Lorsqu’il n’y a plus personne, je m’entoure de mots tels que « jardin », « lumière », « beauté », « source », « enfance », des mots qui éclairent mon regard quand ils voyagent de la page à mes lèvres, des mots dont le murmure précède le poème et qui deviennent enluminure du silence.
C’était une ardente après-midi de printemps. J’avais attendu, dans le plein soleil tout étoilé de pollens, que ma mère vînt me reconduire chez nous à la sortie de l’école. Dans la voiture, je cherchais mon souffle. En rentrant à la maison, je respirais de plus en plus difficilement, de plus en plus désespérément. Je m’assis, exténuée, dans la cuisine baignée de lumière. Lorsque j’inspirais, mon souffle cheminait très lentement dans mes bronches comme si des obstacles s’étaient dressés à son passage, puis s’en retournait par ma bouche avec des râles rauques. L’air gonflait mon estomac comme un ballon de baudruche. Pour franchir le cap de chaque instant, je fixais les fleurs de la nappe. Il y en avait des mauves, des roses, des blanches. Je ne faisais que cela: regarder les fleurs une par une, comme si je les cueillais patiemment dans un grand champ. Et je me disais, sans ces mots que j’écris dans mon journal d’aujourd’hui, mais avec le silence de ma pensée presque inconsciente:
« Tu as vécu un instant de plus, puisque tu as vu une fleur de plus. »
Le docteur consultait à six heures. Ma mère m’y emmena d’urgence. En m’auscultant, le docteur décréta que je faisais une crise d’asthme et qu’il me fallait une injection de cortisone. De toutes mes forces d’enfant, je refusai l’injection de cortisone; ma détermination eut raison de mon étouffement. Pour la première fois, je CHOISISSAIS. Je posais un acte libre du haut de mes onze ans.
Lorsque nous rentrâmes à la maison, l’asthme avait cessé ; je respirais mieux. Dès que je vis un moment difficile, je songe à chaque instant de mon souffle, au souffle de chaque instant. Cela me rend plus libre dans le déterminisme apparent d’une situation : je sais que je suis la seule souveraine de l’adéquation qui existe entre l’éclosion de mon souffle et l’instant présent.
J’écris chaque jour pour changer. J’écris chaque jour pour prendre conscience que je ne peux pas indéfiniment noter les mêmes constats, émotions ou pensées sans avoir le courage d’assumer un beau jour une décision. Bien sûr, j’aime voir, au fil de l’encre, mon cahier se transformer, devenir une constellation de mots. Mais j’écris surtout pour me voir me métamorphoser dans le miroir de ma page, faire en sorte que ma réalité devienne rêve réalisé.
Vous rêvez d’écrire le livre de votre vie… Mais, au moment où votre rêve se transforme en projet sur le point de s’accomplir, vous avez peur de ce que ce livre va devenir. Quelle structure, en effet, lui donner ? Selon quel plan organiser les souvenirs ? Est-il possible de répertorier des émotions qui, par nature, échappent à toute emprise ?
Et d’ailleurs, la vie peut-elle totalement se contrôler ? L’écriture d’un livre est-elle toujours dirigée ? Tout comme la vie révèle maints tours et caprices, l’écriture de votre livre vous réservera beaucoup de surprises !
Je vous en prie, lâchez prise ! La vie n’hésite pas à vous envoyer un événement, une rencontre, une coïncidence – ou, comme dirait Jung, une synchronicité – au moment où vous ne l’avez pas décidé ! Aussi, gardez votre livre ouvert sur le hasard, sur une page où l’aile d’un souvenir que vous croyiez à jamais en allée peut à nouveau se déposer. Autorisez à entrer dans un chapitre une ancienne plaisanterie d’enfance, un parfum de vacances, le bruit de la vague quand elle se trémousse, la mèche rousse d’une amie qui se trouve, là, au bord de la marge, ramenée par votre mémoire comme sur un rivage… Tout a une bonne raison d’exister, tout a sa place dans un récit, même l’odeur du lait qui a tourné, même l’éclat bleu de la neige quand vous vous rendiez aux latrines. Tout est digne de présence. Tout est digne de votre présence. Chaque détail insolite de votre histoire, qui surgit dans l’instant sans votre consentement intellectuel, mérite votre regard démultiplié car c’est de vous dont il s’agit, vous qui, tel un reflet répété dans l’encre de vos mots, demande à être accueilli.
Alors, prenez simplement un stylo et un papier. Dans un seul élan – le vôtre -, harmonisez si naturellement la feuille et la plume que vous êtes à la fois la feuille et la plume et que vous ne savez plus laquelle guide l’autre. Peu importe. Laissez le temps respirer pendant qu’il est à l’ouvrage. Laissez la vie s’écrire en vous! Laissez le livre vivre en vous !
Elle a commencé un journal intime Et un cahier de poésie à l’adolescence. Elle se souvient que les crampes des premières menstruations tenaillaient son ventre alors qu’elle écrivait ses poèmes. Une lunaison pour un cahier plein… Le soir de la pleine lune blanche, L’œuvre, aussi maladroite fût-elle, était menée à terme, Bien qu’il parût évident Qu’elle demeurait encore un peu une enfant. C’est ainsi. Son sang a toujours accompagné son encre Jusqu’à chaque page ultime, Jusqu’à la signature un peu timide De ses recueils disparus aujourd’hui,
Géraldine Alias Maureen,
Que seule ce soir La lampe de sa mémoire Souligne d’or Et lui destine.