Publié dans Journal de silence, Méditations pour un rêve, Poésie-thérapie

Je me demande

Je me demande

pourquoi chaque note de pluie quand elle se brise laisse sur la rambarde de la terrasse une étincelle unique
pourquoi je me souviens si bien du jardin de jadis les nuits de pleine lune
où va le chemin tôt le matin
si le bleu de la mer se prépare à me rencontrer lorsque je trempe ma plume dans l’encrier
quand viendra l’Ami
s’il voit déjà de sa fenêtre la flamme de ma bougie
en quoi me réincarnerai-je dans ma prochaine vie : un chat un lys ou peut-être même l’éclat du lapis-lazuli
pourquoi je vis en rêve dans un village que je n’ai jamais visité en vérité
pourquoi j’entends si précisément le hennissement des chevaux sur sa place et le tintement des seaux à sa source
d’où viennent les poèmes qui affleurent le silence
et surtout je me demande
pour qui j’écris tout cela pour aviver quelle joie et apaiser quelle peine que je ne connais pas

Géraldine Andrée

Je me demande qui a déposé la lueur de cette voix dans mon coeur…

Publié dans Journal d'une maison de retraite, Journal de nuages, Un cahier blanc pour mon deuil

Ma mère et moi

Ma mère et moi déplaçons nos chaises selon le mouvement des nuages devant le soleil.

Soudain, ma mère me demande :

-Qui est cette Autre assise à côté de toi ?

Je lui réponds de ma voix qui se veut la plus calme :

-Mais Maman ! Il n’y a que nous deux !

A moins que… ma mère ne voie une véritable amie d’âme, invisible pour moi qui me sens seule parfois…

Ma mère me donne des nouvelles de ses parents qui ont, paraît-il, loué un studio dans la grande avenue et font leurs courses tous les jours dans la petite épicerie qui n’est qu’à quelques pas d’ici.

Oui, ils sont bien revenus de l’au-delà, plus jeunes qu’autrefois.

Si tu le veux bien , on organisera un déjeuner dimanche prochain, puisque ce sera Pâques.

Tu pourras te libérer, j’espère… Il faut que je prévoie le menu. Et si je faisais un soufflé aux pommes de terre ? Après, on partira pour une promenade…

On est le quatre août mais peu importe. Claire et Pierre s’annoncent à notre porte dès la première note de cloche.

Ma mère s’inquiète de savoir si l’arbre sur la place du village de son enfance a dépassé les tuiles de sa maison.

Puis, elle se plaint que ses ongles sont trop longs.

Alors, je les lui coupe.

On est tranquille. Ils peuvent repousser au rythme monotone des jours

pendant que la mémoire gambade dans un autre temps

où les morts sont bien vivants.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, L'alphabet de l'herbe, Poésie

Quand l’enfance s’en est-elle allée ?

Quand l’enfance s’en est-elle allée ?

Est-ce lorsque j’ai rangé toutes mes poupées ?
Ou quelques jours avant,
lorsque, dévalant la pente à bicyclette,
j’ai senti le soleil monter dans mes reins ?

Ce qui est certain,
c’est que je n’étais plus une enfant
après la première goutte de sang carmin
sur ma jambe…

Et encore,
je cherchais le visage des fées
dans les édredons des nuages
bordés d’or

tandis que rien
dans le ciel
ne laissait présager
cet événement.

Mais pendant que je me baissais
pour tracer
la marelle
à la craie

et que j’y sautais ensuite
à cloche-pied,
je ressentais une présence
dense

tout près de mon coeur.
C’étaient – je m’en aperçus
au cours des baignades –
mes seins naissants.

Laquelle des deux,
mon enfance et moi,
a quitté l’autre
d’abord ?

J’ai seulement souvenance
que nos pas, un jour,
se sont confondus
au moment

d’emprunter
le chemin bleu.
Puis, je me suis perdue
au point

que le toit
de la maison
s’était échappé loin
de mes yeux.

J’ai bien sûr eu peur
de ma soudaine
indépendance
et à mon retour,

bien que l’on m’ait trouvée
la même,
je m’éprouvais un peu
différente.

En septembre,
j’étais trop grande
pour porter mon manteau
d’école

et je l’ai laissé
suspendu
sur le patère
de l’entrée.

C’est alors, je crois,
que j’ai pris vraiment
conscience
de cette absence.

Mon enfance s’en était allée
et il y avait désormais
entre elle et moi
la distance d’une vie

à combler.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin, Journal de silence, L'alphabet de l'herbe

Dans le calme d’aujourd’hui

Dans le calme d’aujourd’hui
je mire mon âme.
Ce jour ressemble aux jours de jadis
passés dans la maison
de mes feux grands-parents.
Le silence m’envoyait
le messages des arbres,
porté par les ailes d’une mésange.
Je n’attendais rien du temps,
aucune nouvelle,
sinon l’unique événement
d’une feuille
qui tombait inéluctablement
sur la page
de mon livre d’images.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Méditations pour un rêve, Toute petite je

Le retour chez Sophie

Relire dans Les Malheurs de Sophie
les phrases que j’ai déjà lues petite fille
c’est comme emprunter à rebours
un sentier de vacances
qui me mène à la lumière
de mes boucles

c’est revenir à chaque mot
sur les pas de l’enfance
et retrouver les feuilles de trèfle
les frêles cailloux les fraises douces
les bouquets d’angélique vive
les prunes dorées les abricots roux

que récolte en toute
clandestinité
Sophie mon héroïne
dans ces histoires
où elle joue à faire des bêtises
depuis toujours

et qui sont ensuite
déposés
au seuil de ma mémoire
en guise
de Présents
dérobés au temps

Géraldine Andrée

Publié dans Art-thérapie, Grapho-thérapie, Journal créatif, Journal de la lumière, Poésie-thérapie

Le carnet de chevet

J’ai rêvé d’un savon rond de Méditerranée,
un savon qui fleure bon le laurier-rose et la rose-thé,
un savon doux pour le retour des après-midi de plage.

C’est à cela que sert chaque page
de mon carnet de chevet :
noter tout ce qui est,

comme le sillage
qu’a laissé il y a bien longtemps sur la peau
une mousse de lumière et d’eau.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de la lumière, Le journal de mes autres vies, Mon aïeul, mon ami., Un cahier blanc pour mon deuil

Les soirs anciens

Quand j’écoute
l’Ami
m’évoquer
les soirs anciens
je revois
les visages
qui se touchent
dans la lumière
de la lampe
rouge
et ce souffle
des lèvres
qui précède
chaque mot
Alors
je me dis
que ce que j’ai vécu
n’est en rien
un mirage
un tour
ambigu
que me joue
ma mémoire
mais un présent
absolu
qui m’éclaire
jusqu’à l’aurore
quand je me souviens
avec remords
des jours
qu’il me semble
avoir perdus

Géraldine

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Ta mémoire est une maison

Ta mémoire est une maison.

Tu me demandes d’y aller

pour retrouver dans l’ombre des tiroirs

exhalant leur odeur

de vieux bois noir

ces cadres dorés

qui entourent

les photos de l’ancien temps,

Claire déjà née,

la place aux marronniers,

André si fringant

avant son ultime baignade

dans la Moselle perfide.

Ta mémoire est la maison de Chaudeney,

depuis longtemps disparue

où l’on retrouve

-tu me l’assures

avec un ton qui se fait dur-

les choses qui ne sont plus.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Une après-midi de décembre

Une association péruvienne est venue à l’Ehpad.
Quelques pas suffisent
et voici les beaux coloris,
la laine tressée,
les franges qui dansent
quand on essaie le vêtement.
La douceur des tissus
nous fait oublier
la maladie ;
les fils multicolores
qui se croisent
semblent retarder
l’avancée de la fatalité.
 » Regarde ce bonnet ! Il est original ! « 
 » Et ce pancho,
chic sur un pull noir ! « 
« Ce collier !
Comme les perles sont belles ! »
« Prends-le, toi ! Moi, je ne sors pas ! »
 » Mais non ! Prends-le ! Il te va bien ! »
Comme on ne sait pas choisir,
je prends tout
ce que ton doigt a désigné.
Quand je dis que c’est pour toi,
tu crois que c’est pour moi.
Tu n’as jamais fait la différence
entre toi et moi.
La nuit de décembre est tombée.
A quelques années près,
on serait allées à la galerie marchande
de ma ville natale.
On se serait enivrées de parfums, de soies, de frous-frous.
Maintenant, nous nous enveloppons de laine
pour moins sentir la peine.
C’est une après-midi qui ressemble aux anciennes
après-midi de shopping.
Quelques pas suffisent
et nous voici dans l’ombre de ta chambre
où s’allument les lueurs
de ces nouveaux présents.
Avant de descendre dans le salon pour rejoindre les autres,
tu mets fièrement ton nouveau cache-coeur.

Géraldine Andrée