La mer
tourne
doucement
ses pages
et annonce
au monde
à chaque
seconde
une phrase
nouvelle
qui brille
dans le soleil
Géraldine Andrée
La mer
tourne
doucement
ses pages
et annonce
au monde
à chaque
seconde
une phrase
nouvelle
qui brille
dans le soleil
Géraldine Andrée
Prends le temps
du voyage
Contemple
le paysage
Longe
de ton regard
le rivage
du fleuve
Repère
ce sentier
qui s’échappe
entre
les feuillages
Ne sois pas
trop pressée
de descendre
Prête attention
au ciel
qui change
pendant que tu avances
Ta destination est certaine
depuis longtemps
prévisible
mais ta subtile
rencontre
avec le météore
d’une brindille d’or
qui crépite
à la vitre
est Providence
Ne t’aveugle pas
dans ton impatience
On ne gagne rien
à aller trop vite
Ne conquiers pas
ce qui t’est déjà promis
Mais savoure
le soleil
que te sert
le jour
entre
les points
de départ
et d’arrivée
C’est le dessin
du tracé
que quelqu’un d’autre
pourra suivre
qui importe
le désir
plutôt
que le dessein
la beauté
des courbes
fines
presque
en pointillés
plutôt
que le vrai
trait épais
Amuse-toi
à te perdre
à rêver
que tu disparais
en laissant
ça et là
quelques
indices
points
de suspension
d’une phrase
qui se devine
Prends le temps
du chemin
Prends le chemin
du temps
pour que tu puisses
plus tard
quand la nostalgie
te tiendra
compagnie
le faire
doucement
à rebours
jusqu’à l’instant
unique
où Tout
commence
Géraldine Andrée
Ta chambre est douce avec ses rideaux tirés, ses ombres mordorées.
J’ai posé sur une serviette en papier la barquette de fraises que je t’ai achetée et il m’a semblé que la couleur des fruits éclairait d’une lueur supplémentaire chaque bobine de fil destinée à coudre quelques robes invisibles…
Les deux fleurs que j’ai disposées dans un petit gobelet en plastique, il y a de cela trois semaines, sont encore bien ouvertes.
J’ai voulu retrouver le poème que j’ai écrit sur elles.
Le voici : https://quevivelavie.wordpress.com/2019/05/31/les-fleurs-de-ta-chambre/
Puis, je suis redescendue dans la salle de séjour.
Ici, tout est possible. On retrouve dans les conversations des maisons depuis longtemps vendues qui ouvrent leur porte, des défunts qui revivent. On peut demander à son voisin la couleur du ciel de Saint-Loup, le prénom du bébé parti.
Les seules nouvelles fraîches sont les fleurs qui apparaissent, les roses bien rouges désormais.
Tu m’as dit :
-Après le dîner, on ira cueillir de la lavande et on en mettra entre les draps.
J’ai opiné. Après tout, peu importe que tu te sois trompée de demeure et d’époque.
Ici, le temps est étranger au temps extérieur.
Il peut se dérouler en arrière, singulière bobine que la mémoire ravive.
Ici, on est ailleurs.
Géraldine Andrée
Il n’y a plus de lien dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.
La ligne téléphonique
a été coupée il y a quelques jours, je crois,
et j’entends dans le combiné
cette voix toujours jeune :
« Bonjour. Le numéro que vous avez demandé
n’est pas attribué. »
Les lampes, pourtant,
peuvent s’allumer encore ;
la plante,
quand j’ai fermé la porte,
était en fleurs.
Les couverts,
tout propres,
attendent d’être posés
pour un futur dîner
sur la table
où, il y a quelques mois,
l’on servait du boeuf aux carottes.
Mais l’ombre est désormais
l’unique invitée
et je sais combien
elle s’avance
en silence
et qu’elle n’éprouve
aucune gêne
à tout recouvrir
de son grand manteau.
Seul, le soleil
du lendemain matin
la chasse
et prend sa place
dans le fauteuil vide.
Si j’écris, ce soir,
ce poème
sous forme de lettre
pour remplacer le téléphone,
c’est parce que j’espère
que mes mots
seront des fenêtres
éclairées,
équivalentes
à celles
de l’ancienne
maison,
mais mon appel
reste
sans réponse :
il n’y a plus de ligne
dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.
Géraldine Andrée
Chaque
mot
est une île
au large
de la page
où je me repose,
je me retrouve,
j’ai tant
de choses
à m’annoncer !
Géraldine Andrée
J’ai acheté aujourd’hui
dans une petite
papeterie
un carnet en vélin
pour y noter
toutes
les gouttes
que l’arrosoir
sème
sur la route
d’herbe
à la tombée du soir
Géraldine Andrée
Dans le grand salon de l’Ehpad,
une dame vêtue de blanc
essuyant régulièrement
la bouche de son mari
qui bave
me dit :
« Est-ce que Dieu existe, ici ?
Est-ce qu’il existe
dans les varices,
le handicap,
l’arythmie,
l’amnésie,
l’aphasie ?
Est-ce qu’il existe
dans l’attente
de la prochaine visite ?
Dans les yeux anxieux
de Madame X.
qui fixe
la vitre ?
Pascal a dit
qu’il fallait en faire
le pari.
Si Dieu existe
ici,
alors, tant mieux !
Et s’il a oublié cet endroit,
on n’a rien perdu
d’avoir gardé la foi.
Toute notre vie,
après tout,
on l’a vécue.
Alors, le temps qu’il nous reste,
on peut bien le passer à croire.
Qui sait ?
Peut-être que Dieu
existe déjà
dans le regard
du nouveau venu,
un peu désorienté encore,
mais éclairé par la lampe
de notre table,
ce soir… »
Géraldine Andrée
Tu me dis :
« Je sais un jardin magnifique au coeur de la ville.
Le jardin de Beaujour.
Les corolles des fleurs sont tellement ouvertes que tu crois qu’elles te regardent.
Il faut que tu y ailles
en dehors de ton travail. »
Je me suis levée tôt un dimanche de printemps.
J’ai pris le tram.
Et j’ai cherché, cherché longtemps,
à en avoir le vertige,
déambulant dans les ruelles,
de soleil en soleil.
Puis j’ai demandé à un passant
s’il connaissait un tel jardin.
Il m’a répondu :
« Mais Madame ! Ce jardin n’existe pas ici ! »
Alors, je suis revenue sur mes pas.
Je sais un jardin au coeur de ta mémoire,
dont le souvenir tremble comme une corolle
détachée de sa tige
par le souffle du temps
et qui se lève
puis s’envole
vers chacune de tes paroles
qui ravive
son nom.
Géraldine Andrée
Feuilleter le vieux répertoire
oublié pendant vingt ans.
Au fil des pages,
m’apercevoir
que les noms
qui désignent
des décédés
sont eux-mêmes écrits
par une main décédée.
Me poser alors
cette question :
Si j’appelais
tous ces numéros
dont l’encre
jaunit,
à quel seuil,
quel jardin,
quelle chambre
me mèneraient-ils ?
Pendant un instant,
j’aime croire
que ce sont des numéros
de l’au-delà
et que dans l’écouteur,
j’entendrais battre
le coeur
de la nuit
gonflé
par le lait des étoiles
et qu’une voix venue
de la Centrale
de l’Univers
me dirait :
Votre correspondant
est en ligne !
Nous lui transmettons
votre appel
à tire-d’aile.
Mais je ne fais rien.
Je laisse mon téléphone
en sommeil.
Je ne jetterai pas,
ce soir,
le vieux répertoire
qui s’en retourne
à l’ombre
de son tiroir.
Ensevelir les noms
pas très loin,
juste à portée de ma main
pour les faire revenir
à la lumière
après Demain…
Géraldine Andrée