Mon cahier neuf,
tu es le silence qui m’accueille
dans son berceau de feuilles.
Géraldine Andrée
Mon cahier neuf,
tu es le silence qui m’accueille
dans son berceau de feuilles.
Géraldine Andrée
Vous pouvez venir chez le biographe avec la liste de tout ce que vous avez fait depuis votre naissance.
Vous pouvez établir une liste des dates importantes correspondant à ces actes.
Vous pouvez raconter comment vous êtes devenu enseignant, chercheur, couvreur, plombier, commercial, mère de famille…
Là encore, ce que vous êtes, vous le faites.
Mais vous pouvez aussi écrire une autre biographie.
Celle des instants qui ont le plus compté pour vous,
celle qui va rassembler dans un récit des fragments de votre vie
que vous avez vraiment aimés
et où, tout simplement, vous étiez vous,
joyeux, vibrant, vivant :
un coucher de soleil, un matin au jardin, les marrons sur le chemin de l’école, la robe violette de vos dix ans, ce match de foot où vous avez gagné et où vous sentez encore le rouge du bonheur vous monter aux joues, les bâtons de réglisse pendant votre convalescence qui brunissaient votre bouche, votre costume de clown pour Mardi-Gras, les dessins de votre souffle sur la fenêtre…
Vous pouvez écrire comment la Vie s’est accomplie à travers vous,
une biographie de l’Être.
Géraldine Andrée
Mon projet ?
Écrire sur l’ici
et maintenant.
Géraldine Andrée
Clore
les persiennes
pour garder
la senteur
de ta peau
et là entre
deux ombres
le souvenir
de la lueur
éteinte
depuis une heure
mais qui tremble
encore
sous le souffle
de notre ancienne
étreinte
Géraldine Andrée
Le deuil est l’expérience suprême du détachement.
Même si beaucoup d’actions demeurent en suspens,
il n’y a plus rien à faire.
Même si des mots ont été retenus, des paroles interrompues,
il n’y a plus rien à dire.
Quoi qu’on fasse, la vie est à jamais écrite.
Il n’y a donc plus rien à désirer.
D’une certaine manière, cette tristesse procure la paix.
Remords et regrets peuvent durer des années, ils n’en seront pas moins inutiles
car ils ne feront pas revenir à soi les présents perdus.
On peut écrire de longues lettres à l’être disparu.
Seul notre coeur en connaîtra le contenu.
On peut faire sonner le téléphone dans la maison de jadis.
C’est le silence qui répond
ou une petite voix à l’intérieur de nous qui nous dit :
Tu sais tout ce qu’il faut savoir !
Il n’y aura pas de nouvelles ce soir, ni demain, ni plus tard.
Tout a été déposé dans ta mémoire.
Il semblerait, bien sûr,
qu’à la manière avec laquelle une flamme de bougie tremble
le défunt nous entende…
N’a-t-il pas spécialement placé pour notre regard
cet iris bleu au centre de l’or ?
Ne serait-ce pas son oeil, en cette lueur, qui nous contemple ?
C’est possible.
Une telle éventualité aide à vivre.
Alors, on place sa conscience
dans la caresse d’une brise, le frôlement d’un oiseau, l’éclat d’un flocon
pour retrouver celui qui s’en est allé.
Il n’y a, certes, plus rien à changer dans l’existence qui suit son cours.
Mais une chose importante nous métamorphose :
on est plus vigilant, dans notre quête de l’absent,
à l’instant présent.
Dès lors, on quitte la rive trop connue.
Et de brasse en brasse, dans l’océan de la solitude,
on se dirige vers la rive qui nous fait face.
Quand le courant se fait trop fort, on épouse le caprice de la vague.
On embrasse la violence du manque
et lentement l’on se rapproche
d’une terre où de nouvelles lueurs espèrent l’attention de notre regard.
Bientôt, on y posera le pas.
Et on ne le regrettera pas.
Pour celui qui demeure,
le deuil est l’expérience suprême du départ
vers une vie autre
où tout reste à écrire
pour qu’il existe une suite
aux phrases interrompues
qui rendra enfin possible
une myriade de lendemains.
Géraldine Andrée
Et Vous ?
Géraldine Andrée
Je suis née dans une région de mines et de forges rouges, où la brume tarde parfois jusqu’à la fin du jour, où les froids sont coupants et les étés brûlants et où la terre givrée craque sous le pas : la Lorraine, alors que je suis faite pour la lumière effilée du Sud, les terrasses blanches et l’azur bleu. Il faut croire que j’avais besoin de m’incarner au contact de la matière.
J’ai reçu en héritage de mon grand-père paternel le goût de la connaissance sous la lampe de la chambre, le souci de la précision et de la rigueur.
J’ai reçu en héritage de ma grand-mère l’amour des livres, des mots, de l’encre, ce sang bleu qui irrigue la page de mes jours. J’ai reçu d’elle également la vie intérieure, la spiritualité, l’imagination. Si elle avait vécu plus longtemps ou si j’avais grandi plus vite, nous serions allées voir des pièces de théâtre à Paris. Comme nous nous serions amusées ensemble !
J’ai reçu en héritage de mon grand-père maternel l’attention portée à chaque chose de la nature, une tendresse particulière pour les jardins et les jeunes pousses, la patience de l’éclosion car tout se présente à la bonne saison, une prédilection pour l’enseignement. Mon Grand-Père était instituteur, « ce hussard noir de la République », fédérateur de tout un village. J’ai suivi sa trace jusqu’à Dunkerque où il a fait la guerre.
J’ai reçu en héritage de ma grand-mère maternelle les adages (« C’est le métier qui entre ! », « Telle va la cruche à l’eau qu’elle se casse ! »), les matins clairs où l’on équeutait les haricots tandis que l’eau chantait dans la bassine, l’humble philosophie des tâches ménagères.
J’ai reçu en héritage de mes aïeux la capacité à me souvenir : la maison aux volets bleus des vacances de mon enfance habite toujours ma mémoire. J’ai aussi reçu en héritage d’eux le flamboiement des moissons, les senteurs de la terre, la tendresse de la pâte faite main lorsqu’on s’enfonçait au coeur de la campagne pour leur rendre visite.
J’ai reçu en héritage de mon père cette fascination pour l’Univers et les civilisations antiques, le don d’observation – comment je peux contempler longtemps par exemple le mouvement de rotation d’une bulle irisée dans l’air -, l’interrogation métaphysique du temps qui passe, la sensibilité pour les arbres et les animaux.
J’ai reçu en héritage de ma mère la révélation d’une vie antérieure en Chine, le bonheur de me faire belle, de me maquiller, de m’acheter des vêtements qui me vont bien, la passion pour la poésie – elle m’aidait à apprendre les poèmes de Maurice Carême, le soir dans mon lit et j’entendais encore sonner les rimes argentines quand la silencieuse vague du sommeil m’emportait -, le développement d’une vie artistique où couleurs et sons s’entrelacent. J’ai reçu de ma mère le plaisir de chanter, de raconter la vie de toute une époque, une tache de naissance bien rose sur la nuque, visible à fleur de cheveux lorsque le souffle du vent les soulève. Souvent, la cascade d’un rire nous réunit.
Riche de ce patrimoine immatériel, je vais naturellement vers ce que j’aime, vers ce qui me fait vibrer.
Les longs après-midi de mauvais temps m’ont permis de créer, d’inventer.
Je sais aujourd’hui qui je suis car je sais d’où je viens.
Un arbre sans racine ne peut donner de belles feuilles.
Et si je suis aujourd’hui une feuille vive,
c’est parce que je le dois à ces racines qui m’ont élevée dans la lumière.
D’âge en âge
je garde
en moi
le jardin
de Pierre
mon Grand-Père
avec ses tomates
rouges
ses fraises
vermeilles
qui attirent
les météores
des abeilles
et ses herbes
un peu folles
entre lesquelles
la chatte Bobine
de sa prunelle
maligne
me regarde
encore
Géraldine Andrée

Il m’a semblé te croiser un jour, dans une rue de Londres.
C’était en l’espace d’une seconde.
J’avais alors quatorze ans.
J’ai cru reconnaître ta frêle silhouette, ton manteau rouge, ta tête à moitié chauve déjà, la fine monture de tes lunettes.
Une joyeuse certitude a éclairé mon coeur : n’importe où dans le monde, tu étais là. Je n’avais pas à me sentir seule.
J’ai oublié que cette apparition ne pouvait être toi qui soudais sûrement deux fils électriques à ce moment précis sous la lampe de ton bureau.
Le temps que j’admette cette logique,
la silhouette avait disparu au milieu de la foule grise.
Il en est de même aujourd’hui.
S’il m’arrive de croiser ton nom au détour d’une ligne, d’une page ou d’une feuille de journal, je crois te reconnaître immédiatement.
Ton nom, Guy, porte nécessairement ton regard, ton visage, ton manteau rouge, tes lunettes.
Il me fait face et je suis toute heureuse de cette rencontre.
J’oublie que ce nom désigne tant d’hommes aux visages, aux yeux et aux vêtements différents.
J’oublie que ce nom n’est pas le signe de ton apparition.
Bien sûr, il suffit d’une seule seconde pour que je me ravise.
Et ta présence s’efface, telle une ombre svelte, parmi les phrases grises.
Mais dans le bref instant qui sépare l’illusion de la prise de conscience, mon coeur s’éclaire
comme jadis, dans cette rue d’Angleterre.
Trois lettres me font oublier, le temps de ma surprise, que je suis seule au monde
et qu’il me faut trouver ma route
avec le souvenir de ton nom qui appartient aussi à d’autres.
Géraldine Andrée

Pour cette nouvelle année,
je fais moins de projets,
sinon celui, vaste, de me laisser porter par le temps qui passe.
Mon défi : ne pas m’emprisonner dans trop d’objectifs, qui, non tenus, font naître la culpabilité.
Ne pas m’efforcer de rentrer dans des cases toutes faites. Ne pas oublier aussi qu’on peut se maltraiter dans le développement personnel.
Je veux me laisser guider par mes envies, mes désirs, mes besoins – ma vérité, vraie pour moi et incomparable à nulle autre.
Choisir ce que je veux éprouver, expérimenter. Donner la priorité à mon âme.
Ecouter davantage mon corps, mon intuition.
Ecrire des textes selon mon coeur.
Continuer mon journal bien sûr.
Lire régulièrement des livres de littérature moderne. Relire les livres et revoir les films que j’adore depuis ma jeunesse.
Placer mon énergie dans ce qui me fait vibrer, dans ce qui me donne du plaisir.
Couper tout lien avec les gens toxiques, négatifs, méchants – en un mot, obscurs.
Ne pas me laisser tirer vers le bas.
M’enraciner pour mieux grandir vers le ciel.
Hiberner si cela m’est nécessaire.
Et au printemps, sortir, me promener, me recueillir dans la nature.
Remonter la pente du Crève-Coeur comme quand j’étais enfant, à pied, sans ma bicyclette rouge – car les temps ont changé – et admirer depuis le lavoir ma ville natale.
Ramasser des feuilles, des fleurs et les glisser entre les pages de mon carnet de notes.
Ecrire les textes que j’aime. Partir en vacances – Canaries, Réunion… -. Les étoiles, en effet, me demandent de faire ce grand voyage.
Me rassasier d’eau, de lumière, de vent.
Mon père est parti pour cette vie. Ce qui n’a pas été dit ne le sera plus jamais. Ce qui a été gagné l’est à jamais – j’ai su, par exemple, dans ces derniers jours, à l’occasion d’une promenade dans le jardin, qu’il savait dater l’âge d’un arbre.
Mon père a franchi la frontière mais je peux le faire revenir par l’écriture.
Le fil de l’encre inverse le cours du temps et me ramène mon père.
Ses pas sont devenus des mots.
Il faudra que j’écrive sur le voile de silence qui recouvrit mon visage quand j’appris sa disparition.
Aujourd’hui, le voile s’est levé. Je vais continuer à écrire sur lui, sur moi parallèlement au fait que je poursuive ma vie.
La preuve de cette vie : publier un recueil de poèmes qui lui seront dédiés – cette année ou plus tard. C’est mon seul projet qui prendra bien tout son temps car rien ne presse face à l’éternité.
Je souhaite une belle année à toutes celles et tous ceux qui passeront par hasard ici
et je vous dédie pour bien la commencer cette chanson intimiste de Sting
Shape of my heart
Géraldine Andrée