
Laura m’a dit que l’écriture venait de la rosée.
Mais lorsque les premiers mots brillent à l’aube
Sur la feuille devant moi,
Je crois
Que la rosée
Vient de l’écriture.
Géraldine Andrée

Laura m’a dit que l’écriture venait de la rosée.
Mais lorsque les premiers mots brillent à l’aube
Sur la feuille devant moi,
Je crois
Que la rosée
Vient de l’écriture.
Géraldine Andrée
Choses qui ne durent qu’une saison :
des sandales et une robe d’adolescente, un chapeau de paille, un magazine acheté au kiosque de la plage, une pivoine, un amour de vacances…
Tout se défait, se froisse, s’effiloche, se dégrafe, se flétrit, se déchire.
Il n’y a qu’une chose chère à ton âme qui dure peut-être une éternité :
ce poème que tu écris en larmes
en souvenir de l’amant que tu ne reverras plus,
et qui a pourtant cueilli en toi
la corolle du lilas ;
ce poème que tu composes
pour toi seule
dans ton carnet blanc
et que tu entoures
d’une treille de roses,
tandis que tes parents ferment
les volets de la villa
pour une année entière ;
ce poème dont la feuille
éclairera ta chambre
lorsque tu ouvriras la porte
sur les vacances suivantes
– comme une étoile morte
depuis longtemps.
Géraldine Andrée
J’aime l’été pour ses lessives.
En hiver, je roule deux fois par semaine le linge en boule dans le tambour de la machine à laver et j’allume sur le bouton rouge On qui clignote avant que le programme ne démarre.
En été, il y a beaucoup moins de linge à laver.
Et pourtant, en été, je fais la lessive tous les jours. Non par corvée, mais par plaisir. Pour laisser libre cours aux souvenirs.
Descendre dans l’ombre de la buanderie.
Le délice de tremper mes mains dans l’eau fraîche de la vasque de pierre, en y plongeant ma robe imprégnée de la sueur de la veille.
Le frottement du savon de lavande sur les manches, autour de l’échancrure. Le crépitement des bulles entre mes doigts. Le bruissement du rinçage.
Secouer la robe qui étoile mon visage de gouttes. Celles-ci, j’en suis sûre, luisent dans ma chevelure.
Chaque pli exhale la senteur de la lavande, comme si l’on avait délié un bouquet dans mon cou.
Puis, la bassine sur le cœur, emprunter le sentier scintillant de chaleur qui va jusqu’au fond du jardin. La chatte qui faisait la sieste sur la pierre ouvre son œil d’émeraude et me suit.
Accrocher les bretelles avec deux pinces à linge en bois sur le fil de chanvre. Dans le chuchotement de la brise, l’étoffe suspendue se plie et se déplie en de brefs froissements. Les rayons du soleil de midi traversent ses motifs fleuris.
Dans deux heures, la robe sera sèche.
M’en retourner vers la maison pour lire un peu, en attendant.
La terre sous mes sandales craque comme un sablé à peine sorti du four.
Cette fois-ci, la chatte me précède.
Je sais aujourd’hui pourquoi je décore la page de chaque jour avec des touches rose groseille, vert menthe,
et avec le jaune tendre
du jasmin étoilé
qui bordait
l’ancien sentier :
c’est parce que la moire bleutée
d’une robe d’adolescente
encore accrochée
au fond du jardin
ondoie
dans ma mémoire.
Géraldine
Mon mot à moi c’est
Grain
J’ai un grain qui roule dans la tête et qui me presse de commencer mon œuvre
la foi grosse comme un grain de moutarde quand j’écris le matin pour personne pour rien
Je me souviens du grain de beauté sur le cou de mon premier amour sur lequel j’ai déposé un baiser juste avant son départ pour l’Angleterre
Dans ma mémoire les rires de l’enfant qui aurait pu naître courent encore tout derniers grains d’or
Pourtant le grain est toujours promis à la fleur
Un grain suffit pour annoncer une bonne récolte
Tels sont les grains que je sème sur le chemin de ma phrase Petite Poucette qui ne veut pas se perdre trop loin
Je continue ainsi mes prières j’égrène les mots de ce chapelet secret qu’est mon poème afin qu’un sourire revienne
ou qu’une lueur aussi frêle qu’un grain de riz apparaisse dans les yeux des passants que je croise
Il y aura jusqu’à mon souffle ultime la souvenance des innombrables grains des secondes de mon enfance qui tintent dans le soleil de la maison disparue
Et je lève la tête pour remercier mon étoile ce grain éternel au milieu du champ de la nuit J’ai le don de retenir ce qui s’enfuit
L’écrivain croit en l’espérance du grain qui meurt
S’il meurt c’est pour laisser la place à ce qui se cueille se recueille
Ce grain égaré sur la terre ce fut moi Mais je me suis élevée dans la lumière
Je vous rejoins sur ce point Monsieur André Gide Un grain ne meurt pour grandir seul car c’est dans la solitude que l’on grandit et bien plus encore que l’on mûrit
Voici donc le fruit de moi-même
J’en veux pour preuve le grain de ma peau qui a rendez-vous avec le grain de la page Qui touche ainsi l’autre au point du jour
Maintenant je prends le temps de contempler un grain après l’autre dans le sablier renversé
Je ne fais plus d’un grain de sable une montagne parce que tout s’évanouit la montagne elle aussi s’érode
Les grains de la terre se dispersent Il faut accepter d’être le souffle et le grain c’est-à-dire l’auteur et le témoin de son effacement admettre que des grains de poussière recouvrent notre trace inexorablement
Il y a aussi un mot que j’aime
Silence
Il me permet d’entendre
le si petit crépitement
des grains qui tombent
de la paume
de ma main
dans la profondeur
infinie
d’un panier
singulier
C’est cela
écrire
c’est tresser
le panier
du silence
pour tous ces grains
oubliés
que je rassemble
et que je verse
en son cœur
d’osier
car je sais
qu’ils n’ont pas pu germer
faute de chance
Mais ils sont là
pour donner
à mes rêves
d’écriture
future
de la présence
qui les pousse
vers le jour
à point nommé
Géraldine

L’écriture
est un jardin
dans lequel
je fais confiance
à la jachère
du silence
qui prépare
la lumière ;
je bêche
avec force
et profondeur
jusqu’à mon cœur ;
je sème
à l’aurore
des idées
de poèmes ;
je regarde
comment
germent
des pensées
positives
qui m’aident
à accepter
la patience ;
je plante
des désirs
pour les voir
grandir ;
je me penche
sur les fleurs
de mes intentions
que je protège
de l’invasion
du chiendent,
du chardon
et de toute
espèce
possible
d’herbes
mauvaises ;
je veille
sur le rythme
de la manifestation
de cette floraison.
Alors,
un beau matin,
quelle que soit
la saison,
je récolte
des rêves
qui permettent
à d’autres feuilles
d’apparaître.
Géraldine Andrée
Je me souviens
de l’ultime grain
de raisin
de la saison :
le minuscule point
roux,
premier signe
de décomposition,
à la période
où la pluie
fouette
la vitre…
Vite !
Qu’il crépite
sur la langue,
avant qu’il ne soit trop tard !
Et je me souviens
de la larme versée
par sa peau
ouverte,
de cet éclat
de sanglot
qui rejoint
ma gorge.
Il y aura, certes,
d’autres vendanges…
Mais à chaque morte-
saison,
je note
sur mon journal intime
la toute petite
récolte
de grains
ultimes,
détachés
de ces grappes
d’instants
que la vigne
de mes souvenirs
destine
à mon sourire.
Géraldine
Alors, je me suis dit :
– Ouvre la fenêtre de ton carnet !
Et c’est ainsi que le noisetier m’est apparu, au milieu de la rosée et des rires des enfants qui ont vieilli…
J’avais perdu la foi de revoir le noisetier d’autrefois et pourtant, le ciel me l’a rendu et l’a enraciné dans ma mémoire.
J’ai compris que ses feuilles étaient désormais ma famille et que ses branches tremblantes dans le vent seraient pour toujours mon refuge le plus sûr.
Tout ce que j’ai confié à son ombre du haut de mes dix ans s’est envolé.
Mais cette ombre et moi, nous nous souvenons que ces confidences ont été déposées là où s’inscrivit la trace de mes genoux. Je ne reproche pas aux neiges et aux pluies d’avoir effacé de cette terre la preuve de l’enfant que j’étais. Je n’entretiens aucune rancœur envers le temps qui a passé, car le noisetier est aujourd’hui à la hauteur de mon cœur quand j’écris.
Finalement, j’ignore qui a attendu l’autre pour grandir. Mais je sais qu’en revenant avec ma plume vers mon ancien désir d’être aimée, je suis le noisetier, comme le noisetier est moi – l’adulte et la fillette réconciliées.
Ses feuilles et mes feuillets entretiennent une correspondance qui me fait prendre conscience que j’écris parce qu’il existe et qu’il existe parce que j’écris.
Géraldine Andrée
Rentrer à la maison
Ôter la clé du cordon
comme lorsque je revenais
du lycée
Avancer dans le silence
du couloir
pour m’asseoir
dans le fauteuil profond
et reprendre
mon souffle
que la vie avait rendu
trop court
Couvrir ma tartine
de cette confiture
chaude
de reines-claudes
toute dorée
dans son compotier
de faïence
lavé ensuite
sous la lumière
limpide
avant d’être rangé
dans la crédence
Songer au soir
où je m’abandonnerai
à la lavande
des draps dépliés
Mais pour le moment
être le témoin
dans ma mémoire
des retrouvailles
entre le sourire
et le regard
qui s’étaient quittés
de l’autre côté
du miroir
Ouvrir l’armoire
et renouer
contact
avec le signet
de mon journal
intime
Voir
qu’aucun mot
de mon histoire
n’a été effacé
et que cette rencontre
ultime
avec l’ancienne
adolescente
qui écrivait
dans son cahier
était inscrite
depuis toujours
par une plume invisible
Me dire alors
que c’est l’heure
de porter ma robe d’été
à la couleur ciel
dont les bretelles
se croisent
sur mon cœur
de franchir
le seuil secret
qui mène
à la blanche
allée
bordée
de roses-thé
et de cheminer
jusqu’au point
sautillant
du chaton
Filou
qui joue
en m’attendant
avec un brin de foin
roux
parce qu’il n’y a plus de doute
J’ai gardé
en moi-même
l’invincible
espoir
d’être aimée
un jour ou l’autre
N’ai-je pas maintenant
dix-sept ans
pour l’éternité ?
Géraldine
La pluie
aux mille
chevilles
a balayé
la poussière
foulée
par les pas
en allés,
les fétus
roussis
au soleil,
les brindilles
sèches,
les pétales
des roses
fanées,
les feuilles
brûlées
sous les feux
de l’été ;
tout ce qui a chu,
vécu,
été,
et qui ne sera plus
jamais…
Comme
le chemin
est clair,
désormais,
jusqu’au point
le plus lointain !
Je m’y promène
en tenant
dans la paume
de ma main
la blanche
allée
d’une page
détachée
d’un ancien
carnet…
Pour avancer,
ne faut-il
pas effacer ?
Géraldine
J’ai retrouvé dans le placard
de ma maison natale
les anciennes sandales
de la petite fille que j’ai été.
J’ai tellement marché dans le verger
que les lanières sont élimées.
J’ai tellement couru après mes rêves
que des lambeaux de semelle se soulèvent.
J’avais alors le pied alerte
d’une Petite Poucette
qui semait ses cailloux
dans la lumière de la route
et mon pas insouciant
était bien différent
de mon pas d’aujourd’hui,
ralenti par le bagage de la vie.
Sur le cuir s’est inscrit
un récit sans lettre scripte ou cursive,
mais qui raconte
toutes les aventures de mon enfance :
voici, sous la talonnette droite,
un peu de terre de ce sentier effacé ;
accrochée au contrefort gauche,
une brindille du noisetier disparu ;
sur le patin, un brin d’herbe sèche
dont le vert s’est éteint dans l’ombre ;
là, près de la boucle d’argent,
les grains de sable d’un autre temps ;
et je me revois, foulant la plage,
en quête d’algues avec Maman,
à jamais en allée pour un lointain rivage
où il m’est interdit d’accoster pour l’instant.
Il y a bien sûr la ponctuation invisible
de la rosée, du sel et de la pluie ;
un pétale comme mot d’adieu
qui se dissipe sous mes doigts,
soudain redevenu poussière
sur la languette
où subsiste aussi,
telle une tache d’encre,
l’éclaboussure de la myrtille
que ma mère frotta patiemment
avec du savon doux,
sans la faire disparaître.
Pour retrouver mon pas léger,
j’écris un poème vif,
dont les vers contiennent
peu de pieds,
un poème composé seulement
de deux strophes sautillantes
comme ma paire de sandales
d’antan,
et qui traverse ma page,
à la recherche de l’aube.
C’est lui, désormais, la petite fille
en sandales d’été,
réveillée le dimanche
avant tout le monde
par la virgule tremblante
d’une lueur blanche,
puis franchissant le seuil
de la maison natale
car c’est l’heure
de la promenade.
Géraldine Andrée