J’écris
non pour retenir
ce pétale
qui passe
mais pour garder
trace
de la lueur
de son souvenir
dans l’été
Géraldine Andrée
J’écris
non pour retenir
ce pétale
qui passe
mais pour garder
trace
de la lueur
de son souvenir
dans l’été
Géraldine Andrée
Arriver sur le seuil
Ôter les feuilles qui le recouvrent
D’un tour de clé
entrer dans le corridor
Sentir la cape fraîche de l’ombre sur les épaules
Voici le silence qui accueille le premier pas
comme un chat qui a attendu depuis longtemps
dans un demi sommeil
Le suivre et retrouver tout surpris dans la chambre
un rayon de soleil qui ressemble
à la mèche de la belle aïeule
Découvrir cette magie avec une telle évidence
qu’on se demande
comment on a pu être absent pendant autant d’années
alors que la maison gardait pour elle seule toute sa présence
Et afin de se faire pardonner d’elle
décider que l’on va demeurer ici à jamais
pour faire refleurir
l’âme des dormeurs
sous chaque chose
un ruban
un couvercle de porcelaine
une soucoupe où furent ciselées
des guirlandes de roses d’or
dans un éternel bleu
où n’existe pas la mort
car tel
est le rôle
essentiel
de ceux qui restent
Qu’ils se souviennent
pour la prochaine
aurore
Géraldine Andrée
Le petit bistrot est fermé.
Je me souviens des chaises et des tables de bois clair, de la lumière d’une après-midi de printemps dans les reflets de la bière, du robinet d’argent bien lustré d’où coulait la mousse blanche.
J’étais une jeune étudiante alors. Je retrouvais, toujours surprise, ma frêle silhouette dans le miroir, juste avant de m’asseoir devant le regard de mon premier amour.
Du toucher de la paume de nos mains, je me souviens bien.
Et puis ce jeune historien aux lunettes fines, rencontré au hasard des couloirs de la Fac, qui s’inquiétait de l’avenir de l’Afrique dominée par les puissances occidentales…
Je me souviens de son long discours qui ne s’adressait qu’à nous. Je l’ai écouté avec intérêt pendant que tournaient dans leur cadran doré, tout en haut du mur, les heures du jour.
Je songe au dernier verre, au dernier bonsoir, aux battants de la porte qui ont dérangé le rideau rouge pour l’ultime fois.
Sur la vitre par laquelle j’ai si souvent guetté avec une joie inquiète l’arrivée de J.Y, est désormais accrochée la pancarte d’une agence immobilière.
En passant devant le petit bistrot clos qui deviendra peut-être une banque ou une compagnie d’assurances, j’ai pensé à tous ces lieux de ma jeunesse évanouis comme des décors de théâtre successifs.
Fin de la représentation où l’on se voit pourtant encore vivre…
La vérité de ces yeux, de ces voix, de ces mots n’était donc qu’une illusion ?
Le petit bistrot n’existe plus
et l’avenir de l’Afrique demeure inconnu.
Géraldine Andrée
Le foyer D. où je logeais pendant mes jeunes années d’étudiante n’existe plus. Il a été transformé en complexe d’appartements.
En passant devant la grille, je n’ai pas reconnu le jardin. La haie de roses a disparu. Qu’est devenu le chat tigré qui observait les reflets du vent sur l’herbe ?
La fenêtre de mon ancienne chambre est cachée par un volet de fer. Je me souviens si bien de la lumière de sa lampe sur mes livres, de la porte grinçante de l’armoire de bois, du lavabo de faïence blanche ! Tout ceci existe encore avec une telle précision dans ma mémoire que je crois que les souvenirs ont l’intense présence des fantômes.
La cabine dans laquelle je téléphonais à ma famille a été enlevée depuis longtemps. Et tous les mots qui furent dits, murmurés, criés à l’écouteur gris, où sont-ils partis ?
J’ai marché jusqu’au seuil où m’attendait mon premier amour. J’ai tressailli quand j’ai vu que la sonnette rouge, elle, avait été conservée. J’entends encore son tintement clair, signe que J.Y s’impatientait. Vite ! Descends ! Nous allons être en retard au cinéma !
J’ai souvenance de tous ces visages, Soeur Mathilde qui m’accueillait à l’entrée, la jeune concierge qui décrochait la clé de ma chambre, Mme L. qui me remettait mon courrier.
Aujourd’hui n’est en rien différent de jadis. Même heure, même ciel, même lumière que lorsque je rentrais de la fac, décachetais l’enveloppe et lisais les lignes inquiètes de ma mère. As-tu assez à manger ? Tu n’es pas malade, au moins ! Surtout, couvre-toi, il fait encore froid !
Pourtant, tout cela s’est évaporé comme si cela n’avait jamais existé, comme si c’eût été un effet de scène annoncé au moment de sa représentation.
Des paroles, des regards, des rideaux, des assiettes, de la table d’études, des parfums des fleurs quand on sortait lire par beau temps, il ne reste nulle trace,
que ces quelques paragraphes sur une page virtuelle.
Et moi, suis-je la même, suis-je une autre
ou une autre moi-même ?
Par quels sentiments suis-je habitée ? Un bonheur triste, une tristesse heureuse en songeant à ce qui me fut accordé de vivre ?
Je sais seulement que je passe dans le temps, avec cette conscience où se mirent encore les instants en allés à jamais.
Géraldine Andrée
Les rêves sont ce que l’âme a vu avant de venir s’incarner ici. Ces possibilités destinées à se faire Chair, à prendre Vie, à devenir Vérité.
Aussi, ai-je souvent la réminiscence d’un rayon de soleil sur un mur de pierres ocre, du bleu tiède du soir au-dessus des toits, du chat qui s’étire en reconnaissant mon pas, de la brise qui porte les voix rassemblées autour de la table du dîner, des douces dalles de faïence pour le pied nu.
Tout à l’heure, on s’assoira sur le seuil et on discutera en regardant la lumière décliner pendant que s’allume Vénus.
Comment peut-on avoir souvenance de ce qui n’a pas existé en cette vie ?
Parce que je pense que ces souvenirs rêvés représentent le futur absolu que l’âme a contemplé avant de venir s’incarner ici.
Géraldine Andrée
Mon Journal
Le jardin
qui n’existe plus,
depuis longtemps disparu,
m’est revenu.
Je le vois
par la fenêtre
de mon rêve.
Voici
ses cailloux
qui brillent,
son sapin
d’argent
chatouillant
à l’aurore
le ventre
de la lune
qui tremble
dans un rire
silencieux,
les feuilles
dentelées
de sa haie
où la flamme
blanche
et vive
du chat
feu
se faufile,
le buisson
profond
auquel je confie
la tache
de sang
nouveau
tout en bas
de ma robe
à volants,
le sentier
se déhanchant
jusqu’au cordon à linge,
la vigne vierge
qui se constelle
de points roux
à la fin août
quand le vent
se lève,
et la terre
sous le marronnier
où repose
l’abeille
morte
ivre
des senteurs
de toutes
les fleurs.
Le jardin
s’apprête
à revivre
dans la mémoire
de mon songe,
dans le songe
de ma mémoire.
Est-il possible
que les jardins
évanouis
pensent
toujours
à nous
et que ce soient eux
qui gardent le souvenir
de notre enfance
dans le doux
bruissement
de leur souffle
se prolongeant
d’instant en instant
depuis leur ultime
soupir ?
Est-il possible
que ces jardins
éteints
nous redonnent
comme au temps
de leurs fruits
l’immense goût
de vivre ?
Géraldine Andrée
Si tu fais silence
comme jadis
pendant les prières
du dimanche,
tu entendras
les mille
notes
de la pluie,
lueurs
devenues
après
qu’elles se sont tues,
étoiler
la marche
ultime
de l’escalier
qui mène
au coeur
du silence
de la demeure
de ton enfance
où ton coeur
bat
encore…
Géraldine Andrée
Tous droits réservés@2018
Entre tes mains, un petit carnet noir, celui de ton feu mari, portant l’étiquette 1944.
Tu le feuillettes et tu cites les chiffres implacables de tous ceux qui ont été emportés par les innombrables convois pour Pitchipoï* à partir de la ville de Cluj**.
Tu donnes la liste des noms qui désignent des visages à jamais disparus.
Puis, tu égrènes les chiffres et les noms de tous les privilégiés qui ont pris le convoi spécial pour la Suisse, tous ces êtres humains sauvés par Kastner, au prix de la vie d’autres êtres humains.
Sur les feuillets, une écriture fine et maîtrisée, à l’encre noire et qui retrace la marche inexorable du Destin.
« Mon mari était fataliste » dis-tu.
Dans ce journal intime de 1944, pas de sentiment. Aucune exclamation d’angoisse, aucune interrogation d’espoir.
Aucune phrase descriptive dont l’ampleur s’abandonnerait à une quelconque subjectivité.
Seulement des faits, une chronologie implacable des événements, le compte précis des jours et des heures menant le futur lecteur à la mort d’autrui.
Un journal universel où se succèdent les noms des décédés comme autant de signatures posthumes.
Ensuite, tu fermes le carnet.
Dans tes yeux, tremblent les lueurs des larmes.
Ce que tu viens de lire nous regarde.
Les mots et les chiffres prononcés sont des yeux qui nous suivent à travers le temps pour que nous retenions à jamais ce qui fut,
car le petit carnet noir de 1944 qu’a tenu fidèlement ton mari feu
est devenu notre Mémoire.
Géraldine Andrée
*Pitchipoï : le pays lointain, de nulle part, « vers l’Est », en yiddish.
**Aujourd’hui, Cluj est en Transylvanie roumaine. En 1944, elle était hongroise.
J’ai maudit la charrette qui était brusquement apparue sur ma route et qui allait si lentement.
J’ai maudit la charrette qui me forçait à adapter mon temps au sien.
Je me suis dit que c’était la main tyrannique du destin qui l’avait mise comme par un fait exprès sur mon chemin.
Par conséquent, j’ai maudit le destin.
Je voyais au loin tout le trajet qu’il me restait à accomplir ; la longue route serpentait dans le soleil.
Je me suis maudite de ne pouvoir aller assez vite.
Puis, soudain, la charrette a pris un virage.
La voie était libre.
Mais à peine avait-elle disparu que je me suis aperçue qu’elle avait laissé dans son sillage cette bonne odeur d’herbe coupée qui me rappelait les moissons de mon enfance.
Je me suis dit alors qu’il n’y avait pas tant d’urgence.
Celui qui m’avait donné rendez-vous pouvait bien attendre.
Et j’ai pris le temps de savourer les senteurs des mille pailles d’or de jadis qui embrasaient l’air sous la fourche magique de Jeannine.
J’ai même regretté d’avoir eu une réaction aussi vive face à ce présent inespéré qui avait embelli ma journée par la généreuse réminiscence qu’il m’offrait.
Dans chaque événement d’apparence négative se cache du positif.
Mais la patience est nécessaire pour qu’en soit révélé le trésor.
Géraldine Andrée
Journal
On voit bien la maison sur la photo et là,
juste derrière la grille en fer forgé,
le verger.
Regarde
l’incendie vert des feuillages,
les grappes qui s’offrent à la main,
les prunes aigres-douces
autour desquelles
tournent les abeilles,
ces étoiles rousses.
Le soleil
de ce feu mois d’août
fait rouler ses billes
le long des troncs ;
celles-ci chutent
en silence
afin qu’un ancien enfant
à l’affût
du moindre trésor
les ramasse.
On pourrait aller plus loin,
bien sûr…
Mais pour que ce songe
se réalise,
que les fruits fondent
dans la gorge
et que le sucre
éclabousse
un peu
l’encolure
de la robe de jadis
après la promenade
dans le papier glacé,
il faut écrire,
écrire encore,
donner un goût
à ce qui n’est plus,
poursuivre en pensée
les senteurs perdues
de la récolte fanée
depuis tant d’années,
porter avec un regard
aigu
les mots à la bouche…
Géraldine Andrée