Publié dans Journal de mon jardin, L'alphabet de l'herbe, Poésie, Un troublant été

L’odeur de l’herbe

Je me souviens de l’odeur de l’herbe fraîchement tondue de mon enfance.
Elle monte jusqu’à la fenêtre de ma chambre
et il me semble qu’elle infuse dans la lumière
pour envelopper le monde.

Je lis alors Les Contemplations de Victor Hugo.
Et je crois que chaque poème me regarde
avec la force d’un iris éclos,
la foi d’un papillon voguant dans le soleil.

Puis je ferme les yeux et j’entre
dans le jardin des Feuillantines
où le murmure de la brise
me fait signe

pendant que s’éloigne
à la limite de la grille,
à la limite du silence,
la tondeuse ronronnante de mon père.

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Les étés mille neuf cent quatre-vingt

Je songe aux étés mille neuf cent quatre-vingt.
Je songe à l’insouciance des étés anciens.
On se réveillait tard.

Mais la lumière, comme une amie souriante,
venait très vite à la rencontre
de notre regard.

On allait s’asseoir pour sécher ses cheveux
sous le banc de la vigne
aux reflets bleus.

Puis la voix de Jacqueline
nous appelait
par la fenêtre de la véranda

car c’était l’heure de manger
le melon grand ouvert
et la farce dorée au cœur des pommes de terre.

On se mettait ensuite
en maillot de bain
et on dépliait sa serviette

sur l’herbe brune.
Commençait alors au bord de nos cils
notre promenade

avec un nuage frêle
qui nous emmenait
vers la sieste

d’où l’on revenait
pour croquer dans une prune
ou pour boire du lait d’amande.

C’était l’éternelle enfance,
souviens-toi.
Les étés mille neuf cent quatre-vingt

sont à jamais éteints.
Mais en cet été
de la décennie deux mille vingt,

je me demande
s’il ne subsiste pas l’ombre
de ces étés heureux,

s’il n’y a pas un pays
où l’on pourra les revivre
lorsqu’il en sera fini

de séjourner ici.
On se réveillera un peu tard
dans le matin

d’un jour d’été
mille neuf cent quatre-vingt
et une voix nous appellera

par la fenêtre
de notre mémoire
pour nous dire :

-Vite ! Lève-toi !
Tu as un jour de joie
à vivre !

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Dans le domaine de La Sperenza

Dans le domaine de La Sperenza,
il y avait le muret roux le long duquel couraient les lézards ;
le craquement des pins quand le vent venu de la mer se faisait plus vif ;
le chemin des menthes où nous allions ensemble ;
le soleil qui allumait un reflet mordoré sur les pastèques coupées ;
le panier d’osier où se nichait le pain frais ;
les pieds nus sur la terrasse ;
l’ombre de la chambre qui laissait s’avancer un peu de lumière pour la suite du roman;
les volets vénitiens cachant le silence d’un rêve lorsque la chaleur s’annonçait ardente dès le matin ;
le parfum du lait de corps après la baignade ;
le chant d’un brin d’herbe entre les lèvres au cours de la promenade ;
les légendes mystérieuses que l’on se racontait au sujet de la falaise ;
la Dame Blanche que l’on croyait voir apparaître depuis le rivage ;
les cigales qui conversaient peut-être avec les étoiles ;
l’arrivée de Victor et les sourires échangés sans que l’on ne se dise rien ;
le cœur qui battait soudain pour un simple baiser sur la joue ;
puis l’attente jusqu’à ce que toute la famille s’endorme ;
la bougie qui s’éteignait toute seule, bien longtemps après que nos pas avaient franchi le seuil ;
les corps abandonnés sur l’océan du drap ;
le réveil à l’aurore par l’eau qui arrosait les roses.
Dans le domaine de La Sperenza, il y avait l’espoir que les vacances durent toujours :
il suffisait pour cela de bercer chaque instant du jour comme un nouveau-né.

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal de mes autres vies, Le livre de vie, Poésie

Le parfum de l’ancien été

J’ai voulu retrouver
le parfum de l’ancien été
dans les bouquets de lavande
au cœur du silence,

dans les draps frais
de la chambre qui m’accueille,
dans le souffle des feuilles
qu’un murmure remue,

dans la houle des herbes
à l’aube,
dans les vagues des prés
au soleil,

dans l’appel d’enfant
que lance le vent,
dans la lumière
de la crème à bronzer,

dans la cannelle
du gâteau doré,
et même dans les mèches
de Marie

qui dansent
tout près de mes yeux
quand un seul pas
me rapproche

de l’étoile qui luit
dans la corolle de la nuit…
Mais je n’ai jamais retrouvé
le parfum de l’ancien été,

enfoui entre les pages
d’un livre invisible
que le temps jalousement
garde pour lui.

Géraldine Andrée

Publié dans Cahier du matin, Journal de ma résilience, Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le rêve

Je suis retournée là-bas
en rêve
et j’ai retrouvé
l’empreinte de mes pas
sur la terre de l’allée,
le feu nacré des roses-thé,
les étincelles du rire de Maria,
l’ombre bleue du tilleul,
et quand j’ai franchi le seuil,
l’impression que je n’étais pas seule
car il y avait une fenêtre
ouverte pour moi
dans l’été.
À mon réveil,
je me suis sentie
si habitée
par la vie
de jadis,
que je me suis demandé
si l’absence
de toutes ces choses,
de tous ces êtres
n’était pas un rêve
et si ce qui m’était revenu,
le temps d’une nuit,
dans le secret
de mes yeux fermés,
n’était pas réel…

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, Journal de silence, Le cahier de la vie, Le journal de mes autres vies

Retrouvailles

J’ai relu le journal intime que j’ai tenu dans l’ancienne maison.
J’ai été surprise par l’encre toujours bien nette, toujours bien vive
de mes phrases
et j’ai retrouvé comme de vieux amis
des mots comme « véranda », « platane, « chat », « jardin »,
des expressions aussi telles que « l’heure mauve dans ma chambre », « l’aube aux lisières »,
alors que toutes ces choses ont disparu depuis longtemps
et qu’il ne subsiste aucune preuve de leur existence,
sinon la trace de leur passage dans la neige éternelle de la page
et qui me mène à un espace de silence
que je me crée dans le temps d’aujourd’hui
pour mieux me souvenir…

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin, Poésie, Poésie-thérapie

Il y avait là, jadis, une fontaine

Il y avait là, jadis, une fontaine…
Ses notes berçaient
des pétales, des feuilles,
des fétus d’herbe, des grains de pollen

et son reflet
faisait danser avec lui
le jour
qui luit.

Ils ont muré
la bouche
de la fontaine
et de son chant,

il ne reste
désormais
aucune trace
sinon celle

de ce poème
qui se fraie
un chemin
dans le silence…

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin, peinture

Le jardin solitaire

On a fermé la grille.
Le jardin se retrouve seul.
Aucun pas ne pousse les feuilles
qui vont au gré du vent.

Les fleurs laissent choir
sur l’herbe brune
des pétales roux
que personne ne peut voir.

Pourtant, hier encore,
des jeunes filles en short
sirotaient à la paille
le lait des jours.

Et les parasols
donnaient à l’ombre
un contour
d’or.

L’arrosoir débordait
de la pluie des orages
dans laquelle un insecte
baignait ses ailes

et que l’on versait plus tard
sur les roses
rougies par le soleil
du mois d’août.

Mais aujourd’hui,
le jardin est seul.
Aucun promeneur
n’en franchit le seuil.

Si je prends ma plume,
ce soir,
c’est pour faire présent
au jardin

de la mésange
qui se cache
quelque part
dans mon souvenir

et parce que j’ai bon espoir
que ce poème
fasse renaître
en quelques

strophes
toutes les feuilles
qui entourent
son chant.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de silence, Méditations pour un rêve, Poésie-thérapie

Je me demande

Je me demande

pourquoi chaque note de pluie quand elle se brise laisse sur la rambarde de la terrasse une étincelle unique
pourquoi je me souviens si bien du jardin de jadis les nuits de pleine lune
où va le chemin tôt le matin
si le bleu de la mer se prépare à me rencontrer lorsque je trempe ma plume dans l’encrier
quand viendra l’Ami
s’il voit déjà de sa fenêtre la flamme de ma bougie
en quoi me réincarnerai-je dans ma prochaine vie : un chat un lys ou peut-être même l’éclat du lapis-lazuli
pourquoi je vis en rêve dans un village que je n’ai jamais visité en vérité
pourquoi j’entends si précisément le hennissement des chevaux sur sa place et le tintement des seaux à sa source
d’où viennent les poèmes qui affleurent le silence
et surtout je me demande
pour qui j’écris tout cela pour aviver quelle joie et apaiser quelle peine que je ne connais pas

Géraldine Andrée

Je me demande qui a déposé la lueur de cette voix dans mon coeur…