Y aura-t-il un autre été ? Je ne sais. Ce qui est sûr, c’est que le reflet des feuilles du pommier changera toujours selon l’éclat de chaque seconde dans le vent, qu’il n’y aura jamais le même nombre de gouttes dans le murmure de la fontaine, que le chemin s’évanouira comme un rêve dans l’ombre du soir et que si ces fleurs se ressemblent, telles des sœurs, elles ont toutes une lueur unique qu’elles entretiennent encore derrière tes paupières, avant de se clore et de pencher leur corolle vers la terre. Alors, y aura-t-il un autre été ? Je ne sais.
Je vous propose, tout au long de ces vacances, des textes sur l’été. Amour, mort, inspiration, enfance, sexualité, découverte, écriture, attente et résilience… Tels sont les thèmes de ce recueil
Un troublant été.
Un troublant été
Elle pleure dans ses feuilles.
Elle pleure, tête penchée sur son cahier de mathématiques, son cahier qui n’a rien à lui dire. Elle vient encore de se faire humilier par cette enseignante à lunettes, au nez pointu comme un bec d’aigle.
Elle ne se souvient plus du motif. C’est sans doute bien véniel. Les larmes montent à ses yeux, débordent, dessinent de gros ronds gris sur le papier. Son chagrin fait des taches. Elle risque encore d’être punie pour cela. Cette prof la regarde pleurer, fixement, non sans une certaine jouissance.
Le soir, au retour de l’enfer, elle écrit. Elle lie amitié avec d’autres feuilles. Le papier l’écoute et reformule ses confidences sous forme de poésies.
Elle ne peut pas dire qu’elle écrit des poèmes, non. Elle dirait plutôt que ce sont les poèmes qui s’écrivent en elle. Des mots lui deviennent familiers comme « désarroi » qui rime avec « foi ». Elle donne la parole à une maigre jeune fille en robe blanche, à une morte qui espère renaître. Elle fait d’un long poème un sentier qui traverse plusieurs feuilles. Écrire, c’est sa force, déjà. Son pouvoir intérieur qui lui permet de résister au quotidien. Comme elle tient un cahier intime, elle sait qu’elle n’est pas toute entière livrée aux autres, que quelque chose d’elle, d’essentiel leur échappe, Quelque part, elle les dupe sur son image. Elle est davantage que ce qu’ils disent d’elle. Et cela lui fait infiniment plaisir.
À la fin de l’année, lorsqu’il lui sera autorisé de « passer dans la classe supérieure » malgré ses piètres résultats, sa mère lui dira :
– Va offrir l’un de tes poèmes à Madame K ! Qu’elle sache au moins ce que tu vaux !
Elle a choisi le poème le plus triste qu’elle a recopié sur deux pages quadrillées, long sentier de la peine que lui avait infligée Madame K tout au long de l’année 1980/1981.
Quand la cloche de la fin de l’ultime heure du cours retentit en ce chaud mois de juin, elle se lève, le ventre serré, le cœur battant. Elle se souvient…
Elle s’approche du bureau comme d’un échafaud, les deux feuillets de sa poésie à la main. Les fenêtres sont ouvertes sur la cour ensoleillée. On entend peut-être le chant d’un oiseau. Elle tend les feuilles à Madame K :
– C’est pour vous !
Madame K est toute surprise. Il lui semble voir, à elle la mauvaise élève, le regard de sa persécutrice s’allumer de curiosité derrière le reflet de ses lunettes.
-Lis-moi le texte, s’il te plaît !
Elle s’entend lire d’une voix tremblante, timide, ce poème qui vient d’elle. Les mots retentissent dans sa gorge. Le rythme des vers court dans son ventre. Ce sont ses dernières paroles. Elle va tout au bout du sentier de ce qu’elle a écrit, de la trace de ses épreuves.
S’ensuit un long silence. Elle s’est arrêtée. Elle y est arrivée.
-Merci ! s’exclame Madame K. Viens que je t’embrasse !
Elle s’approche, lui tend la joue. Le baiser claque, froid et humide. Elle surmonte son écœurement. Au fond, elle a pitié de Madame K qui n’a pas compris qu’elle est à l’origine de ce chant de douleur qu’elle lui dédicace par sa seule lecture.
À la veille des grandes vacances pendant lesquelles elle découvrira tôt le matin, dans son lit, des auteurs enchanteurs comme Pagnol, Peyramaure, elle reçoit un baiser de son bourreau en échange d’une poésie.
Dans le domaine de La Sperenza, il y avait le muret roux le long duquel couraient les lézards ; le craquement des pins quand le vent venu de la mer se faisait plus vif ; le chemin des menthes où nous allions ensemble ; le soleil qui allumait un reflet mordoré sur les pastèques coupées ; le panier d’osier où se nichait le pain frais ; les pieds nus sur la terrasse ; l’ombre de la chambre qui laissait s’avancer un peu de lumière pour la suite du roman; les volets vénitiens cachant le silence d’un rêve lorsque la chaleur s’annonçait ardente dès le matin ; le parfum du lait de corps après la baignade ; le chant d’un brin d’herbe entre les lèvres au cours de la promenade ; les légendes mystérieuses que l’on se racontait au sujet de la falaise ; la Dame Blanche que l’on croyait voir apparaître depuis le rivage ; les cigales qui conversaient peut-être avec les étoiles ; l’arrivée de Victor et les sourires échangés sans que l’on ne se dise rien ; le cœur qui battait soudain pour un simple baiser sur la joue ; puis l’attente jusqu’à ce que toute la famille s’endorme ; la bougie qui s’éteignait toute seule, bien longtemps après que nos pas avaient franchi le seuil ; les corps abandonnés sur l’océan du drap ; le réveil à l’aurore par l’eau qui arrosait les roses. Dans le domaine de La Sperenza, il y avait l’espoir que les vacances durent toujours : il suffisait pour cela de bercer chaque instant du jour comme un nouveau-né.
Je détestais mes livres de mathématiques, d’histoire-géographie, de sciences physiques. Mais j’adorais d’autres livres, des romans. Je me souviens d’avoir lu tous les livres de la Bibliothèque verte que j’empruntais sous la lumière jaune pâle de la bibliothèque municipale. Je rentrais le soir avec un livre dont les pages un peu rousses fleuraient bon la vieille encre d’imprimerie. Le lendemain, malgré le froid et le temps qui tournait à la pluie, à l’écart de la cour de récréation, je m’asseyais sur une marche en béton et je commençais mon livre avec délectation. Mon héros ou mon héroïne me faisait signe et je partais en voyage dans une autre vie. Les cris de la cour parvenaient à mes oreilles comme d’une rive lointaine. On ne me regardait plus. Enfin, j’étais absente. Je ne supportais pas mes camarades de classe. Je les trouvais méchantes et arrogantes. Et elles me jugeaient étrange, voire « anormale ». Mais je m’étais fait d’autres amis dont je comprenais les sentiments et les aventures, dont les épreuves se mêlaient aux miennes. C’étaient souvent des enfants mal aimés. Et il me semblait qu’eux aussi savaient qui j’étais. Au détour d’une ligne, on se rencontrait, on se reconnaissait. Chaque page devenait un carrefour où le destin organisait nos rencontres d’âme. Plus personne ne me faisait la morale ou ne prétendait avoir raison. Et des orphelins comme Rémi, Cosette, Heidi devenaient ma famille. Tous nous étions en chemin. Dans ces romans, je me sentais vivante. Je me souviens avoir acquis bien plus de connaissances lors de ces récréations consacrées à la lecture que dans les livres de mathématiques, d’histoire-géographie, de sciences physiques. Je faisais l’expérience de ma vérité à travers le regard d’un enfant de papier.
Toute petite, j’assistais à tes séances de bricolage. Je me souviens comme tu soudais. De crépitantes lueurs jaillissaient de tes doigts. Tu viens du pays des forges, des flammes qui se lèvent haut. J’appartiens, moi aussi, par ton sang, à ce pays de suie et de feu, à cette succession de villages et de villes qui se terminent par -Ange (Algrange, Volmerange, Gandrange, Hayange), à ces paysages constellés d’étoiles noires, tombées sur les toits et les chemins. Maintenant, tu es feu. Mais lorsque je traverse cette région en voiture ou en train et que je vois le soleil briller sur l’acier rouillé, il me semble que ta main invisible soude dans une myriade d’étincelles mes jours reliés à toi depuis le ciel.
Il ne me reste qu’une seule pensée pour toi mais c’est une pensée qui réunit
tous les chemins de juin, l’écume de la vague qui tremble comme une dentelle autour des jambes de la brise, les corbeilles de dattes brunes et de figues séchées sous le bras, les roses du jardin suspendu devenues mauves sous le clair de lune, les flammes qui confient à l’ombre leurs phrases rousses, les encorbellements des ruelles espagnoles d’où vole un rayon de soleil jusqu’à ton cou, les orangers de Tunisie bordant la route à fleur de désert, le pont qui enjambe l’écrin bleu de quelques nénuphars, l’étoile d’un ciel d’août que tu emportes dans ton regard, ta peau chaude et blonde comme du pain au matin, notre terrasse qui se prolonge au-dessus du monde, et notre voyage dans la nuit avec les phares qui nous éclairent juste pour une seconde supplémentaire… Je n’ai pas peur. Ces lueurs suffisent pour continuer jusqu’à la maison.
Il ne me reste qu’une pensée pour toi mais c’est une pensée qui rassemble en un seul poème tout ce que nous avons vécu ensemble.
Nulle promenade aujourd’hui Je veux seulement à la lueur de ma bougie retrouver dans l’anthologie de mon enfance ce poème que j’ai tant aimé jadis et qui me regarde entre deux feuilles qui lui ressemblent