« Tu es inquiète ou désespérée ? Même si cela te semble difficile, attache-toi aux nervures d’une feuille, aux reflets d’une flamme, aux stries du bois, aux grains de sable, aux flocons de neige sur la vitre, aux clochettes du muguet, au pistil de ta plante de salon, à l’enchevêtrement des racines de l’arbre de la cour… Considère la vie comme une arborescence et prends note de toutes les feuilles de cette arborescence. Procède par courtes propositions ou phrases nominales pour ne pas égarer ton esprit dans une rédaction complexe. Qu’est-ce que la poésie, sinon la vie ? Alors, vas-y ! »
Guérir avec mon cahier – La pratique du journal de guérison Éditions Librinova
Le ciel est parsemé de montgolfières. Où est la mienne ? Flotte-t-elle, avide d’infini ? Vogue-t-elle, libre dans sa solitude, parmi toutes les autres ? Ou est-elle encore arrimée à la terre ? Je scrute l’azur, les mains en visière au-dessus de mes paupières, pour ne pas me laisser éblouir par l’or de la lumière : je ne la vois pas. Et je songe : « C’est peut-être mieux ainsi. » N’existe-t-il pas une sensation plus légère que celle de mon rêve de montgolfière ?
Je me souviens de l’après-midi d’un dimanche de printemps. Mon père et moi, nous nous asseyons dans le panier, qui tangue un peu sous notre poids. Les couleurs du ballon ondoient lorsque la montgolfière s’élève dans les airs, aspirée par son désir de hauteur. Mais, à ma grande déconvenue, nous ne quittons pas définitivement la terre. Dans mon esprit d’enfant, je pense que c’est pour que je ne perde pas de vue mes devoirs à faire au retour, et la perspective de l’école, si tôt le lendemain. En bas, je vois se dérouler l’insolite tissu bigarré des prés, bordé par le ruban des routes. Les arbres ont rapetissé en bouquets. Et les hommes, les animaux, les fleurs, les pierres, que sont-ils devenus ? Ils ne sont plus que des points invisibles, comme s’ils n’avaient jamais existé. Quant au grand champ du père Grandjean, il pourrait tenir dans un mouchoir de poche.
Puis, la montgolfière amorce sa descente dans un bercement qui me soulève le cœur. Elle n’en finit pas de se rapprocher de la terre, de raser l’herbe, et quand enfin le panier touche le sol dans une secousse, il me semble que le contact avec la terre plate déplace mes reins, me projette en avant, me fait vivre un insondable vertige alors que je suis en bas.
Aussi, voyez-vous, à bien y réfléchir, je préfère vivre le rêve d’être une plume, une simple plume, grise ou blanche, peu importe. Au moins, je redescends des cimes en m’inclinant gracieusement dans la lumière, telle une ballerine. Parfois, je me penche pour répondre au désir du vent. De loin, l’œil peut croire que je me cambre sous la caresse d’un amant. Et dans une infinie glissade entre deux figures de danse, je me dépose sur une feuille de vélin ou de soie et j’attends
quoi ?
La main, le mot, le souffle d’un poème peut-être, avant de reprendre mon vol
Elle a rêvé d’une grande page blanche sur laquelle le jardin de son enfance jadis vendu puis détruit lui était rendu dessiné par sa main de petite fille
Voici le chemin qui sautille dans un rayon de soleil roux de brindille en caillou les feuilles de frêne repliées pour que s’y faufile le souffle de ses lèvres et dans la prunelle d’une lettre ronde l’œil du chat qui cligne
Et elle se demande si ce n’est pas elle qui s’est effacée pendant toutes ces années car elle voit là-bas près du mur qui sépare le jardin du monde le pommier lui tendre des pommes bien mûres bien blondes bien charnues comme en ces matins de septembre quand elle en cueillait une avant de se rendre à l’école
Pressée par le temps elle a dissipé cette vision elle s’est habillée puis elle est sortie dans les rumeurs et les lumières convulsives de la ville À midi elle n’avait même plus souvenance d’avoir rêvé du jardin de son enfance dans la nuit
Ce n’est que le soir une fois assise sous le rayon roux de la lampe que le rêve lui est revenu sur la taie blanche de son regard retenu immobile par un point invisible dans l’ombre de sa chambre
Il y a là-bas le chemin du jardin de jadis qui glisse de caillou en brindille et qui la mène à une feuille qu’elle déplie pour que les mots rejoignent ses lèvres
Le jardin lui est rendu dans un poème qu’elle écrit avec une encre qui brille pour ses yeux de petite fille cachée par malice et sous lequel elle signe en lettres cursives le prénom Géraldine
Voici le dernier billet de journaling sur La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.
Je pourrais écrire chaque jour un billet de lecture au sujet de cet étrange livre. Nous pourrions nous asseoir ensemble dans le ciel et écrire pour l’éternité un billet au sujet du Journal d’une enfant d’ailleurs.
Et comme toute fin est un commencement, j’espère vous avoir guidés vers ce livre caché, puis diffamé si longtemps et qui n’attend que d’être rouvert aujourd’hui (car les gens stigmatisent toujours ce qu’ils ne comprennent pas).
OPAL reconstituant son journal
Opal trouve refuge dans la cathédrale de la forêt. C’est là qu’elle déchiffre les lettres déposées par les fées sous les feuilles. Tout est enchanté et enchanteur dans cette forêt qui symbolise l’imaginaire de la fillette. Elle récupère des forces en contemplant un œuf moucheté près d’une racine ou l’immense voûte du feuillage.
Autant sa mère est sévère, injuste et maltraitante, autant la forêt est douce, harmonieuse et accueillante.
Même les animaux sauvages ou qui sont connotés négativement sont affectueux : le rat Jupiter Chatterton Zeus est de velours ; le corbeau Lars Porsenna de Clusium aime retrouver toutes les choses qui se sont égarées ; les cochons apprécient d’être lavés.
Moi aussi, je me réfugiais dans le jardin quand j’étais « brouillée » avec mes parents. Comme Opal disparaît dans les grands bois pour écrire, je me tapissais à l’ombre du noisetier et j’écrivais des histoires dans la terre avec un bâton. Tout le jardin m’envoyait des lettres tracées avec le gris des ombres et entourées par le feutre d’or du soleil.
un extrait de mon journal de lecture sur le journal d’opal
Le soir, après avoir été si proche du souffle du noisetier, je m’endormais inspirée.
« Et dans la musique il y avait les scintillements du ciel et les tintements de la terre. »
Parce que la nature entretient une longue conversation avec nous, si nous voulons bien l’entendre.
Les feuilles nous regardent ; les arbres se penchent vers soi ; les chemins mènent à chaque grain de terre habitée dans le journal d’Opal.
Moi aussi, petite, j’adorais faire entrer dans mes histoires le chêne, le forsythia, le chat. Je faisais de grands moulinets avec mes bras lorsque les rebondissements se précipitaient. Chaque fleur était une adjuvante qui m’aidait à échapper à l’œil sarcastique du vieux hibou de pierre.
Dans l’ombre du soir, le sentier incendié par le crépuscule devenait ma lampe d’Aladin.
Je crois que, lorsqu’on écrit sa vérité – invisible et inaudible pour autrui, très souvent -, les voix du ciel nous font croire qu’elles naissent de la terre.
« Et nous avons continué jusqu’à la colline où la lune arrivait. Maintenant, je suis une joueuse de flûte pour le vent. »
Rien n’est perdu. Quand j’éteins mon portable, j’écoute s’égrener les notes de ma flûte intérieure et « il y a de la splendeur et du bonheur partout. »
Les poèmes je les sème dans la nuit puis un beau matin je les récolte je les ouvre jusqu’au cœur je les croque avec avidité je les confie à ce cahier de chair qu’est devenue ma bouche