J’ai acheté aujourd’hui
dans une petite
papeterie
un carnet en vélin
pour y noter
toutes
les gouttes
que l’arrosoir
sème
sur la route
d’herbe
à la tombée du soir
Géraldine Andrée
J’ai acheté aujourd’hui
dans une petite
papeterie
un carnet en vélin
pour y noter
toutes
les gouttes
que l’arrosoir
sème
sur la route
d’herbe
à la tombée du soir
Géraldine Andrée
Dans le grand salon de l’Ehpad,
une dame vêtue de blanc
essuyant régulièrement
la bouche de son mari
qui bave
me dit :
« Est-ce que Dieu existe, ici ?
Est-ce qu’il existe
dans les varices,
le handicap,
l’arythmie,
l’amnésie,
l’aphasie ?
Est-ce qu’il existe
dans l’attente
de la prochaine visite ?
Dans les yeux anxieux
de Madame X.
qui fixe
la vitre ?
Pascal a dit
qu’il fallait en faire
le pari.
Si Dieu existe
ici,
alors, tant mieux !
Et s’il a oublié cet endroit,
on n’a rien perdu
d’avoir gardé la foi.
Toute notre vie,
après tout,
on l’a vécue.
Alors, le temps qu’il nous reste,
on peut bien le passer à croire.
Qui sait ?
Peut-être que Dieu
existe déjà
dans le regard
du nouveau venu,
un peu désorienté encore,
mais éclairé par la lampe
de notre table,
ce soir… »
Géraldine Andrée
Tu me dis :
« Je sais un jardin magnifique au coeur de la ville.
Le jardin de Beaujour.
Les corolles des fleurs sont tellement ouvertes que tu crois qu’elles te regardent.
Il faut que tu y ailles
en dehors de ton travail. »
Je me suis levée tôt un dimanche de printemps.
J’ai pris le tram.
Et j’ai cherché, cherché longtemps,
à en avoir le vertige,
déambulant dans les ruelles,
de soleil en soleil.
Puis j’ai demandé à un passant
s’il connaissait un tel jardin.
Il m’a répondu :
« Mais Madame ! Ce jardin n’existe pas ici ! »
Alors, je suis revenue sur mes pas.
Je sais un jardin au coeur de ta mémoire,
dont le souvenir tremble comme une corolle
détachée de sa tige
par le souffle du temps
et qui se lève
puis s’envole
vers chacune de tes paroles
qui ravive
son nom.
Géraldine Andrée
Feuilleter le vieux répertoire
oublié pendant vingt ans.
Au fil des pages,
m’apercevoir
que les noms
qui désignent
des décédés
sont eux-mêmes écrits
par une main décédée.
Me poser alors
cette question :
Si j’appelais
tous ces numéros
dont l’encre
jaunit,
à quel seuil,
quel jardin,
quelle chambre
me mèneraient-ils ?
Pendant un instant,
j’aime croire
que ce sont des numéros
de l’au-delà
et que dans l’écouteur,
j’entendrais battre
le coeur
de la nuit
gonflé
par le lait des étoiles
et qu’une voix venue
de la Centrale
de l’Univers
me dirait :
Votre correspondant
est en ligne !
Nous lui transmettons
votre appel
à tire-d’aile.
Mais je ne fais rien.
Je laisse mon téléphone
en sommeil.
Je ne jetterai pas,
ce soir,
le vieux répertoire
qui s’en retourne
à l’ombre
de son tiroir.
Ensevelir les noms
pas très loin,
juste à portée de ma main
pour les faire revenir
à la lumière
après Demain…
Géraldine Andrée
Ma mère Gisèle est née le 13 mai 1933 à Nancy. Elle a grandi dans le Xaintois, où elle a passé de longs étés à ramasser les mirabelles ouvertes dans l’herbe, à se baigner dans la Meurthe et à rouler en tandem dans les ruelles avec sa soeur. Son village préféré est Chaudeney. Elle se souvient bien de la place bordée de bancs sous les marronniers, sur laquelle l’on bavarde pendant les beaux jours.
Brutalement, le cours de sa vie tranquille de petite fille est interrompu par la poliomyélite. Un matin, Gisèle n’arrive plus à se lever. Elle est alors hospitalisée de longs mois et subit des opérations pour retrouver la possibilité de marcher.
L’immobilité contrainte la conduit à créer des vêtements pour elle et ses proches et, au cours de ses séances de rééducation à Roscoff, au bord de l’Atlantique, à composer des cartes d’algues.
C’est tout naturellement qu’après sa difficile convalescence, elle travaille pour une maison de couturier, Edith et Odette, à Nancy.
Elle prépare ensuite les examens d’enseignement des arts ménagers. Puis, le destin la conduit à Hayange en Moselle, dans un lycée professionnel où elle enseigne la couture, et au cercle Molitor où elle rencontre mon père, Guy, qu’elle épouse en 1969.
De cette union naîtront deux filles.
Gisèle se consacre ensuite à l’éducation de ces dernières et à l’entretien de sa grande maison à Thionville qu’elle vend en l’an 2000 pour un coquet appartement au centre ville.
Elle y habitera pendant près de dix-neuf ans, jusqu’au décès foudroyant de son mari, en novembre 2018.
Cet appartement lui rappelle trop de souvenirs. Dans ses moindres recoins se cache l’ombre de l’absent. Gisèle ne peut plus y vivre seule.
Elle entre à la Résidence du P*** en mars 2019.
Géraldine Andrée
Un rien
annonce
l’automne :
trois points
roux
sur les prunes,
l’herbe
qui s’incline
et parsème
la ligne
du chemin
de virgules
tremblantes
sous un soupir
qui se brise…
Un rien
annonce
le silence :
des points
de suspension
alors
que la phrase
s’élance
encore,
un espace
minuscule
comme
signe
que la page
se termine…
Et voilà
que malgré
l’attente
d’une suite,
tout
est écrit !
Mais
il suffit
d’un battement
de cil
pour reconnaître
la palpitation
des feuilles
d’une nouvelle
saison…
Un rien
suffit
pour désigner
le point
du jour
à l’horizon…
Un clignement
de l’oeil
qui encourage
ce souffle
en chemin
vers son message…
Géraldine Andrée
Je suis riche de tous mes cahiers, qu’ils se présentent sous les titres de Cahiers du matin, Cahiers de l’âme, Carnets de gratitude, Journaux à bulles.
Il y en a de tous les formats – de celui que je glisse discrètement en promenade dans ma poche ou dans mon échancrure à fleur de coeur à celui qui, déployé comme une corolle, recouvre la moitié de ma table.
Cahiers de moleskine à la couverture noire entourée d’une lanière extensible, cahiers souples Clairefontaine, cahiers fleuris de midinettes qui se ferment avec une petite clé dorée… Pages surlignées, quadrillées, piquetées, ou blanches telle une belle matinée de printemps…
Papier de texture épaisse, voire cartonnée, pour mes plus intimes secrets ou si fine que l’encre de mes mots y transparaît au verso comme si je me regardais dans un lointain miroir…
Quand je feuillette tous ces cahiers remplis, je prends à rebours les chemins de ma vie et je m’aperçois qu’ils sont bien souvent détournés.
Je voyage d’une humeur à l’autre. Mon écriture se fait douce, lente et régulière comme la rivière de mon enfance, puis soudain elle s’accélère, tourne sur elle-même, se perd dans ses méandres et je reconnais à ses saccades et à mes taches d’encre mon halètement, mes trébuchements. Une virgule, un point ont été perdus en cours de route, la syntaxe de la phrase est en suspens, ouverte encore, bien que le paragraphe soit achevé, sur tous les possibles.
Je découvre parfois dans la reliure des miettes égarées de pain ou de gâteau sec ou encore le cercle d’une goutte de thé versée à côté…
A la fin de ma vie sonnera l’heure où je me dirai peut-être que j’ai tout écrit.
Alors, je prendrai un fil quasi infini et je relierai ensemble tous ces cahiers que je ne peux relire dans leur totalité. Ce sera, pour ceux qui voudront découvrir l’inconnue que je fus, l’Anthologie de mon Âme.
Géraldine Andrée
Il n’y a pas de carte postale pour le pays où tu es parti.
Alors, j’y mets les lumières, les herbes et les ciels que j’imagine.
Pour tes promenades, je veux un chemin de terre fine,
pour tes baignades, un reflet d’émeraude entre deux collines,
pour ton repos, le balancement d’une note argentine sur l’air d’une blanche matinée,
et puisque rien ne me dit que les ailes des oiseaux qui reviennent du Sud
pour la brève saison d’ici
m’apportent l’un de tes signes,
je signe mon poème avec ton nom.
Je fais ainsi de mon rêve une certitude,
et de ton absence un pays.
Guy
Géraldine Andrée
J’arrive à l’ultime page de ce cahier qui m’a accompagnée pendant toute une année.
J’écris ces dernières lignes avec regret, comme si je quittais un pays que j’ai beaucoup aimé.
Je me souviendrai longtemps des feuillets lisses, décorés et quadrillés, des traits fins pour m’inciter à dépasser chaque jour mes peurs et mes limites.
Bien sûr, mon aventure se poursuivra avec un autre cahier. Mais j’éprouve toujours un pincement de coeur quand je referme un journal intime qui est le dépositaire de toute une période de ma vie.
Tristesse, joie, espoir… De cahier en cahier, de feuille en feuille, les saisons passent…
Je songe à mon état d’esprit lorsque j’ai débouché mon stylo pour inscrire la date en haut de la première page, dont la blancheur brillait dans le matin.
Je ne savais pas que vingt pages plus tard, je vivrais un déménagement, une mutation ; que trente pages plus loin, le deuil me frapperait ; qu’après quarante pages de chagrin, ma guérison débuterait, aidée en cela par les connaissances de mon âme libre de naissance.
Dans la neige du papier, un chemin s’écrit toujours. Et si le chemin était déjà tracé par la destinée ? Et s’il suffisait de le deviner puis de l’esquisser avec la pointe de la plume?
Dans ce cahier déjà achevé, il y a tant d’idées, de projets, de rêves, de désirs encore non accomplis !
Au coeur de l’été qui s’annonce, je soulignerai avec des feutres de couleur tous ces voeux et je composerai un recueil de mes possibles lendemains. Faire un bullet-journal de ce qui demeure en attente dans ce bullet-journal. Preuve que j’ai toute une vie à vivre puisqu’il me reste tant de cahiers à écrire, le suivant n’étant que la continuité du précédent…
Quand je serai bien vieille – et donc quand le fil de ma vie sera sur le point de se briser -, je les coudrai ensemble avec un seul fil incassable.
Voici, cher lecteur, l’anthologie de mes chers moments vivants…
Dans ce journal, je découvre que j’ai été fidèle aux valeurs d’authenticité et de bien-être et que les grandes lignes de mon dessein ont été suivies.
Malgré les ruptures, les bouleversements, j’ai réalisé ce qui m’importait – l’écriture autobiographique, le développement personnel et spirituel, mes études en art-thérapie.
J’ai pu exorciser mes anciennes douleurs dans le récit de mon enfance ; j’ai obtenu mon premier module de Psychologie ; j’ai tenu un cahier poétique de la traversée de mon deuil ; j’ai noté les gratitudes que m’offrait mon installation dans un nouveau département… Et surtout, j’ai toujours gardé en tête le Projet… d’avoir des projets !
Cette ultime page où je fais le bilan du tracé de ma voie est la plus importante.
Alors, en signe de remerciement, j’y appose cette phrase du célèbre écrivain Henry Miller qui pourrait servir d’exergue à mon futur cahier ainsi qu’à tous ceux qui débutent un journal
« N’oubliez pas de ne pas oublier »
pour donner à la vie une mémoire
et pour donner à la mémoire une vie.
Géraldine Andrée
Ecrire, c’est mettre en mouvement
de son coeur vers le monde
le sang bleu de la vie.
Géraldine Andrée