Publié dans C'est ma vie !, L'alphabet de l'herbe, Poésie

Quand l’enfance s’en est-elle allée ?

Quand l’enfance s’en est-elle allée ?

Est-ce lorsque j’ai rangé toutes mes poupées ?
Ou quelques jours avant,
lorsque, dévalant la pente à bicyclette,
j’ai senti le soleil monter dans mes reins ?

Ce qui est certain,
c’est que je n’étais plus une enfant
après la première goutte de sang carmin
sur ma jambe…

Et encore,
je cherchais le visage des fées
dans les édredons des nuages
bordés d’or

tandis que rien
dans le ciel
ne laissait présager
cet événement.

Mais pendant que je me baissais
pour tracer
la marelle
à la craie

et que j’y sautais ensuite
à cloche-pied,
je ressentais une présence
dense

tout près de mon coeur.
C’étaient – je m’en aperçus
au cours des baignades –
mes seins naissants.

Laquelle des deux,
mon enfance et moi,
a quitté l’autre
d’abord ?

J’ai seulement souvenance
que nos pas, un jour,
se sont confondus
au moment

d’emprunter
le chemin bleu.
Puis, je me suis perdue
au point

que le toit
de la maison
s’était échappé loin
de mes yeux.

J’ai bien sûr eu peur
de ma soudaine
indépendance
et à mon retour,

bien que l’on m’ait trouvée
la même,
je m’éprouvais un peu
différente.

En septembre,
j’étais trop grande
pour porter mon manteau
d’école

et je l’ai laissé
suspendu
sur le patère
de l’entrée.

C’est alors, je crois,
que j’ai pris vraiment
conscience
de cette absence.

Mon enfance s’en était allée
et il y avait désormais
entre elle et moi
la distance d’une vie

à combler.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Méditations pour un rêve, Toute petite je

Le retour chez Sophie

Relire dans Les Malheurs de Sophie
les phrases que j’ai déjà lues petite fille
c’est comme emprunter à rebours
un sentier de vacances
qui me mène à la lumière
de mes boucles

c’est revenir à chaque mot
sur les pas de l’enfance
et retrouver les feuilles de trèfle
les frêles cailloux les fraises douces
les bouquets d’angélique vive
les prunes dorées les abricots roux

que récolte en toute
clandestinité
Sophie mon héroïne
dans ces histoires
où elle joue à faire des bêtises
depuis toujours

et qui sont ensuite
déposés
au seuil de ma mémoire
en guise
de Présents
dérobés au temps

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Journal d'une maison de retraite, Journal de ma résilience

Le coupe-ongles

Ma mère me dit :

-Regarde mes ongles comme ils sont longs ! On dirait une sorcière !

ça ne va pas du tout !

J’emprunte un coupe-ongles à une infirmière.

Chacun de ses doigts est dans ma main.

L’ongle se détache dans un petit claquement et tombe en silence.

Il se confond tellement avec le blanc du carrelage que l’on ne le retrouve pas.

Une fois que c’est fini, ma mère me désigne de son index ses autres doigts.

-Celui-là est réussi !

Puis elle ajoute avec le même souci de perfection et d’exigence à mon encontre
que lorsque j’étais enfant :

-Celui-ci beaucoup moins ! Essaie encore…

Disparues, les dissensions d’une vie. Effacés, les désaccords.

Seule compte la petite faille d’un ongle mal coupé que je régularise

dans une fin d’après-midi grise.

Je crois qu’elle ressemble à cela la paix, désormais :

au claquement léger du coupe-ongles

et à la rencontre de nos doigts,

pour la première fois.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Ma mère me dit

Ma mère me dit :
Prends les clés de l’appartement
et ne rentre pas trop tard.
Il y a deux ans encore,
ces mots auraient eu un sens correspondant au présent où ils auraient été prononcés.
Mais aujourd’hui,
nul besoin de prendre les clés : toutes les portes sont ouvertes.
En guise d’appartement, ma mère a une petite chambre toute blanche, avec, en face de son lit, la photo d’un voilier, long pétale qui glisse à fleur de sa plage préférée : Roscoff où elle aurait aimé un jour retourner.
Et si je pars, je ne rentre pas. Je reviens seulement la semaine suivante.
Ma mère a beaucoup oublié. Elle n’a plus la notion du temps.
Mais ses mots, eux, ont gardé la mémoire.

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal de mes autres vies, Toute petite je

Adieu mon enfance

Adieu
mon enfance
telle que tu as été
avec tes larmes
et tes secrets
enfouis
dans les cheveux
de mes poupées

Adieu
ta bicyclette rouge
dont les secousses
montaient
jusqu’à mon coeur
lorsque je dévalais
la pente
du Crève-Coeur

Adieu
mes peurs
qui criaient
en silence
dès que la lune
baignait
de sa clarté
rousse
ma chambre

Adieu
les maux
de ventre
quand
j’avais été
trop gourmande
de sirop
à la menthe

Adieu
le petit théâtre
de marionnettes
qui ouvrait
pour moi seule
son rideau
pour me divertir
de la solitude

Adieu aussi
mes conversations
avec les arbres
lors d’une fugue
dont je ne revins
jamais
tout à fait

Adieu les boucles
emmêlées
qui me faisaient hurler
sous le peigne
la bouche
entourée de terre
les écorchures

les mensonges
pour éviter
d’être punie
les Mange ta soupe
Elle est bonne
les chaussures
trempées
par la pluie
d’automne
qui me donnaient le rhume

Adieu
les fièvres
les brûlures
des gifles
sur les joues
les éclaboussures
de boue
sur la robe
qui me condamnaient
à me coucher
avant les premières
étoiles

Adieu
les devoirs
les mots barrés
les zéros
les remarques
dans le carnet gris
et qu’il fallait présenter
à la famille
à la fin d’une longue
journée d’hiver

Adieu
la sensation
troublante
à la fois exquise
et douloureuses
que mes seins
poussent
lorsque je passe
mes doigts
à l’échancrure
de ma chemise
pendant la sieste

Je suis devenue
une autre
Mais de toi
j’ai gardé
la force
des rêves
le mouvement
de sève
de la liberté
dont j’ai hérité
lors de mes échanges
avec le vent
ivre
du chant
des tiges

Maintenant
je suis capable
d’être seule
et de m’accompagner
Et je sais
que si je reviens
un jour
dans un autre corps
après ma mort
j’aurai une autre
enfance
qui me fera grandir
jusqu’à mon âme

Adieu

Géraldine Andrée

Publié dans histoire, Mon aïeul, mon ami., Psychogénéalogie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le pays natal de mon père

Je me suis rendue au pays natal de mon père, celui de la haute sidérurgie, de la houille, de la rouille, des forges rouges, de la terre noire et des pierres brunes, pays des longs silences d’hiver où se déplacent les brumes.

Je crois que ce sont les pas sans trace de mon père qui me guident dans l’invisible à travers la pluie de novembre, là où sa vie a commencé un matin d’automne. Et le pont de métal que je franchis dépose dans mon regard ses étoiles.

Je reviens vers l’enfance de mon père.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite, Mon aïeule, mon amie

Chaudeney

Tu me dis :

Et si on allait à Chaudeney ?

Là-bas, il n’y aurait plus de problèmes.

Pour toi, tout change à l’ombre bleue de la place de l’église.

On ne voit plus la vie de la même façon.

D’ailleurs, Jeanne t’attend encore sans doute

sous les feuilles bordées de roux du marronnier

en cette fin de mois d’août

pour échanger sur ce que réserve l’avenir.

Puis, soudain, tu te ravises.

Est-ce à cause de cette clarté devenue grise

à la fenêtre de ta chambre ?

Il faut d’ailleurs que je vérifie

si ton rendez-vous avec ta jeune amie

est bien noté dans ton calepin jauni.

Et tu ajoutes :

La place de l’église a sûrement changé.

Est-ce que vraiment je la reconnaîtrais ?

Tout passe tellement vite.

A chaque instant que l’on vit,

on n’est plus jamais le même.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin, Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

La maison s’est effacée

La maison s’est effacée
avec ses fenêtres,
son seuil,
son toit de tuiles brunes.

Elle a emporté avec elle
le jardin aux mille soleils
tout étoilé
de cerfeuil

et de feuilles
autour desquelles
les papillons
sèment leurs lueurs.

Pendant un instant
encore,
la treille
m’a montré ses couleurs.

J’ai recueilli
une larme
qui coulait du coeur
fendu d’une prune.

Et le chat
aux profondes
prunelles
m’a regardée

entre les branches
de la haie
comme si je quittais
ce monde.

Et puis, tout
a disparu tel
le reflet
d’une bulle

qu’emporte
un souffle
d’enfant
qui joue.

A la fin,
il n’y avait plus
que moi
seule

avec le temps.

Géraldine Andrée

Publié dans Mon aïeule, mon amie

Le village natal

Tu es partie de bon matin…

Tu as pris le bus avec les autres et tu es revenue à ton village natal,

Chaudeney que je ne peux m’empêcher de faire rimer dans le silence de mes pensées avec l’adjectif « née ».

Tu as retrouvé la place avec la fontaine claire, les bancs sous les marronniers, l’église où tu as été baptisée…

Pendant un instant, tu as cru voir la jeune Jeanne sur sa bicyclette fendre les rues comme un rayon de soleil transporté par la brise.

Le clocher a sonné midi.

Ce n’était pas l’heure de la sortie de l’école. Cela ne le serait plus jamais dans cette vie-ci.

Et pourtant, les notes du carillon ont cogné contre ton coeur comme des cailloux lancées par des chenapans qui se font la course.

Tu me dis dans un bref battement de cils :

« Tout est là.

La vie. L’enfance. Tout ça.

Moi seule je passe.

C’est moi qui ne dure pas. »

Géraldine Andrée