
Laura m’a dit que l’écriture venait de la rosée.
Mais lorsque les premiers mots brillent à l’aube
Sur la feuille devant moi,
Je crois
Que la rosée
Vient de l’écriture.
Géraldine Andrée

Laura m’a dit que l’écriture venait de la rosée.
Mais lorsque les premiers mots brillent à l’aube
Sur la feuille devant moi,
Je crois
Que la rosée
Vient de l’écriture.
Géraldine Andrée

Je me souviens
De cet oiseau
Qui s’était fracassé
En plein vol
Contre la fenêtre
De la véranda
De mon enfance
Et qui était retombé
La nuque raide
Sur la pierre
Avec mon cahier
J’entrouvre ses ailes
Avec mon encre
J’efface le sang
De sa gorge
Avec ma feuille
A4
Je lui redonne
Une place
Sur l’arbre
Avec ma phrase
Je fais couler
Son chant
Vers l’infini
Depuis l’embouchure
De son bec
Avec ma plume
Je lui offre
Le ciel
L’oiseau n’est pas mort
Il s’est envolé
Dans les mots
Géraldine Andrée
Recommence
Donne-toi encore une chance
Recommence sur une feuille vierge
même au milieu du carnet
Taille la pointe de ton crayon
Dessine une majuscule
rien qu’une
puis dépose le premier mot
parmi les copeaux
Et s’entrouvre le chemin
parsemé de minuscules brindilles
qui crépitent
comme de petites flammes
nouvellement nées
N’attends pas un quelconque signe du destin
une approbation du voisin
une amélioration du monde
Tourne la page
gâchée inachevée ou trop remplie
Fais de ce matin
toute une vie
Fais de l’endroit où tu es
à l’angle d’une table
entre les miettes
ton lieu unique
celui qui te permettra d’advenir
car n’oublie pas
l’eau ensemence la terre
par les moindres interstices
Recommence
Tôt ou tard
il est toujours temps
il n’y a pas d’âge
pour rencontrer ton sourire
qui t’attend
de l’autre côté
La carte que tu as tirée
est bien la bonne
Alors recommence
Géraldine
La nuit, tu peux partir loin,
loin des régiments, des règlements, des jugements.
La nuit est en elle-même
un voyage.
Souviens-toi.
Oui.
La route dans la nuit.
De part et d’autre,
le sable brillant
comme du mica sous la lune,
des points d’herbe jaunie
que désignent
les yeux des étoiles.
Visions fugaces,
si vite évanouies
mais que tu gardes sur la rétine,
tel un signe
qui te guide.
Et dans tout l’habitacle,
la playlist d’Enya
– Celts, Aniron, Paint the sky with stars -,
infinie.
Combien de temps durera le voyage ?
Comment savoir ?
Le temps ne signifie rien,
car seul importe ce fragment de route
qu’éclairent les phares,
pour cette seconde,
cet instant
seulement.
Tu ne vois la route qu’en la traçant.
La destination ?
On verra plus tard.
Voici le ruban du voyage,
déroulé d’une lueur
à un accord,
d’une note
à un silence,
avant que le morceau
ne reprenne
sur la plage trois.
La nuit est un temps
dans l’espace,
un espace
dans le temps.
Nous arrivons à la baie
quand
l’aurore se répand
dans le ciel
comme un encrier
d’enfant.
Perclus de fatigue,
ivres de route,
d’inconnu,
de musique.
Étourdis par le ronronnement
du moteur
qui s’arrête soudain.
Perdus,
un peu étonnés
d’être au bon endroit.
Figés
dans un vertige
qui continue
à nous faire
tanguer
à travers
sa spirale.
Chancelants
comme si nous nous trouvions
au bord du vide.
Devant nous,
la marina,
immense
corolle blanche
épanouie
sur la taie
de l’azur.
La visière
de nos mains
sur nos paupières,
éblouis
par le dard du soleil
déjà vif,
nous croyons rêver
ce paysage.
Mais la mer est bel
et bien là,
bordée
de part et d’autre
de terrasses blanches,
dans le silence
translucide
du ciel.
Et notre voyage de nuit ?
Il n’est plus qu’une ligne temporelle
qui tremble
et qui s’efface
au loin.
Peut-être est-ce depuis
ce long voyage
que j’ai pris l’habitude
d’écrire de nuit.
Parce que je sais,
seule, à bord
de mon cahier d’or
qu’un mot,
parfois,
me sépare
de l’infini.
Géraldine Andrée
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J’ai toujours cru, en écrivant, que je deviendrais quelqu’un d’autre.
En vérité, je découvre, en me laissant porter comme une feuille par l’encre du temps,
que je deviens Moi.
Je retrouve, réunies, toutes les parties de Moi
dans la vibration de ce mouvement
qui circule de mes mains à mon cœur,
de mon cœur à mes mains,
comme autrefois,
lorsque je faisais de la bicyclette dans le jardin
et que les mains de mon Père
accrochaient, en me poussant dans le dos,
ces ailes invisibles qui me faisaient aller de l’avant.
Inexorablement.
J’ai existé, j’existe et j’existerai toujours.
Éclairée par mes mots,
je me révèle en plein jour,
tellement présente à chaque instant.
que la page,
c’est Moi,
pleine,
vivante,
débordante.
Géraldine
You’re welcome
ma tige ardente
le puzzle des pierres du chemin
la planète d’or du tournesol
le vent qui se contorsionne
les cailloux des mots que polit chaque souffle
la cloche Saint-Fiacre
la gorge de neige de la pie
le loup qui flaire le sourire dans le sommeil
la lampe du désir
les mousses à fleur de menthe
la nébuleuse de mon sang
la locomotive qui hoquète sur le quai du rêve
la robe ajustée à mon cœur
les cheveux du crépuscule
la rouille dévoreuse d’enfance
ma plume qui puise dans le noir des os
l’encre de ma moelle
cette ride sur le miroir de l’hôtel
les pas des heures perdues
la lumière qui remonte le corps de mon stylo
sous le tam-tam de mes phalanges
la solitude qui sonne du côté est
pour que l’aurore soit le témoin
d’un regard neuf
le fleuve de mon lit
qui se déverse dans ce pays
où tous les murs sont abolis
Qu’advienne enfin
une maison de feuilles
You’re welcome
pour que je renonce
pour que j’abandonne
l’habitude de dire
adieu
pour qu’un poème
métamorphose
dans la chambre
toutes les prairies
en une mappemonde
You’re welcome
parce que vous m’effacez
sous vos racines
et que cela me plaît
de devenir la nuit
penchée
sur les paupières
du nouveau-né
You’re welcome
parce qu’un seul mot
peut dénouer
tant de cordes
qui obstruaient
la voix
You’re welcome
parce que de l’autre
côté de vous
il y a encore
une porte
You’re welcome
parce que vous avez fait
d’un éclat de verre
brisé
à mes pieds
tout un visage
à rencontrer
le vôtre
je crois
Géraldine
J’aime l’été pour ses lessives.
En hiver, je roule deux fois par semaine le linge en boule dans le tambour de la machine à laver et j’allume sur le bouton rouge On qui clignote avant que le programme ne démarre.
En été, il y a beaucoup moins de linge à laver.
Et pourtant, en été, je fais la lessive tous les jours. Non par corvée, mais par plaisir. Pour laisser libre cours aux souvenirs.
Descendre dans l’ombre de la buanderie.
Le délice de tremper mes mains dans l’eau fraîche de la vasque de pierre, en y plongeant ma robe imprégnée de la sueur de la veille.
Le frottement du savon de lavande sur les manches, autour de l’échancrure. Le crépitement des bulles entre mes doigts. Le bruissement du rinçage.
Secouer la robe qui étoile mon visage de gouttes. Celles-ci, j’en suis sûre, luisent dans ma chevelure.
Chaque pli exhale la senteur de la lavande, comme si l’on avait délié un bouquet dans mon cou.
Puis, la bassine sur le cœur, emprunter le sentier scintillant de chaleur qui va jusqu’au fond du jardin. La chatte qui faisait la sieste sur la pierre ouvre son œil d’émeraude et me suit.
Accrocher les bretelles avec deux pinces à linge en bois sur le fil de chanvre. Dans le chuchotement de la brise, l’étoffe suspendue se plie et se déplie en de brefs froissements. Les rayons du soleil de midi traversent ses motifs fleuris.
Dans deux heures, la robe sera sèche.
M’en retourner vers la maison pour lire un peu, en attendant.
La terre sous mes sandales craque comme un sablé à peine sorti du four.
Cette fois-ci, la chatte me précède.
Je sais aujourd’hui pourquoi je décore la page de chaque jour avec des touches rose groseille, vert menthe,
et avec le jaune tendre
du jasmin étoilé
qui bordait
l’ancien sentier :
c’est parce que la moire bleutée
d’une robe d’adolescente
encore accrochée
au fond du jardin
ondoie
dans ma mémoire.
Géraldine
Un voyage donne toujours sur un autre voyage, comme ce cahier qui s’ouvre sur le souvenir de mes premières vacances dans le sud.
J’avais alors cinq ans dans ma robe à volants.
Géraldine
Voici le dernier billet de journaling sur La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.
Je pourrais écrire chaque jour un billet de lecture au sujet de cet étrange livre. Nous pourrions nous asseoir ensemble dans le ciel et écrire pour l’éternité un billet au sujet du Journal d’une enfant d’ailleurs.
Et comme toute fin est un commencement, j’espère vous avoir guidés vers ce livre caché, puis diffamé si longtemps et qui n’attend que d’être rouvert aujourd’hui (car les gens stigmatisent toujours ce qu’ils ne comprennent pas).

Opal trouve refuge dans la cathédrale de la forêt. C’est là qu’elle déchiffre les lettres déposées par les fées sous les feuilles. Tout est enchanté et enchanteur dans cette forêt qui symbolise l’imaginaire de la fillette. Elle récupère des forces en contemplant un œuf moucheté près d’une racine ou l’immense voûte du feuillage.
Autant sa mère est sévère, injuste et maltraitante, autant la forêt est douce, harmonieuse et accueillante.
Même les animaux sauvages ou qui sont connotés négativement sont affectueux : le rat Jupiter Chatterton Zeus est de velours ; le corbeau Lars Porsenna de Clusium aime retrouver toutes les choses qui se sont égarées ; les cochons apprécient d’être lavés.
Moi aussi, je me réfugiais dans le jardin quand j’étais « brouillée » avec mes parents. Comme Opal disparaît dans les grands bois pour écrire, je me tapissais à l’ombre du noisetier et j’écrivais des histoires dans la terre avec un bâton. Tout le jardin m’envoyait des lettres tracées avec le gris des ombres et entourées par le feutre d’or du soleil.

Le soir, après avoir été si proche du souffle du noisetier, je m’endormais inspirée.
« Et dans la musique il y avait les scintillements du ciel et les tintements de la terre. »
Parce que la nature entretient une longue conversation avec nous, si nous voulons bien l’entendre.
Les feuilles nous regardent ; les arbres se penchent vers soi ; les chemins mènent à chaque grain de terre habitée dans le journal d’Opal.
Moi aussi, petite, j’adorais faire entrer dans mes histoires le chêne, le forsythia, le chat. Je faisais de grands moulinets avec mes bras lorsque les rebondissements se précipitaient. Chaque fleur était une adjuvante qui m’aidait à échapper à l’œil sarcastique du vieux hibou de pierre.
Dans l’ombre du soir, le sentier incendié par le crépuscule devenait ma lampe d’Aladin.
Je crois que, lorsqu’on écrit sa vérité – invisible et inaudible pour autrui, très souvent -, les voix du ciel nous font croire qu’elles naissent de la terre.
« Et nous avons continué jusqu’à la colline où la lune arrivait. Maintenant, je suis une joueuse de flûte pour le vent. »
Rien n’est perdu. Quand j’éteins mon portable, j’écoute s’égrener les notes de ma flûte intérieure et « il y a de la splendeur et du bonheur partout. »
Bien à vous,
Géraldine

Par quel mystère Opal affirme-t-elle qu’elle vient de France ?
Ses origines françaises sont-elles réelles ou rêvées ?
Je reconnais à son écriture ses origines nobles : connaissance de noms latins, grecs, d’écrivains, d’artistes, de personnages historiques dont elle célèbre dans la forêt les anniversaires de naissance et de mort (comme Saint Louis).
Ne seraient-ce pas des réminiscences d’une vie antérieure en France où Opal était la fille de parents gentils, aimables, aimants ? Ce qui n’est pas le cas dans sa vie américaine.
Le milieu dans lequel la fillette vit se confronte à l’univers de ses rêves. Et, pourtant, elle sait dépasser cette contradiction pour faire du milieu brutal des bûcherons un espace de magie, de féérie, de poésie où tous les miracles sont possibles. Opal vit davantage sa vie rêvée que sa vie réelle et il me vient cette expression du poète Gérard de Nerval, que j’ai toujours aimée :
« l’épanchement du songe dans la vie réelle ».
J’aime suivre la promenade d’Opal qui part en quête des fées cachées parmi les fleurs et les fougères.
La rêverie d’Opal m’est tellement familière !
Le jardin de mon enfance m’offrait, à moi aussi, des réminiscences de vie antérieure.
Que devenait ma bicyclette rouge ? Une calèche.
Ses roues ? Des chevaux.
Le sentier bleu qui menait jusqu’à la corde à linge ? Mille lieues que je traversais pour me rendre d’un château à l’autre.
J’étais une comtesse en voyage et pourquoi pas, s’il vous plaît, la Comtesse de Ségur qui partait en villégiature pour écrire Les Petites Filles modèles… Il n’y avait rien de présomptueux dans mon imagination ! Je transgressais enfin les limites de ma petitesse.
Mais, avant d’atteindre cette destination suprême, que de distance à parcourir !
Je m’élançais dans les allées, tournais autour du vieux chêne, m’écartais des taillis d’où je craignais que ne surgissent les voleurs de grand chemin, passais de l’ombre au soleil, du soleil à l’ombre et frôlais les rosiers en criant à ma bicyclette :
« Allez ! Mon cheval Tremblecour ! Tu es fort ! Les épines ne te font rien ! »
Quand le soleil basculait derrière la lisière du Crève-Cœur, je faisais halte pour le gîte et le couvert à L’Auberge du chat qui ronfle, la maison de mes parents qui avaient recueilli Félix, le chat gris.
J’élargissais le temps et l’espace, dans ce jardin qui cohabitait difficilement avec la zone industrielle l’encerclant avec l’incessant vrombissement de ses voitures, le roulement métallique de ses caddies de supermarché et les odeurs de la station-essence, tout près du grand sapin qui, j’en suis certaine,
« disait malgré tout un poème »
comme le grand pin,
l’ami d’Opal.
Géraldine