Publié dans Poésie

J’écris

J’écris

non pour retenir

ce pétale

qui passe

 

mais pour garder

trace

de la lueur

de son souvenir

 

dans l’été

 

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Le journal de mes autres vies, Mon aïeul, mon ami., Mon aïeule, mon amie

Le retour

Arriver sur le seuil

Ôter les feuilles qui le recouvrent

D’un tour de clé

entrer dans le corridor

Sentir la cape fraîche de l’ombre sur les épaules

Voici le silence qui accueille le premier pas

comme un chat qui a attendu depuis longtemps

dans un demi sommeil

Le suivre et retrouver tout surpris dans la chambre

un rayon de soleil qui ressemble

à la mèche de la belle aïeule

Découvrir cette magie avec une telle évidence

qu’on se demande

comment on a pu être absent pendant autant d’années

alors que la maison gardait pour elle seule toute sa présence

Et afin de se faire pardonner d’elle

décider que l’on va demeurer ici à jamais

pour faire refleurir

l’âme des dormeurs

sous chaque chose

un ruban

un couvercle de porcelaine

une soucoupe où furent ciselées

des guirlandes de roses d’or

dans un éternel bleu

où n’existe pas la mort

car tel

est le rôle

essentiel

de ceux qui restent

 

Qu’ils se souviennent

pour la prochaine

aurore

 

Géraldine Andrée

Publié dans Actualité, C'est la Vie !, C'est ma vie !, Je pour Tous, Le journal de mes autres vies

Le petit bistrot

Le petit bistrot est fermé.

Je me souviens des chaises et des tables de bois clair, de la lumière d’une après-midi de printemps dans les reflets de la bière, du robinet d’argent bien lustré d’où coulait la mousse blanche.

J’étais une jeune étudiante alors. Je retrouvais, toujours surprise, ma frêle silhouette dans le miroir, juste avant de m’asseoir devant le regard de mon premier amour.

Du toucher de la paume de nos mains, je me souviens bien.

Et puis ce jeune historien aux lunettes fines, rencontré au hasard des couloirs de la Fac, qui s’inquiétait de l’avenir de l’Afrique dominée par les puissances occidentales…

Je me souviens de son long discours qui ne s’adressait qu’à nous. Je l’ai écouté avec intérêt pendant que tournaient dans leur cadran doré, tout en haut du mur, les heures du jour.

Je songe au dernier verre, au dernier bonsoir, aux battants de la porte qui ont dérangé le rideau rouge pour l’ultime fois.

Sur la vitre par laquelle j’ai si souvent guetté avec une joie inquiète l’arrivée de J.Y, est désormais accrochée la pancarte d’une agence immobilière.

En passant devant le petit bistrot clos qui deviendra peut-être une banque ou une compagnie d’assurances, j’ai pensé à tous ces lieux de ma jeunesse évanouis comme des décors de théâtre successifs.

Fin de la représentation où l’on se voit pourtant encore vivre…

La vérité de ces yeux, de ces voix, de ces mots n’était donc qu’une illusion ?

Le petit bistrot n’existe plus

et l’avenir de l’Afrique demeure inconnu.

 

Géraldine Andrée

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Le foyer D.

Le foyer D. où je logeais pendant mes jeunes années d’étudiante n’existe plus. Il a été transformé en complexe d’appartements.

En passant devant la grille, je n’ai pas reconnu le jardin. La haie de roses a disparu. Qu’est devenu le chat tigré qui observait les reflets du vent sur l’herbe ?

La fenêtre de mon ancienne chambre est cachée par un volet de fer. Je me souviens si bien de la lumière de sa lampe sur mes livres, de la porte grinçante de l’armoire de bois, du lavabo de faïence blanche ! Tout ceci existe encore avec une telle précision dans ma mémoire que je crois que les souvenirs ont l’intense présence des fantômes.

La cabine dans laquelle je téléphonais à ma famille a été enlevée depuis longtemps. Et tous les mots qui furent dits, murmurés, criés à l’écouteur gris, où sont-ils partis ?

J’ai marché jusqu’au seuil où m’attendait mon premier amour. J’ai tressailli quand j’ai vu que la sonnette rouge, elle, avait été conservée. J’entends encore son tintement clair, signe que J.Y s’impatientait. Vite ! Descends ! Nous allons être en retard au cinéma !

J’ai souvenance de tous ces visages, Soeur Mathilde qui m’accueillait à l’entrée, la jeune concierge qui décrochait la clé de ma chambre, Mme L. qui me remettait mon courrier.

Aujourd’hui n’est en rien différent de jadis. Même heure, même ciel, même lumière que lorsque je rentrais de la fac, décachetais l’enveloppe et lisais les lignes inquiètes de ma mère. As-tu assez à manger ? Tu n’es pas malade, au moins ! Surtout, couvre-toi, il fait encore froid !

Pourtant, tout cela s’est évaporé comme si cela n’avait jamais existé, comme si c’eût  été un effet de scène annoncé au moment de sa représentation.

Des paroles, des regards, des rideaux, des assiettes, de la table d’études, des parfums des fleurs quand on sortait lire par beau temps, il ne reste nulle trace,

que ces quelques paragraphes sur une page virtuelle.

Et moi, suis-je la même, suis-je une autre

ou une autre moi-même ?

Par quels sentiments suis-je habitée ? Un bonheur triste, une tristesse heureuse en songeant à ce qui me fut accordé de vivre ?

Je sais seulement que je passe dans le temps, avec cette conscience où se mirent encore les instants en allés à jamais.

 

Géraldine Andrée

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Les rêves

Les rêves sont ce que l’âme a vu avant de venir s’incarner ici. Ces possibilités destinées à se faire Chair, à prendre Vie, à devenir Vérité.

Aussi, ai-je souvent la réminiscence d’un rayon de soleil sur un mur de pierres ocre, du bleu tiède du soir au-dessus des toits, du chat qui s’étire en reconnaissant mon pas, de la brise qui porte les voix rassemblées autour de la table du dîner, des douces dalles de faïence pour le pied nu.

Tout à l’heure, on s’assoira sur le seuil et on discutera en regardant la lumière décliner pendant que s’allume Vénus.

Comment peut-on avoir souvenance de ce qui n’a pas existé en cette vie ?

Parce que je pense que ces souvenirs rêvés représentent le futur absolu que l’âme a contemplé avant de venir s’incarner ici.

Géraldine Andrée
Mon Journal

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Le jardin revenu

Le jardin
qui n’existe plus,
depuis longtemps disparu,
m’est revenu.

Je le vois
par la fenêtre
de mon rêve.

Voici
ses cailloux
qui brillent,

son sapin
d’argent
chatouillant

à l’aurore
le ventre
de la lune

qui tremble
dans un rire
silencieux,

les feuilles
dentelées
de sa haie

où la flamme
blanche
et vive

du chat
feu
se faufile,

le buisson
profond
auquel je confie

la tache
de sang
nouveau

tout en bas
de ma robe
à volants,

le sentier
se déhanchant
jusqu’au cordon à linge,

la vigne vierge
qui se constelle
de points roux

à la fin août
quand le vent
se lève,

et la terre
sous le marronnier
où repose

l’abeille
morte
ivre

des senteurs
de toutes
les fleurs.

Le jardin
s’apprête
à revivre

dans la mémoire
de mon songe,
dans le songe
de ma mémoire.

Est-il possible
que les jardins
évanouis
pensent

toujours
à nous
et que ce soient eux
qui gardent le souvenir

de notre enfance
dans le doux
bruissement
de leur souffle

se prolongeant
d’instant en instant
depuis leur ultime
soupir ?

Est-il possible
que ces jardins
éteints
nous redonnent

comme au temps
de leurs fruits
l’immense goût
de vivre ?

 

Géraldine Andrée

 

Publié dans Poésie, Toute petite je

Si tu fais silence

Si tu fais silence

comme jadis

pendant les prières

du dimanche,

 

tu entendras

les mille

notes

de la pluie,

 

lueurs

devenues

après

qu’elles se sont tues,

 

étoiler

la marche

ultime

de l’escalier

 

qui mène

au coeur

du silence

de la demeure

 

de ton enfance

où ton coeur

bat

encore…

 

Géraldine Andrée

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Le carnet 1944

Entre tes mains, un petit carnet noir, celui de ton feu mari, portant l’étiquette 1944.

Tu le feuillettes et tu cites les chiffres implacables de tous ceux qui ont été emportés par les innombrables convois pour Pitchipoï* à partir de la ville de Cluj**.

Tu donnes la liste des noms qui désignent des visages à jamais disparus.

Puis, tu égrènes les chiffres et les noms de tous les privilégiés qui ont pris le convoi spécial pour la Suisse, tous ces êtres humains sauvés par Kastner, au prix de la vie d’autres êtres humains.

Sur les feuillets, une écriture fine et maîtrisée, à l’encre noire et qui retrace la marche inexorable du Destin.

« Mon mari était fataliste » dis-tu.

Dans ce journal intime de 1944, pas de sentiment. Aucune exclamation d’angoisse, aucune interrogation d’espoir.

Aucune phrase descriptive dont l’ampleur s’abandonnerait à une quelconque subjectivité.

Seulement des faits, une chronologie implacable des événements, le compte précis des jours et des heures menant le futur lecteur à la mort d’autrui.

Un journal universel où se succèdent les noms des décédés comme autant de signatures posthumes.

Ensuite, tu fermes le carnet.

Dans tes yeux, tremblent les lueurs des larmes.

Ce que tu viens de lire nous regarde.

Les mots et les chiffres prononcés sont des yeux qui nous suivent à travers le temps pour que nous retenions à jamais ce qui fut,

car le petit carnet noir de 1944 qu’a tenu fidèlement ton mari feu

est devenu notre Mémoire.

 

Géraldine Andrée

 

*Pitchipoï : le pays lointain,  de nulle part, « vers l’Est », en yiddish.

**Aujourd’hui, Cluj est en Transylvanie roumaine. En 1944, elle était hongroise.

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La charrette

J’ai maudit la charrette qui était brusquement apparue sur ma route et qui allait si lentement.

J’ai maudit la charrette qui me forçait à adapter mon temps au sien.

Je me suis dit que c’était la main tyrannique du destin qui l’avait mise comme par un fait exprès sur mon chemin.

Par conséquent, j’ai maudit le destin.

Je voyais au loin tout le trajet qu’il me restait à accomplir ; la longue route serpentait dans le soleil.

Je me suis maudite de ne pouvoir aller assez vite.

Puis, soudain, la charrette a pris un virage.

La voie était libre.

Mais à peine avait-elle disparu que je me suis aperçue qu’elle avait laissé dans son sillage cette bonne odeur d’herbe coupée qui me rappelait les moissons de mon enfance.

Je me suis dit alors qu’il n’y avait pas tant d’urgence.

Celui qui m’avait donné rendez-vous pouvait bien attendre.

Et j’ai pris le temps de savourer les senteurs des mille pailles d’or de jadis qui embrasaient l’air sous la fourche magique de Jeannine.

J’ai même regretté d’avoir eu une réaction aussi vive face à ce présent inespéré qui avait embelli ma journée par la généreuse réminiscence qu’il m’offrait.

Dans chaque événement d’apparence négative se cache du positif.

Mais la patience est nécessaire pour qu’en soit révélé le trésor.

 

Géraldine Andrée

Journal

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Le verger

On voit bien la maison sur la photo et là,

juste derrière la grille en fer forgé,

le verger.

 

Regarde

l’incendie vert des feuillages,

les grappes qui s’offrent à la main,

les prunes aigres-douces

autour desquelles

tournent les abeilles,

ces étoiles rousses.

Le soleil

de ce feu mois d’août

fait rouler ses billes

le long des troncs ;

celles-ci chutent

en silence

afin qu’un ancien enfant

à l’affût

du moindre trésor

les ramasse.

 

On pourrait aller plus loin,

bien sûr…

Mais pour que ce songe

se réalise,

que les fruits fondent

dans la gorge

et que le sucre

éclabousse

un peu

l’encolure

de la robe de jadis

après la promenade

dans le papier glacé,

il faut écrire,

écrire encore,

donner un goût

à ce qui n’est plus,

poursuivre en pensée

les senteurs perdues

de la récolte fanée

depuis tant d’années,

porter avec un regard

aigu

les mots à la bouche…

 

Géraldine Andrée