Publié dans Journal de la lumière, Journal de silence, Toute petite je

Mon ultime goutte d’encre

Toute petite déjà, j’imaginais ainsi la fin de mon livre de vie :
je plaçais en dernière page l’image d’un bouquet de fleurs.
Tout se terminait bien.
L’oeuvre de ma vie était accomplie.

Maintenant que j’ai bien grandi,
je me demande
à quoi le destin dédie
mon ultime goutte d’encre,

quel mot fleurira
dans la saison
toujours bleue
du silence :

j’aimerais que ce soit
le mot Lumière
là, tout au bout de la ligne,
que, les yeux clos,

je vois ;
un seul mot qui signe
des milliers de pages ;
un mot unique

qui confond
la trace de lumière
de mon passage
avec le soleil

de la page
que commence
quelqu’un d’autre,
juste avant que ne se pose

ma plume sur la feuille
et que la Lumière
en son propre mot
qui la désigne

soit bien éclose.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de la lumière, Journal de ma résilience, Poésie, Poésie-thérapie, Un cahier blanc pour mon deuil

La lampe allumée

J’ai souvenance que mon père, grâce à un montage électrique qu’il avait inventé, programmait qu’une lampe s’allumât toute seule dans l’une des chambres lorsque nous partions longuement en vacances, ceci pour dissuader les éventuels cambrioleurs.

Ainsi, à minuit, une petite lampe de chevet brillait derrière la fente des volets. Le passant pouvait croire la maison habitée.

Mon père est feu aujourd’hui.

C’est pour cela, je crois, que j’écris des poèmes au coeur de la nuit, sous le fêle halo d’une ampoule blanche.

Je veux être, par le mouvement de l’encre dans le silence, cette énergie électrique qui allume une lueur au fond de l’absence.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Grapho-thérapie, Journal d'instants

Les instants observés

On vit souvent avec pour seuls objectifs « faire », « accomplir ».

Aussi, lorsque l’on écrit son journal intime, on raconte davantage ce que l’on a « fait » dans sa journée que ce que l’on y a vécu.

Et quand on referme le cahier, on peut éprouver du regret, voire de l’amertume : notre récit est plat, « trop quotidien ». Assurément, il manque quelque chose à sa vie. Mais quoi ? Sans doute la Vie elle-même.

Alors, on cherche un événement qui ajouterait du piquant à l’existence. En vain. Il est difficile d’en trouver d’intéressant à relater chaque jour. Et si l’on se met à en inventer, on n’écrit plus sa vie…

Et si, pour mieux vivre, on commençait à écrire sa vie autrement ?

Si, pour mieux écrire sa vie, on commençait à vivre autrement ?

Au lieu de « faire », puis de « raconter », il suffit parfois d’observer, c’est-à-dire prendre le temps de s’arrêter puis de capter à travers ses cinq sens ce qui se passe à cet instant : un rayon de soleil est apparu à l’angle de la pièce, un chat bâille, il flotte une odeur de café dans l’air, on entend tomber une petite goutte dans l’évier, le tissu du nouveau chemisier est doux à porter…

Il y les coups réguliers du marteau dans l’appartement du dessus, la poussière luit sur les meubles, la voisine doit cuisiner une sauce béchamel, une mouche se pose régulièrement sur mon bras, elle s’annonce avec des étincelles bleues, juste avant de bourdonner…

Ensuite, il convient de noter dans son cahier le jour, l’heure et d’élaborer sa petite liste « d’instants observés », sans jugement, sans émotion.

On peut même jouer le jeu de s’acheter un agenda et, au lieu d’y inscrire les rendez-vous, les tâches à achever, noter dans chaque case ce que l’on a « perçu » aujourd’hui.

On devient ainsi le témoin d’un instant, le spectateur du cours du temps, le contemplateur du rythme de ses jours, ces jours qui ne reviendront plus jamais et qu’il faut saisir, vite, avec la pointe de sa plume pour les accrocher au papier.

On aimera, plus tard, relire ces recueils d’instants observés, se dire

« j’étais assis(e) à cette table que j’ai donnée depuis longtemps, le 12 juillet 2020 à 17 heures et mon coude touchait son vieux bois », « au moment où j’écrivais ceci, le thé infusait dans la théière argentée », « j’ai vécu hier comme aujourd’hui », « c’était au temps où j’habitais la maison de la rue Bouchot »…

Dans ce cahier, il ne se passe rien en apparence. Non. Rien n’arrive car tout est inscrit dans cette évidence qui nous rend présents à ce qui est là, bien loin de toute attente.

Géraldine Andrée

Être, c’est observer tout ce qui est présent.
Pour compléter le sujet de ce billet, vous pouvez visionner ma vidéo L’écriture et le temps.

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Les mots choisis

Il est des mots qui détruisent, tuent, saccagent mais il est aussi des mots qui enveloppent, bercent et guérissent l’âme.

Ruth Fishel, auteure de livres inspirants, témoigne qu’elle a guéri d’une dépression grâce au mot aimant Joie.1

Chacun connaît le pouvoir des mots dans une thérapie, combien ceux-ci peuvent permettre à l’inconscient d’ouvrir une porte libératrice pour le Moi.

Jacques de Coulon prône également la puissance thérapeutique, voire salvatrice, de la poésie sur le corps et l’esprit. 2

Certains prisonniers des camps ont résisté en se récitant jour après jour, heure après heure, instant après instant des poèmes qu’ils avaient appris par coeur avant leur déportation. D’autres cousaient des papiers sur lesquels ils avaient recopié des poèmes à l’envers de leur camisole rayée. La poésie au contact de leur peau les protégeait du froid et leur donnait la force énergétique nécessaire pour continuer à vivre en démystifiant la peur engendrée par les paroles de leurs bourreaux.

Je me souviens d’un soir d’hiver glacial où les bus avaient cessé de circuler à cause d’une grève impromptue. J’ai dû traverser la ville dans une bise mordante qui annonçait la neige. Les rues étaient noires. J’ai scandé alors ma marche avec les vers de Sensation d’Arthur Rimbaud :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds,
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme. 3

Aujourd’hui, j’en suis persuadée, le picotement des blés, la fraîcheur de l’herbe, le bain du vent, le bleu bienfaisant d’un crépuscule de juillet ou d’août m’ont protégée des morsures de janvier, de l’inconnu de la nuit urbaine en avivant ma volonté de marcher malgré ma fatigue. J’ai pu rentrer ainsi dans mon appartement douillet saine et sauve.

Prenez un mot qui vous est doux – qu’il soit Lumière, Mer, Bonheur, Vérité, Amour

ou prenez même une phrase – Je suis la rose étale

ou encore un vers – « Sois sage, Ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille ! ». 4

Entrez dans ces mots choisis comme dans votre maison. Lovez-vous en eux comme en un édredon. Écoutez leur coeur vibrer au coeur de votre coeur. Prononcez-les uniquement pour vous-même ; faites-en une source de chaleur ; imaginez que vous en éclairez votre chambre. Vous êtes ces mots. Vous les incarnez avec votre voix et votre être.

Ils seront vos mantras dans les temps difficiles et feront advenir pour vous ce qui est possible dans l’Univers – c’est-à-dire Tout.

Géraldine Andrée

1 Ruth Fishel, S’aimer un jour à la fois, édition Modus Vivendi
2 Jacques de coulon, Exercices pratiques de poésie-thérapie pour retrouver son calme, récupérer de l’énergie, libérer sa créativité
3 Arthur Rimbaud, Les Cahiers de Douai, Poésie Gallimard
4 Charles Baudelaire, Recueillement in Les Fleurs du mal, Poésie Gallimard

Publié dans L'alphabet de l'herbe, Poésie

L’autre page

Je sais une autre page
La neige
Où s’inscrivent
Tous les alphabets possibles

Celui de la patte
De l’oiseau qui passe
De la chienne
Qui attrape ses petits

Celui aussi de la brindille
Qui se pose un instant
Avant de rejoindre le souffle
Auquel elle se destine

Celui du pas du promeneur
Qui se fait seul témoignage
A l’heure où s’effacent
Toutes les preuves

Et même celui du silence
Qui fait signe
D’immense présence
Quand un autre matin se glace

Géraldine Andrée