »
De 2000 à 2008, je me suis rendue régulièrement en Roumanie. Je partais aux vacances d’été.
J’ai visité le palais de Ceaucescu à Bucarest ; j’ai marché sur les longs tapis de velours ; j’ai détaillé les ors aux murs et aux plafonds.
Sous les pétales de diamant des lustres, la vaisselle était disposée – profonde soupière et assiettes de porcelaine avec couverts d’argent – comme si un dîner officiel allait avoir lieu et que le couple Ceaucescu s’apprêtait à faire son entrée.
Pendant tout ce temps où Ceaucescu vivait dans l’apparat, le peuple crevait de faim. Se procurer le moindre bout de savon était une lutte. Quand j’y ai passé le premier été, la Roumanie manquait encore de certaines choses mais, aux dires d’une femme qui s’y rendait depuis bien plus longtemps que moi, la situation s’améliorait.
Pour aller à la plage, je passais devant la résidence d’été de Ceaucescu qui bordait la Mer Noire. Les volets et les portes étaient clos depuis dix ans mais cela n’empêchait pas que des gardes fussent postés devant la longue grille de la résidence pour surveiller une maison fantôme. Des paons faisaient la roue. Je suppose qu’ils déploient encore leur plumage dans le silence, au moment où j’écris ceci.
Dans la ville touristique de Constanta, l’Occident laissait déjà son empreinte : affiches publicitaires représentant des femmes en tenue affriolante. Les fantasmes, si longtemps contenus, se déversaient dans les rues. Sur les marchés, j’achetais des beignets soupoudrés de sucre glace, comme si j’étais à la Foire de Nancy.
Mais les gens parlaient peu. Ils gardaient pour eux des secrets dont je pressentais l’horreur. J’ai fait connaissance d’une amie qui s’appelait Anca et qui avait une fille, elle-même prénommée Anca. Une seule fille. En effet, la politique des naissances préconisée par Ceaucescu interdisait aux femmes d’avoir plus d’un enfant. Évidemment, il n’y avait pas la structure médicale qui leur permettait d’avorter. Aussi beaucoup de femmes mouraient-elles de septicémie.
Un après-midi, sur la plage, une amie a avivé mon attention. Des jeunes femmes élancées, au corps parfait, étendaient leurs serviettes sur le sable. Mais lorsqu’elles montrèrent leur dos en se baissant, une épaisse et profonde cicatrice montait de leurs reins jusqu’à leurs omoplates. Mon amie m’a expliqué que ces femmes avaient été prélevées d’un de leur rein – ou d’un autre organe – lorsqu’elles étaient petites filles. Il en était ainsi sous Ceaucescu, comme dans toute dictature. Le régime porte atteinte aux esprits et aux corps.
J’ai mis beaucoup de temps à trouver une église, la première fois. Celle-ci était comme encastrée entre plusieurs murs. Pour Ceaucescu, il fallait supprimer la foi par des cache-églises. Une fois qu’on en avait franchi le seuil, l’ombre était tout étoilée de lueurs de bougies – vibrantes, ardentes, presque inextinguibles. Et si jamais l’une s’éteignait, une autre prenait immédiatement la relève.
Les partisans de Ceaucescu se sont fondus jusqu’à aujourd’hui dans la population. Ils cachent leur sympathie, encore bien vivace, pour le dictateur mort : tel guide, tel médecin, tel chef d’orchestre, tel poète raté veulent s’acheter une conscience. On ne reconnaît pas ces partisans immédiatement. Mais il y a toujours une phrase, une attitude, une intonation de voix brutale non maîtrisée qui mettent la mémoire en alerte.
On manquait encore de beaucoup de choses en Roumanie, quinze ans après la chute du dictateur.
Mais c’est au petit marché tout près de mon hôtel, lors du dernier été, que j’ai trouvé Les Mémoires de Marguerite Yourcenar, ouvrage épais dont les feuillets craquèrent sous mes doigts. Le livre n’avait sans doute pas été ouvert depuis longtemps et sa couverture crépita comme un feu d’artifice, là, sur l’étalage de ce bouquiniste de confession juive qui me regarda m’en aller avec mon livre qu’il avait spécialement emballé pour moi, dans un sachet de papier blanc, malgré mes excuses :
-Mais non ! Pas la peine ! Je vais le lire tout de suite !
Ce pays a désormais à cœur d’emballer chaque chose comme un présent.
Je vis aujourd’hui dans le même quartier où vivait grand-mère autrefois. Grâce aux souvenirs de mon temps passé avec elle, nous partageons les mêmes notes du clocher par-delà le temps. Je faisais ses courses une fois par semaine quand j’avais vingt ans. Une fois sortie des cours, je m’achetais un croissant aux amandes que je mangeais tout en me rendant chez elle. Grand-mère me faisait signe avec sa canne dorée. Son studio sous les toits fleurait bon la violette un peu fanée et l’eau de Cologne dont elle déposait chaque matin quelques gouttes derrière les oreilles. Je me souviens bien de ses coussins brodés, de ses poupées en porcelaine, de l’horloge dont la trotteuse scintillait sous la coiffe de verre et surtout, du calendrier accroché près de la fenêtre. Les feuillets se détachaient et les paysages changeaient au rythme de mes visites. Nous faisions ensemble la liste. Celle-ci ne variait guère : lait, œufs, pain, jambon, quelques pommes de terre, du persil parfois et, quand c’était la saison, le luxe d’une petite barquette de fraises ou de cerises. J’allais gaiement au magasin V, le panier d’osier de grand-mère à la main, fière de cette responsabilité. Je pense que mon aïeule appréciait davantage ma présence que ces courses que nous disposions ensuite religieusement dans son petit frigidaire. Quand je revenais, je voyais Claire (c’était le nom de ma grand-mère) qui m’attendait à contrejour. Je restais un peu. Nous discutions de la couleur du temps. -Cela va ? Me demandait-elle. -Cela va ! Répondais-je. Je ne livrais pas mes secrets, encore moins mes peines de cœur. Un jour, cependant, Claire m’a confié son grand regret : avoir eu quatre enfants qui ont accaparé toute sa vie de femme. Je m’entends lui répondre : -Il ne fallait pas les faire ! C’est alors qu’elle a crié, comme touchée en plein cœur par ma flèche de jeune femme maladroite : -Il n’y avait pas la pilule à l’époque ! Et j’ai songé, en me mordant les lèvres, à la jolie boîte rose et à ses comprimés que j’avais commencé à avaler chaque soir. Je suis partie fâchée par le ton de sa voix. Mais, sur les injonctions de ma mère, je lui ai fait les courses la semaine suivante. Nous nous sommes vite réconciliées. Elle avait autant besoin de moi que moi, d’elle dans cette grande ville où je ne connaissais pas grand monde. Pour l’anniversaire de mes vingt-et-un ans, elle m’a tendu un billet. Je me suis acheté une robe blanche avec des escarpins à talons. J’ai beaucoup aimé l’écho de mon pas et la danse de ma robe autour de mes jambes quand j’allais remplir son panier d’osier. L’été a passé. Est venu l’automne puis l’hiver et à nouveau, le printemps. J’étais pressée de grandir, d’aimer, de faire mes propres courses sans demander d’argent à mes parents. D’ailleurs, j’avais rencontré un garçon et je voulais le suivre dans la ville où il avait obtenu son premier poste. J’ignorais alors que cet homme ne m’aimait pas et qu’il me tromperait pour la première venue. Quand j’ai annoncé la nouvelle à Claire, celle-ci n’a paru nullement troublée et elle s’est exclamée : -Il faut savoir cueillir l’amour quand il est temps ! Sur le feuillet du calendrier, fleurissait un champ de lis. C’était l’ultime feuillet que je voyais. J’ai laissé Claire à contrejour pour aller me servir auprès de la vie. Je ne savais pas que mes expériences auraient un goût si amer. Grand-mère a confié ensuite à ma mère combien elle regrettait mes visites et qu’elle se surprenait à m’attendre quelquefois, l’ombre du contrejour sur ses épaules. Qu’avait-on inscrit ensemble sur la dernière liste de courses ? Des œufs, du pain, du jambon frais, du lait ? Peut-être des cerises rousses… « Les boucles d’oreilles du verger, quand on avait, nous, un cerisier ! » disait-elle parfois, lorsqu’il lui arrivait d’évoquer sa jeunesse. Je suis revenue quelques années après, bien triste et désabusée. Une chose était sûre : je n’aurais pas d’enfant avec cet homme pour lequel j’étais partie. Et pour grand-mère, c’était trop tard. Elle avait rejoint un temps où l’on ne détache plus les feuillets des calendriers. Je ne sais pas qui a hérité de son panier d’osier. Mais il y a une chose dont je suis désormais certaine : Les notes du clocher qui tintaient au-dessus du toit de son petit studio mansardé retentissent toujours avec la même joyeuse clarté à ma fenêtre. Et chaque samedi, je fais mes courses chez V.
Une fois que tu as obtenu ton Bac de Français, tu prends ton envol. C’est le jour de l’embarquement. Tu te souviens encore du tee-shirt blanc à pois bleus qui dénude tes épaules et dessine ta poitrine naissante. Tu prends l’avion pour des vacances à Sallanches. En vérité, l’avion est tout petit et il y a peu de monde qui monte. « C’est un coucou » comme dit ta mère. Mais peu importe. Tu prends ton envol pour le marché aux fleurs et aux fruits que tu parcours le matin avec ta tante, un panier d’osier à la main. Tu prends ton envol pour le chemin derrière la maison qui fleure bon le gazon. Tu prends ton envol pour le champ d’avoine folle que tu traverses à toute vitesse, juste avant l’orage, pour le sifflement du vent qui t’enivre et dont la force s’apprête à arracher ton livre que tu tiens pourtant serré contre ton sein. Tu prends ton envol pour la chanson de Cabrel, L’encre de tes yeux, que ton oncle te fait écouter près de la lampe à pétrole.
Tu prends ton envol pour les après-midi de pluie qui frappe la mansarde pendant que tu recopies des poèmes que tu ne trouves jamais réussi dans des cahiers neufs et vite salis. Tu prends ton envol pour ton désir de ressembler à la poétesse Marie Noël sans jamais y parvenir, mais tu es si jeune alors ! Tu prends ton envol pour cette journée au lac que tu passeras seule, tes cousins t’ayant abandonnée pour jouer avec leurs copains. Et tu prends ton envol pour chaque grain de sable que tu compteras en les laissant glisser entre tes doigts. Tu prends ton envol pour la conscience que tu as déjà de la vie qui passe et de la solitude qui t’accompagne en tout lieu. Et tu te revois, adolescente qui te sourit de loin aujourd’hui. En vérité, c’est toi qui t’envoles vers elle, en prenant pour ailes ce poème.
Géraldine
Extrait de mon récit de vie inédit La Dernière qui sera publié où quand comment je ne sais
J’ai toujours éprouvé de la compassion pour les cahiers inachevés :
Le journal intime que l’on se jure de tenir chaque jour des vacances et que l’on laisse de côté parce que l’on pense avoir rencontré le grand amour et que les mots manquent. Le cahier que l’on ferme et que l’on ne rouvre plus parce qu’il y a le ménage, les courses, les enfants. Les siestes du petit dernier ? Elles sont toujours trop courtes pour que le récit d’enfance soit poursuivi ! Le cahier oublié sur un siège de métro. Pour effacer le regret de ton étourderie, tu en achètes un autre mais ce n’est plus la même chose : tu ne retrouves pas le vrai poème que le jardin du temps passé t’a inspiré… Le cahier que l’on abandonne dans un coin parce que la vie est mille fois plus importante, qu’il ne faut pas la fuir en empruntant le fil de l’encre « et puis cela ne sert à rien d’écrire de toute façon qui me lira je ne suis qu’une personne lambda ». Le cahier que l’on juge si mal écrit qu’il ne vaut pas la peine d’être rempli. On a trop honte et cette phrase bancale au feuillet 3, « c’est bien la preuve que je n’ai aucun talent ». Le cahier jeté à la cave car franchement, qui suis-je pour parler de mes sentiments ? Le cahier qu’il faut quitter d’arrache-cœur parce que les événements nous précipitent sur une autre route. Le cahier interrompu par l’accident, le deuil brutal, la maladie foudroyante. Et puis, les cahiers des déportées – Etty Hillesum, Anne Frank – dont les pages blanches demeurent des ailes à jamais attachées à la terre pour que chaque homme s’élève dans sa lumière.
Voilà. C’était écrit. J’arrive à la dernière page et à la ligne ultime de mon cahier. C’est toujours un petit deuil de terminer un cahier, surtout celui-là, à la couverture argentée, car j’ai eu beau chercher dans toutes les librairies-papeteries de la ville, je n’ai pas trouvé le frère qui lui ressemble. J’avais acheté ce cahier à Florence, dans une petite ruelle transversale au Palazzo Vecchio, non loin d’une église dont le soleil d’août rassemblait les étincelles des tuiles en un bouquet roux. Mais ce cahier ne doit pas me faire oublier que chaque cahier est unique, qu’il soit le précédent ou le suivant. Aussi le fermer équivaut-il à clore la fenêtre d’une énième maison de vacances dans laquelle je ne reviendrai pas de sitôt. Je le relirai dans six mois peut-être, avec suffisamment de distance pour le considérer comme le journal de quelqu’un d’autre. Je dresserai un sommaire de mes idées essentielles, réunies en un titre évocateur pour mon cœur. Je soulignerai les passages qui m’étonnent avec une encre brillante. Je suivrai le chemin de mon écriture jusqu’à celle que j’étais à un moment précis, dans la couleur du jour où j’écrivais. Je retrouverai ce cahier comme la chambre d’un ancien été après avoir longtemps voyagé. C’est ainsi que je vieillis de cahier en cahier. Chaque jour vécu est une page tournée. L’écriture est une traversée de ma vie et j’accepte ce destin sans mot dire. Certes, il y aura bien d’autres cahiers à la suite de celui-ci car comme je vais écrire, je vais vivre. Je me vois relier plus tard tous mes cahiers avec un long fil argenté, le fil de la vie, car ce geste aussi, il est écrit.