Publié dans histoire, Mon aïeul, mon ami., Psychogénéalogie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le pays natal de mon père

Je me suis rendue au pays natal de mon père, celui de la haute sidérurgie, de la houille, de la rouille, des forges rouges, de la terre noire et des pierres brunes, pays des longs silences d’hiver où se déplacent les brumes.

Je crois que ce sont les pas sans trace de mon père qui me guident dans l’invisible à travers la pluie de novembre, là où sa vie a commencé un matin d’automne. Et le pont de métal que je franchis dépose dans mon regard ses étoiles.

Je reviens vers l’enfance de mon père.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite, Mon aïeule, mon amie

Chaudeney

Tu me dis :

Et si on allait à Chaudeney ?

Là-bas, il n’y aurait plus de problèmes.

Pour toi, tout change à l’ombre bleue de la place de l’église.

On ne voit plus la vie de la même façon.

D’ailleurs, Jeanne t’attend encore sans doute

sous les feuilles bordées de roux du marronnier

en cette fin de mois d’août

pour échanger sur ce que réserve l’avenir.

Puis, soudain, tu te ravises.

Est-ce à cause de cette clarté devenue grise

à la fenêtre de ta chambre ?

Il faut d’ailleurs que je vérifie

si ton rendez-vous avec ta jeune amie

est bien noté dans ton calepin jauni.

Et tu ajoutes :

La place de l’église a sûrement changé.

Est-ce que vraiment je la reconnaîtrais ?

Tout passe tellement vite.

A chaque instant que l’on vit,

on n’est plus jamais le même.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin, Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

La maison s’est effacée

La maison s’est effacée
avec ses fenêtres,
son seuil,
son toit de tuiles brunes.

Elle a emporté avec elle
le jardin aux mille soleils
tout étoilé
de cerfeuil

et de feuilles
autour desquelles
les papillons
sèment leurs lueurs.

Pendant un instant
encore,
la treille
m’a montré ses couleurs.

J’ai recueilli
une larme
qui coulait du coeur
fendu d’une prune.

Et le chat
aux profondes
prunelles
m’a regardée

entre les branches
de la haie
comme si je quittais
ce monde.

Et puis, tout
a disparu tel
le reflet
d’une bulle

qu’emporte
un souffle
d’enfant
qui joue.

A la fin,
il n’y avait plus
que moi
seule

avec le temps.

Géraldine Andrée

Publié dans Mon aïeule, mon amie

Le village natal

Tu es partie de bon matin…

Tu as pris le bus avec les autres et tu es revenue à ton village natal,

Chaudeney que je ne peux m’empêcher de faire rimer dans le silence de mes pensées avec l’adjectif « née ».

Tu as retrouvé la place avec la fontaine claire, les bancs sous les marronniers, l’église où tu as été baptisée…

Pendant un instant, tu as cru voir la jeune Jeanne sur sa bicyclette fendre les rues comme un rayon de soleil transporté par la brise.

Le clocher a sonné midi.

Ce n’était pas l’heure de la sortie de l’école. Cela ne le serait plus jamais dans cette vie-ci.

Et pourtant, les notes du carillon ont cogné contre ton coeur comme des cailloux lancées par des chenapans qui se font la course.

Tu me dis dans un bref battement de cils :

« Tout est là.

La vie. L’enfance. Tout ça.

Moi seule je passe.

C’est moi qui ne dure pas. »

Géraldine Andrée

Publié dans Actualité, Un cahier blanc pour mon deuil

Il n’y a plus de ligne

Il n’y a plus de lien dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.

La ligne téléphonique
a été coupée il y a quelques jours, je crois,

et j’entends dans le combiné
cette voix toujours jeune :

« Bonjour. Le numéro que vous avez demandé
n’est pas attribué. »

Les lampes, pourtant,
peuvent s’allumer encore ;

la plante,
quand j’ai fermé la porte,

était en fleurs.
Les couverts,

tout propres,
attendent d’être posés

pour un futur dîner
sur la table

où, il y a quelques mois,
l’on servait du boeuf aux carottes.

Mais l’ombre est désormais
l’unique invitée

et je sais combien
elle s’avance

en silence
et qu’elle n’éprouve

aucune gêne
à tout recouvrir

de son grand manteau.
Seul, le soleil

du lendemain matin
la chasse

et prend sa place
dans le fauteuil vide.

Si j’écris, ce soir,
ce poème

sous forme de lettre
pour remplacer le téléphone,

c’est parce que j’espère
que mes mots

seront des fenêtres
éclairées,

équivalentes
à celles

de l’ancienne
maison,

mais mon appel
reste

sans réponse :
il n’y a plus de ligne

dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Cahier du matin, Créavie, Ecrire pour autrui, Le journal de mes autres vies, Toute petite je

Cinq faits majeurs de ma jeunesse

  • Un clair après-midi de juin où ma grand-mère est décédée. Je savais que je perdais une confidente, une âme soeur. Le week-end précédent, j’étais allée cueillir des cerises. Le matin de son décès, la prof de sciences physiques qui ne m’appréciait pas particulièrement m’a regardée partir lentement. J’ai senti son regard sur mon cartable. Le chagrin m’avait déjà enveloppée mais je l’ignorais encore. En rentrant pour le déjeuner, j’ai appris la nouvelle. J’ai su par ma mère que quelques jours avant son départ, ma grand-mère lui avait confié son inquiétude : je n’avais toujours pas mes règles !
  • Deux mois après son décès, au plein coeur de l’été, alors que je dansais follement avec ma corde à sauter, j’ai senti cette chaleur au creux de mes jambes. La surprise de découvrir plus tard qu’Elles étaient là ! Taches brunes comme des pétales de roses fanées sur le blanc sentier. Je n’imaginais pas que cela pouvait m’arriver à moi qui aimais tellement demeurer en enfance. Je n’éprouvai rien de spécial. Aucun bouleversement qui m’indiquait que j’étais une femme. J’avais toujours envie de jouer. Il n’y avait rien – sinon la pointe douloureuse de mes seins sous ma robe. Pourquoi faire autant d’histoires pour ça ? Ces chuchotements de femme, cette gêne, ces mouvements furtifs ? Pas de quoi fouetter un chat ! J’avais pourtant l’impression que mon corps m’échappait dans sa moiteur. Bien plus tard vint la douleur.
  • Le harcèlement scolaire que mena contre moi une certaine Ghislaine. J’allais en classe la peur au ventre. Elle jetait mon cartable dans la cour, le vidait, écrasait mon goûter, éparpillait les stylos de ma trousse. Je restais muette, par peur des représailles. Comme cette Ghislaine savait qu’elle me terrorisait, ses brimades allèrent crescendo. Elle monta tout un groupe de copines contre moi qui « m’attendaient à la sortie pour me buter ». Mes résultats scolaires baissaient. Je survivais malgré tout. Je voulais disparaître dans les profondeurs de la forêt derrière la maison. Un soir, je rentrai chez mes parents, les boutons de mon gilet complètement arrachés. Je ne pus admettre de me faire punir. Je dénonçai la coupable à mon père qui alla voir la Directrice. Cette fille fut exclue de l’école, je crois, ou en tout cas de ma vie. La clé de ma délivrance ne m’avait été tendue que dans le courage d’un seul nom, la force d’une seule phrase : « C’est Ghislaine qui m’a fait ça ! » J’entrevis le formidable pouvoir de libération des mots.
  • J’avais la poésie, heureusement. Je m’achetais des cahiers pour écrire de beaux poèmes. Je notais sur la première page à l’encre turquoise Anthologie ou Morceaux choisis. Mais très vite, je le raturais car je n’étais jamais satisfaite d’un vers, d’une rime, d’une image. Alors, je recommençais un autre cahier. J’aimais l’odeur de sa couverture et de ses pages neuves, signe de tous les commencements. Je me souviens des lampes jaunes de la Bibliothèque de ma ville natale où je feuilletais avec une envie mêlée de fascination les recueils d’Anna de Noailles, d’Emily Brontë. Je voulais écrire comme ces femmes. Je me consolais de ma solitude au rythme des Chansons et des Heures de Marie Noël. La lecture de Rimbaud fut une fulgurance. Avant de m’endormir, je m’en allais avec lui sur les sentiers bleus d’été. Le blond de sa chevelure rivalisait avec la couleur des foins roulés dans les prés que, dans mon rêve, nous traversions ensemble. J’ai moins aimé la deuxième partie de sa vie. Ce n’était pas romantique du tout, d’avoir une jambe coupée au retour d’Abyssinie. Un dimanche glacial de novembre, j’allai chercher mon prix littéraire pour mes premières Poésies. La photo du journal fut accrochée sur les murs de la salle de permanence de mon collège. Je figurais sur l’estrade où les prix avaient été remis, si petite, si frêle dans ma robe jersey ! Belle revanche !
  • Le jour où je pris l’avion toute seule pour me rendre chez ma tante dans les Alpes. La joie de survoler ce patchwork coloré qu’était le paysage ! Je ne savais pas alors que cette première fois annoncerait tant d’autres voyages inscrits dans ma destinée. Je crois que j’ai vraiment grandi ce jour-là. Je me souviens du chouchou bleu qui reliait mes cheveux et du doux frôlement des mèches dans mon cou, remuées par le vent lorsque je descendis sur le tarmac. J’étais fière d’avoir traversé le ciel. Je me sentais à mon tour pousser des ailes. J’étais l’amie de la légèreté.

Géraldine Andrée