Un quart d’heure
à peine
avant que le magasin
des Deux Cœurs
ne ferme
elle a échangé
sa robe de mariée
contre une robe de soirée
Géraldine Andrée
Un quart d’heure
à peine
avant que le magasin
des Deux Cœurs
ne ferme
elle a échangé
sa robe de mariée
contre une robe de soirée
Géraldine Andrée
Tout est de passage
le laurier-rose sur lequel tu as veillé avant chaque aurore
les jardins pourtant destinés à refleurir
les cerises accrochées aux oreilles
les bourgeons d’or du frêne
la paume de la main tendue
le soupir dans les cheveux
le rêve dans le sommeil
tandis que la lumière joue avec ta nuque
ta hanche contre le drap
le temps ce félin
qui traverse nos vies
en dévidant leur pelote
sous ses pattes
Tout est de passage
et surtout ma plume sur le papier
qui laisse comme seule preuve
de l’éphémère
un poème
qui je l’espère peut-être
suspendra un instant
dans un regard
un regard
dans un instant
avant de disparaître
Géraldine Andrée
Reprendre mon cahier et écrire.
C’est tout ce qui importe.
En face de moi, ce tableau avec le bleu et l’ocre du port,
un trois-mâts, deux barques, un phare, des nuages…
C’est là que je dois aller. Au loin. Au large. Rompre les liens.
Je n’ai jamais vraiment regardé ce tableau quand j’y pense…
La baie. La virgule d’une mouette qui brasse l’infini.
Et si je l’imitais ?
M’accrocher à la crête d’une majuscule.
M’allonger sur la vague d’une phrase.
À me laisser bercer ainsi
par l’écriture,
à rêver mon poème
comme le prolongement de mon corps
qui vogue au fil de l’encre marine
sur le blanc,
je m’aperçois que c’est moi qui berce l’écriture.
J’initie cette douce ondulation avec mon simple désir.
L’étrange mouvement de ma main,
d’où vient-il ?
Quelle est cette vibration ?
Descend-elle des étoiles,
d’une immense paume invisible ?
Il est une lunaison de l’écriture
que mon souffle éclaire.
Oui, c’est vraiment là que je dois emmener mon poème,
jusqu’à la dernière étincelle avant l’azur.
Puis, une fois que mon poème sera suffisamment loin,
devenu un frêle point qui danse
à la lisière où le monde s’efface,
je ferai signe à mon prochain
avec l’ultime lueur du silence.
Géraldine Andrée
« Je n’ai pas été vivre dans la capitale ;
Je lui ai préféré les monastères de montagne.
La saveur de ce qui est sans saveur : là est ma joie.
Mon talent fut d’être sans talent. J’ai vécu ainsi.
Je suis moi-même. Pourquoi vouloir être un autre ?
J’ai vu le monde. Je suis retourné vivre aux champs.
J’ai des amis : un pin, un bosquet de bambous.
J’ai des frères : les oiseaux du ciel,
les fleurs de la montagne,
le soleil et le vent.«
Quelle chance ai-je, vraiment,
de lire un poème du temps lointain,
un poème de la Chine ancienne,
qui date de mille-cinq-cents ans,
un poème de Sin K’I-TSI.
Quand le Poète a écrit ces lignes,
je n’existais pas.
Alors que je lis ces lignes aujourd’hui,
le Poète n’existe plus.
Je l’imagine
traçant au pinceau
chaque mot,
dans la lumière veloutée
d’un crépuscule d’été
qui filtrait à travers
sa fenêtre de monastère,
une lumière qui a existé,
bien avant que je ne sois née.
Le Poète ignorait que quelqu’un
– comme tant d’autres sûrement –
accueillerait dans sa chambre
ces vers écrits
comme s’ils étaient contemporains
aux années deux-mille-vingt.
Et moi, quand je suis venue au monde,
j’ignorais que le destin me mènerait
à la clarté profonde
de ce poème.
Telle est la vérité, à mon sens,
de la Poésie :
faire de l’Autre
– qu’il soit Poète ou Lecteur –
son prochain
à travers le temps
et fixer depuis le début d’un millénaire
cette rencontre
sans que l’un et l’autre se connaissent.
Aussi ai-je la chance,
vraiment,
d’avoir à la hauteur
de mon cœur
un poème aussi lointain,
tandis que la lumière veloutée
de ce crépuscule
entoure
la dernière
strophe,
telle une fenêtre
ouverte à tous
les signes.
Géraldine Andrée
J’écris pour rattraper ce qui s’efface,
les pointillés d’or du jour
qui tremble entre les branches,
l’étincelle de l’abeille
qui traverse l’ombre
tandis que la première feuille
tombe,
l’ultime grain du rire
de l’enfance
roulant dans le silence,
les notes de la fontaine
que l’on entend encore
derrière la grille close,
les pétales du bouquet fripé,
recueillis dans les paumes
de Marie,
le château de sable
doucement défait
par la vague,
la phrase
dont le dernier mot
se fond dans l’azur jauni
du papier,
la conversation inachevée
au téléphone
un soir d’hiver
et ta voix en rêve
qui me conseille
depuis l’au-delà de l’absence
de compter
toutes les étoiles
afin de redonner un nom
à celle qui manque
au regard.
J’écris pour retenir
tout ce qui s’enfuit,
emporté par la vie.
Je n’y parviens point,
hélas !
Mais lorsque je me retourne
sur ce chemin
qui semble
vainement
accompli,
je vois
que j’ai laissé une trace
pour le souvenir
qui me suit.
Géraldine Andrée
Que tes mots
ma vie
prennent
racine
dans mon âme
et qu’ils deviennent
des feuilles
pour le souffle
de chaque jour
à venir
jusqu’à mon ultime
soupir
Géraldine Andrée
Tu es le pont
qui me mène
par-delà
le silence
vers l’étoile
prochaine.
Géraldine Andrée
Il y avait encore eu des disputes
au déjeuner.
Des insultes
avaient même été lancées.
Elle a compris
qu’il lui fallait baisser la tête,
ne plus rien dire,
rentrer dans son pays intérieur
qui n’était que silence.
Elle aurait voulu devenir
une autre.
En fin d’après-midi,
un rayon de soleil
avait entouré d’or
un nuage.
Elle l’a perçu
comme un signe
et elle a enfourché sa bicyclette
pour se rendre
dans la petite papeterie
en bas de la côte.
Dès qu’elle a poussé la porte
et que les trois notes
du carillon
ont tinté,
elle s’est sentie
de retour
sur une terre
familière.
Là-bas, sur l’étagère
baignée de lumière,
les cahiers l’attendaient.
Il y en avait pour tous les goûts,
des couvertures tendres,
des couvertures souples,
des reliures de feuilles
claires
telles de belles
journées
printanières.
Elle ouvrait chaque cahier,
s’y reposait,
y reprenait son souffle
comme sur une plage
après une longue nage.
Le moment était venu
de choisir.
Elle a alors élu
un cahier bleu
aux bords bruns
comme une rive
à l’aube
pour qu’elle ne le quitte
pas des yeux,
quoi qu’il lui arrive,
quoi qu’il lui soit donné
de vivre.
C’est lorsqu’elle s’est dirigée
– je crois –
à la caisse
qu’elle s’est fait cette promesse :
« Ce soir, quand je ne serai plus seule
parmi eux
mais en tête-à-tête
avec mon cœur,
je poserai un pétale
de couleur
sur chaque lettre
de mon prénom,
au centre
de la première page
étale. »
Géraldine Andrée
Je pense
que tout ce que tu écris
a déjà été écrit
pour que tu l’écrives
– pas gravé
dans la noire
éternité
de la pierre
loin des regards
Ô non –
mais annoncé
dans la trace invisible
d’un chant d’oiseau
entre ces feuilles
si serrées
dans la phrase
de la vague
qui enjambe
les bords
de la page
dans le point
minuscule
de cette pervenche
qui perce
le silence
dans la virgule
de ce nuage
qui te fait traverser
en un instant
tout le ciel
et dans la première
lettrine
du soleil
signe
que tout
ce que tu écriras
demain
ou plus tard
dans le délié
le plus frêle
est déjà
accompli
Géraldine Andrée
J’écris pour toucher ta voix
qui – je le crois –
se cache
dans la feuille.
pour retrouver
l’instant
précis
où son inflexion
changea
quand elle prononça
avant le départ
ces mots
si clairs
et si fidèles
à la vérité.
Mais plus je m’enfonce
dans la blancheur
du silence
avec ma foi,
plus je creuse
ma propre trace
et si je me vois
avançant
vers l’inconnu
avec ma seule voix
pour oriflamme,
c’est parce que je t’aide
à accomplir
désormais
ce pour quoi
ton âme
est destinée :
me donner
comme ultime
signe
que tu m’écoutes
l’envie d’écrire
aujourd’hui
encore
en ne m’adressant
qu’à l’écho
fidèle
que mes mots
renvoient.
Géraldine Andrée