Que dans l’encre bleutée
de ton nom
qui achève
ta longue lettre
soit gardé
tout le ciel d’été
qui apparaissait
à ta fenêtre
Géraldine Andrée
Que dans l’encre bleutée
de ton nom
qui achève
ta longue lettre
soit gardé
tout le ciel d’été
qui apparaissait
à ta fenêtre
Géraldine Andrée
Écrire sur les roses
depuis longtemps feues
pour mes yeux
mais qui flamboient encore
dans la seule saison
de ma mémoire
pour que l’encre
des mots
en garde l’éclat
jusqu’à la lampe
cette ultime corolle
du soir
Géraldine Andrée
Écrire la biographie d’un proche peut s’avérer délicat. En effet, même si l’on croit bien connaître cette personne, peut-on dire ce qu’elle a éprouvé, ressenti dans l’intimité de son coeur à certaines périodes de sa vie ? On ne perce pas si facilement le secret d’une âme ! C’est pour cette raison que l’on préfère raconter ses actions, ses réalisations, les événements qu’elle a vécus… On ne peut que rester « à la surface » de cette existence.
Et pourtant, il est possible d’écrire autrement la biographie de ce proche. Avant la séance de la rencontre avec le biographe, vous pouvez vous préparer un petit carnet et noter les préférences de cet être qui vous semble si familier. Qu’aime-t-il ? À cette simple question il est souvent bien difficile de répondre ! On est si habitué à sa présence que l’on ne se pose même pas la question.
Cherchez quels sont ses goûts ; cernez davantage ses passions qui ne sont pas forcément des activités mais des attirances, des valeurs, de simples attitudes, À travers ces pistes, vous saurez ce qu’il/elle affectionne.
Quelles sont ses senteurs préférées ?
Quelles fleurs rapporte-t-il/elle ?
Aime-t-il/elle la nature ou au contraire la ville ?
Quelle est sa cuisine de prédilection ?
Quelle musique écoute-t-il/elle ?
Et ses couleurs ? Avez-vous une idée du couleur qu’il/elle aime ?
Quelle est sa saison ?
Quels sont les animaux qu’il /elle a adoptés ou aimerait adopter ?
On peut écrire une biographie de sa mère en la faisant courir sous la pluie tiède d’été, en la faisant regarder un ciel étoilé ou un village provençal haut perché. On peut la dépeindre cousant en hiver et caressant son chat. Qu’importent les épreuves qu’elle a vécues ! Vous redonnez naissance sous la plume à une part irréductible d’elle-même, son essence que la vie ne rongera jamais.
Qu’importe si ce proche est décédé ! Retrouver son amour pour les orages, le bois de santal, la terre fraîche, les fleurs de lavande, les jardins japonais, la musique baroque vous restituera son regard, son visage, sa parole.
Et alors, plus qu’une simple biographie, plus qu’un simple récit de vie, vous aurez dessiné les contours de ce proche que vous croyiez connaître et qui, cependant, vous échappait sans que vous en ayez conscience.
Vous aurez réalisé un projet bien plus grand que celui de le faire (re)vivre : celui de le faire Être dans son propre livre.
Géraldine Andrée

Je suis née ici pour écrire
la couleur de la terre quand les brumes se lèvent
le frêle bruit des feuilles foulées
les noisettes dans les tabliers des écoliers
le givre au bord des fenêtres
les étincelles bleues de la neige sous le pas
le craquement du bois
la flamme qui traverse un murmure d’ami
la nouvelle constellation de bourgeons
la seconde qui ajoute son éclat à la seconde précédente
un souffle si large qu’il rassemble toutes les fleurs
pendant que le petit nuage blanc prend tout son temps
l’explosion silencieuse du foin dans l’air
la porte du jardin ouverte jusque tard dans la nuit
les mirabelles fendues
d’où sourdent quelques gouttes de sucre
Je suis née ici pour écrire
la ronde des visages mêlée à celle des saisons
la perpétuelle enfance qui recommence
dans la mémoire
Je suis née ici pour relire
le journal de ma grand-mère
en faire un livre d’heures
où sonne le temps du retour
de ce que l’on croyait à jamais perdu
une joie un espoir
une étoile vibrante
que découvre soudain la nue
Je suis née ici pour écrire
dans les traces de ma grand-mère
en allée là-bas
faire de chaque souvenir un présent
qui dure
Géraldine Andrée
Tu marches sans cesse dans ma mémoire
Je me souviens de tes pas
Ton pas qui se fait lourd au retour des courses
Ton pas à côté du mien lors d’une ultime promenade, le mois qui précède ton départ pour là-bas, son écho régulier sur le trottoir
Ton pas quand tu traînes des branches noires pour le grand feu d’été, fin août, sur le chemin de l’ancien jardin
Ton pas qui ne cesse d’approcher le seuil de ma chambre dès que je suis seule avec mon premier amoureux, ton pas qui m’épie, me met en garde ; ton pas qui me traque et qui m’agace
Ton pas pendant que tu déambules derrière ma porte, à la fin de ta vie ; je ne sais alors ce que tu cherches, sans doute quelque chose que tu as perdu depuis longtemps et qui à moi aussi m’échappe
Ton pas lorsque tu réfléchis, mains derrière le dos ; le pas traînant de ton souci, de tes non-dits
Ton pas qui fait retentir chaque marche d’escalier et craquer les parquets
Ton pas qui foule les feuilles tombées, disperse les plumes détachées des oiseaux
Ton pas qui m’effraie, enfant, car il m’avertit que tu vas me gronder
Ton pas qui m’empêche de rêver, de jouer, qui vient m’annoncer l’heure de me mettre au travail
Ton pas, métronome du temps où je dois abandonner la vivacité de mon rire et redevenir sage
Ton pas qui interrompt mon songe de joie, mes escapades dans d’autres vies, mes voyages sur des océans de couleur
Je pense à ton pas qui a longé les couloirs de l’hôpital, jusqu’à cette salle blanche où tu as cessé brutalement de respirer – tu avais mis pour cela des chaussettes propres
Je t’entendais toujours revenir
Je ne t’ai pas entendu partir, cette nuit-là
Je veux croire
que ton pas, si pesant souvent et si lent, s’est fait plume, flocon, poussière de soleil, un soir de novembre
Peut-être que tu t’es délivré de cette manière de te déplacer propre à cette vie ; peut-être que cela ne t’était plus utile et que tu t’es élancé comme les ailes de ce papillon moucheté qui voletait au bord de la fenêtre de ta chambre, trois semaines avant ton départ
Peut-être que tu as traversé les murs, sans adresser de signe d’au revoir à nos regards
J’ose espérer que tu t’es élevé au-dessus de ces océans de couleur dont je te soutenais l’existence malgré ton refus d’y croire
Ton pas en tout cas
est là
Il martèle chacun de mes jours
Il permet – j’en suis certaine –
à chacun de mes poèmes
de s’écrire,
d’advenir
lentement
mais sûrement,
de laisser sa trace
dans ma vie
Telle est ton absence
Tu entres en moi
et tu ne sors pas
C’est pour cela,
je crois,
que je ne mets pas
de point
final
au souvenir
de ton pas
Géraldine Andrée
Je me souviens d’un miroir rond et doré dans ma chambre d’hôtel à Alep. L’hôtel n’existe plus. Il a été pulvérisé. Mais je revois si bien le miroir. Il étincelait sous les lampes de la salle de bain laquée de blanc. Et il me semblait qu’il allumait sur mon visage des étincelles de diamant. Le miroir a dû se briser en mille morceaux sous un souffle très puissant contre lequel on ne peut rien. Il est toujours là, pourtant. En quelques mots, je l’accroche dans un autre espace tout aussi blanc, celui de la page. Je le fais briller avec ma lampe de chevet. Je m’y regarde. Je me vois songer que rien ne se perd. Ma mémoire devient ce miroir où réapparaît tout ce que l’on croyait à jamais effacé. Ma mémoire devient miroir vivant.
Géraldine Andrée
Que chaque
mot
prononcé
en hommage
soit
la fenêtre
ouverte
de la maison
disparue
Géraldine Andrée
04 Août 2020
Je lis beaucoup de poèmes pendant le confinement. Et ces jours m’ont menée à la redécouverte de la poésie de Nazim Hikmet.
J’ai rencontré son recueil Il neige dans la nuit 1- étrange coïncidence ! – un mois avant mon départ pour un pays proche de sa patrie : la Syrie.
Dix années plus tard, je l’ai relu pendant mon vol pour l’île de Majorque.
Qu’importe le temps ! Les vers de ce poète tintent comme le soleil au contact de l’éternité.
Aujourd’hui, je lis Nazim Hikmet chez moi, en partance pour mon pays intérieur.
C’est le poète emprisonné dans les geôles de Turquie.
Et j’aime être le témoin de ses mots qui effacent les barreaux.
Dans son poème Au cinquième jour d’une grève de la faim, il fait apparaître, dans l’ombre de son cachot, la main de sa mère, de sa bien-aimée, de son fils. Et face à la mort à venir – qui viendra en vérité bien plus tard car le poète survivra à la prison et à l’exil – , il affirme la pérennité de sa voix dans un vers d’Aragon, la colombe blanche de Picasso, les chansons de Robeson, le rire des dockers de Marseille. Cet adieu se fait liberté :
« Pour vous dire la vérité, mes frères,
je suis heureux, heureux à bride abattue.« 2
Je me souviens de la solitude de mon adolescence et je songe combien j’ai eu de la chance, entre ma lampe de chevet et mon lit, d’être conviée à la table des poètes.
Venaient exclusivement pour moi des noms jusqu’alors inconnus, puis familiers devenus – René-Guy Cadou, Emile Verhaeren, Philippe Jaccottet, Marie Noël, Maurice Fombeure, Pierre Reverdy, Eugène Guillevic, Jean Tardieu…
Il y avait toujours un jardin qui m’était réservé, un épi de blé à maturité, un sentier qui me guidait là où il souhaitait aller. Et même lorsque la pluie de décembre battait rageusement les vitres, j’étais au coeur des senteurs de juin, dans le bleu de l’été rimbaldien.
Dans ma chambre d’adolescente mal comprise, le poème devenait une chambre dont j’étais la fenêtre ouverte, par laquelle entraient un air de fête foraine, une vague déhanchée dans sa robe de dentelle, une lune rose au centre de la nuit chaude, des cheveux dénoués par l’orage, l’odeur envoûtante du chèvrefeuille.
Tel est le miracle de la poésie de Nazim Hikmet et de tous les autres :
léguer le don de l’accueil.
Géraldine Andrée
1 Nazim Hikmet, Il neige dans la nuit et autres poèmes, Poésie Gallimard, 2005
2 Ibid ; Au cinquième jour d’une grève de la faim p102
Le moment que je préfère, pendant ce confinement, est lorsque je retrouve mon ami tout en blanc : mon journal intime.
L’heure de notre rendez-vous n’est pas 14 h ou 15 h, mais l’instant où le soleil touche ma main. Je sais alors qu’il est temps d’écrire.
Je suis surprise par le style qui me vient désormais, cet autre Moi-Même, et je sais que ce style est le vrai – le mien, même si, jusqu’à maintenant, je le méconnaissais.
Mon cahier est un regard qui me révèle mes craintes et mes espoirs. Il me montre les sombres recoins du passé qu’il me faut éclairer pour pouvoir recevoir tous les lumineux présents de cette journée. Le mouvement de mon stylo me mène vers mes blessures anciennes que je dois toucher si je veux guérir, c’est-à-dire continuer à écrire.
Je commence à raconter mes souvenirs d’enfance, ma vérité dont je ne me soucie plus de savoir si elle est la Vérité car je sais que chacun pose son regard sur le monde et qu’il y a, par conséquent, de multiples vérités. Aussi, j’honore la vérité qui m’appartient.
Mon ami tout en blanc me permet de renouer avec mes émotions, mes sensations, mes sentiments. Il nomme sans aucune censure douleur le souvenir du noisetier perdu et joie le vieux livre retrouvé. Dans la trace de ma voix importent les pointillés, ces silences qui ont tant de choses à me dire ! Pourquoi donc ai-je de la peine à écrire ce prénom ? Pourquoi la ville de ma naissance ne porte-t-elle qu’une initiale au détour d’un paragraphe ? Parfois, en seul point, je congédie l’amant qui m’a fait mal.
Mon ami est étonnant car il m’invite à dessiner au moment où je ne m’y attends pas. Et sa paume bienveillante qu’est la page accueille sans jugement un motif un peu maladroit. Dessiner… Peindre… Cela a toujours été mon désir mais, depuis cette classe de 4ème où l’enseignante m’avait dit que j’avais le coup de crayon d’une gamine de cinq ans, je m’étais interdit, par honte, d’explorer toutes les couleurs et tous les traits possibles. J’ai appris ensuite que l’art naïf avait le droit d’exister.
Aujourd’hui, je renoue avec l’enfance !
Hier, par la fenêtre d’un mot a surgi un oiseau bleu pour illustrer un poème de Sabine Sicaud, cette jeune poétesse de quinze ans morte prématurément et qui a écrit dans l’un de ses recueils disparu de toutes les librairies les vers suivants :
« Si quelque oiseau bleu me fait signe, rien, sachez-le, ne me retient. » 1
Et tant pis si les ailes ne sont pas égales ! C’est cet oiseau qui m’est envoyé, celui-là qui vient à moi, et qui se pose innocemment sur l’une des feuilles. Je m’autorise à songer que, peut-être, est-ce le souffle en allé de Sabine qui me fait signe…
Au coeur de ce confinement, mes rêves ont enfin de l’espace !
Je sème sur ce nouvel ami que m’a présenté mon ami le cahier des confettis, des paillettes, des coeurs, des mots-mantras.
J’ai l’audace de mes cinq ans que je fête.
Entre mes mots, brillent des lueurs qui ne s’éteignent pas.
Géraldine Andrée
1 Les Carnets de Sabine Sicaud in A.-M Gossez, Sabine Sicaud, 1913-1928, Bulletin mensuel de la Poésie en France et à l’Etranger, n°12, 25 mars 1938
Cette phrase de mon père
qui me revient
soudain
comme s’il était là
près de moi
ancienne enfant
qui ai si faim
aujourd’hui
de vie
de bonheur
à faire grandir
Tu vas avoir !
Géraldine Andrée