Tu attends l’appel de l’amant. Tu te l’avoues : il ne t’appellera plus, ce soir. Et tu as envie de disparaître dans ce profond silence qui te noie. Reste, reste dans l’instant présent, à fleur de ce monde qui bruit. Passe de ta chambre à ton bureau d’où tu entends la circulation des voitures, assez dense à l’approche de la nuit. Allume la lampe et l’ordinateur. Ou alors, enroule une feuille dans ta machine Remington. Éteins le téléphone, assieds-toi et commence un nouveau chapitre sur ce roman d’amour qu’en fréquentant l’amant, tu as délaissé depuis des mois.
-Nul besoin d’acheter une formation exorbitante en développement personnel…
-Mais je ne sais rien ! Absolument rien ! Comment aurai-je accès à la Vérité ?
-Prends un stylo Bic ou un crayon de papier et une page de cahier, sans ligne, de préférence. Tu verras que cette simple page blanche aura beaucoup à t’apprendre sur ta vérité.
Tu t’assois à ta table pour écrire un poème, un poème que tu souhaites idéal, avec le juste rythme, la métaphore pertinente, l’assonance réussie. Tu rêves de ce poème comme d’un bijou étincelant. Mais tu ne parviens pas à le ciseler, à lui donner la forme parfaite. Alors, sors. Va te promener. Saute sur les cailloux irréguliers. Penche-toi sur les fleurs de la roseraie qui n’ont entre elles aucune corolle jumelle. Contemple l’entortillement d’un ver de terre à ton pied. Accepte que le balancement de la brise entre deux feuilles soit imprévisible. Fais du chemin que tu prends un poème vivant.
Je me plonge dans l’écriture comme dans la mer. Je me laisse porter par son mouvement et bercer par son souffle qui contient toute une myriade de gouttes constellant l’azur blanc. Je me détache du rivage. J’ai franchi ainsi la marge du monde qui me sépare de l’infini.
Bien sûr, je sais que je reviendrai de cette paisible nage. Et lorsque je m’en retournerai vers le sable avec la même légèreté que celle qui dépose la conscience sur le papier, je suivrai du regard les phrases que les vagues ont tracées – syntaxe éphémère, vite effacée dans la lumière.
Et je serai fière de m’être avancée jusqu’aux plus lointaines lisières de moi-même, fière d’avoir été cette mer inscrivant son voyage dans ma mémoire.
Ma page est une terre vierge où je crée mon paysage une forêt pour protéger mes rêves une rivière pour y abandonner mes soucis un jardin pour réunir mes défunts et une constellation de feuilles pour que se répète à l’infini le bruissement de la vie
Elle a rendez-vous avec Elle, ce soir, sous la lampe, à côté d’une bonne tasse de thé. Elle a rendez-vous avec Celle qui vient de très loin, depuis l’enfance, et qui a voyagé sur longues lignes noires pour être là, dans cette chambre. Dès qu’elle La rencontre, c’est comme au temps jadis, quand les feuilles servaient de refuge secret, mais cette fois-ci, l’intimité est devenue autre : c’est elle qui, avec la clé, se tient sur le seuil pour recueillir Ses confidences. Elle sourit au récit de Ses histoires qui semblaient si importantes – jusqu’à aujourd’hui. Elle pleure devant Ses peines. De temps en temps, elle s’exclame : Pauvre petite ! Puis, en séchant une larme qu’elle sent poindre à travers un mot, elle Lui dit : Voyons ! Ce n’est pas si grave ! Tu vois, la Vie continue ! On vieillit ! Elle Lui donnerait bien des conseils mais le temps a fait son œuvre : Elle a déjà beaucoup appris. Seule l’expérience aide à comprendre… Elle est contente d’être face à son Alter Ego qui lui montre qu’elle a changé, sans abandonner sa vérité. Elle est ravie, vraiment, de retrouver Celle qu’Elle était. Alors, elle ferme son journal de jeunesse et dans le silence qui l’envahit, elle se sent accompagnée.