Publié dans Journal de ma résilience, Le cahier Blueday, Le livre de vie, Le temps de l'écriture, Récit de Vie, Un cahier blanc pour mon deuil

Sans titre

Écrire, c’est, pour moi, lâcher prise sur ce que je veux posséder encore et qui ne m’appartient plus, les souvenirs, ces chers souvenirs que je rêve d’étreindre, bien qu’ils ne soient que des fantômes comme, par exemple,

  • la maison de mon enfance et son jardin constellé de feuilles
  • les yeux d’or de la chatte feue
  • le rire de ma mère qui a tout oublié aujourd’hui
  • la cuisine qui fleurait bon la confiture chaude de prunes aux reflets fauves
  • la bouteille de vin que débouchait mon père lors des déjeuners d’hiver
  • le grain de beauté sur le menton de mon père et qui s’est défait sous la terre
  • l’insouciance de mes seize ans quand je voulais croquer la vie à pleines dents
  • la robe de dentelle toute dansante sur mes hanches de jeune fille
  • mes anciens journaux intimes que je ne retrouve plus
  • l’aube tout éclatante dans la maison de Provence dont j’ai perdu l’adresse
  • le petit sentier bleu qui me menait vers un autre sentier et qu’une autoroute a aujourd’hui effacé
  • le scintillement de la cascade asséchée
  • les sachets de lavande au cœur des vieux étés
  • la soupière de ma grand-mère, dilapidée dans un héritage
  • ma bicyclette argentée vendue sur le Bon Coin
  • mes longs cheveux coupés parce qu’ils étaient trop difficiles à coiffer
  • mes poèmes en rupture d’édition
  • les lettres si pâles d’une carte d’amie, à jamais illisibles, comme si cette carte m’était envoyée de nulle part
  • le soleil couchant au-dessus de la colline sur laquelle se dresse désormais un immeuble
  • la jeunesse ardente qui bat telle une flamme de bougie – et puis, la nuit plus rien, si ce n’est un point de lueur dans le silence qu’il faut regarder aussi longtemps qu’il dure

Tous ces souvenirs, je les confie au papier et je les laisse aller parce qu’ils s’en vont de toute façon, bien avant l’expression de ma volonté –
fil de l’encre
devenus.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Le journal des confins, Le temps de l'écriture

Vers l’autre rive

Écrire

Quitter la rive
des habitudes des pensées trop connues des sentiments maintes fois éprouvés
Se laisser porter
par le blanc devant soi

Lâcher prise
en dédiant son âme au courant
Cesser d’avoir raison
pour découvrir sa raison d’être

Offrir son souffle
à la feuille devenue immense
Apprivoiser la force océane
d’un seul mot

Embrasser l’infini
une fois la marge franchie
et approcher
instant après instant

des feux
qui brillent là-bas
des étoiles
qui attendent le regard

Faire l’expérience
du silence
qui crépite
tout au bord

de l’autre rive

Géraldine Andrée

Publié dans Bullet journal, C'est ma vie !, Créavie, Journal d'instants, Le cahier de mon âme

La nouvelle résolution

La nouvelle année commence ! C’est le moment d’écrire des résolutions pour accomplir ce que l’on n’a pu accomplir l’année précédente, parce que l’on est insatisfait des résultats, parce qu’il faut toujours se lancer dans de nouveaux challenges, se défier, être en compétition avec soi-même.

Ces résolutions, souvent notées dans un calepin tout neuf, seront certainement vite abandonnées par lassitude, manque de temps, d’investissement sur la durée ou de conviction…

Et si l’on ne notait qu’une seule résolution cette année,

Être ?

À partir de ce seul verbe, faire une petite liste – sous forme de bullet-journal, pourquoi pas… – des activités qui nous invitent à Être.

Comment les reconnaître ?

Ce sont les activités où vous oubliez votre mental, où vous cessez de planifier, de contrôler, où vous abandonnez toute obligation de performance.

Pour moi, c’est

  • sauter dans une vague
  • caresser un animal
  • me promener dans un jardin
  • m’asseoir au soleil
  • regarder défiler un paysage par la vitre du train
  • inspirer et expirer profondément
  • danser
  • contempler la lune
  • attendre que le thé infuse sans rien faire d’autre, en observant l’eau qui prend doucement la couleur du thé
  • m’étirer

Et vous ? Promettez-vous, ou plutôt, permettez-vous de choisir un item de votre liste et d’y être fidèle une fois par jour.

Décidez d’être qui vous êtes quelques instants, chaque jour, loin des conventions, des obligations que vous imposent les autres et des masques sociaux (sans mauvais jeu de mot).

C’est largement suffisant pour tout un an !

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Le deuil

Le deuil est l’expérience suprême du détachement.

Même si beaucoup d’actions demeurent en suspens,

il n’y a plus rien à faire.

Même si des mots ont été retenus, des paroles interrompues,

il n’y a plus rien à dire.

Quoi qu’on fasse, la vie est à jamais écrite.

Il n’y a donc plus rien à désirer.

D’une certaine manière, cette tristesse procure la paix.

Remords et regrets peuvent durer des années, ils n’en seront pas moins inutiles

car ils ne feront pas revenir à soi les présents perdus.

On peut écrire de longues lettres à l’être disparu. 

Seul notre coeur en connaîtra le contenu.

On peut faire sonner le téléphone dans la maison de jadis.

C’est le silence qui répond 

ou une petite voix à l’intérieur de nous qui nous dit :

Tu sais tout ce qu’il faut savoir ! 

Il n’y aura pas de nouvelles ce soir, ni demain, ni plus tard.

Tout a été déposé dans ta mémoire.

Il semblerait, bien sûr,

qu’à la manière avec laquelle une flamme de bougie tremble

le défunt nous entende…

N’a-t-il pas spécialement placé pour notre regard

cet iris bleu au centre de l’or ?

Ne serait-ce pas son oeil, en cette lueur, qui nous contemple ?

C’est possible.

Une telle éventualité aide à vivre.

Alors, on place sa conscience

dans la caresse d’une brise, le frôlement d’un oiseau, l’éclat d’un flocon

pour retrouver celui qui s’en est allé.

Il n’y a, certes, plus rien à changer dans l’existence qui suit son cours.

Mais une chose importante nous métamorphose :

on est plus vigilant, dans notre quête de l’absent,

à l’instant présent.

Dès lors, on quitte la rive trop connue.

Et de brasse en brasse, dans l’océan de la solitude,

on se dirige vers la rive qui nous fait face.

Quand le courant se fait trop fort, on épouse le caprice de la vague.

On embrasse la violence du manque

et lentement l’on se rapproche

d’une terre où de nouvelles lueurs espèrent l’attention de notre regard.

Bientôt, on y posera le pas.

Et on ne le regrettera pas.

Pour celui qui demeure,

le deuil est l’expérience suprême du départ

vers une vie autre

où tout reste à écrire

pour qu’il existe une suite

aux phrases interrompues

qui rendra enfin possible

une myriade de lendemains.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Départ

J’ai dû faire hospitaliser ma mère ce soir.

Elle avait mis le couvert pour mon père et les deux enfants quand elles rentreraient de l’école.

Elle m’a demandé dix fois d’aller apporter le dîner à mon père.
« Si tu ne le fais pas, je vais le faire, moi »
qu’elle m’a dit avec son ton toujours très autoritaire.

Elle apporte de la soupe à des personnes absentes. Des filles qui me ressemblent et qui ont mon prénom. Et pendant ce temps-là, le dîner brûle.

Puis elle fait ses valises en disant qu’elle veut partir à T. qui est comme ici mais pas tout à fait. Il faut voir si on n’est pas mieux ici et demander à la cartomancienne.

Le ciel, pourtant, était beau. La rose du crépuscule s’allumait au dessus des toits.
En un autre temps, j’aurais pu lire un bon livre sur la terrasse.

Après son départ, j’ai rangé les couverts des enfants qui avaient grandi.
Et l’assiette de mon père parti dans un autre pays.
J’ai lavé l’assiette dans laquelle elle avait déjà pris son dîner.
J’ai observé la cuisine, la corbeille de noix encore pleine, les pommes bien rouges sur le buffet.

Je suis retournée dans la chambre de jadis. En soulevant le couvercle d’une boîte à chaussures, j’ai trouvé un cahier qu’elle m’avait offert et qui ressemblait au cahier de mes dix-sept ans où j’écrivais mes premiers poèmes. Une couverture avec Donald et Spirou. Et des pages toutes blanches qui m’attendaient finalement depuis mon adolescence. Je l’ai rangé dans mon sac à mains.

J’ai fermé les volets, éteint toutes les lumières, laissé sur le lit un pull qu’elle avait parfaitement réparé au temps où il y avait des mites dans la maison. Les trous comblés ne se voyaient pas.

Puis j’ai fermé la porte.


J’ai dit à mon enfant intérieure :
« N’aie pas peur ;
je connais bien le chemin. »

Et nous sommes parties ensemble dans la nuit 
jusqu’à chez moi.

Géraldine
Journal
28 février 2019