La petite prisonnière du cliché
Je rêve de la délivrer
Qu’elle grandisse dans sa conscience d’exister
Je m’approche
Elle reste figée
tête baissée recroquevillée
dans un temps pourtant dépassé
les yeux clos à jamais éblouis par le flash de cet instant
Elle n’est pas pour elle la photo
Non elle est pour l’Autre
la sœur qui ne lui ressemble pas
et qui fête son anniversaire
Voilà les neuf bougies
que l’Autre souffle debout
bien apprêtée dans son chemisier de fête
fière d’être au centre de la photo
même si elle est à gauche du gâteau
La petite et moi nous ne voyons que l’Autre
la cadette si grande
si sûre de sa place
à cette table
Tandis que l’aînée c’est-à-dire
moi la petite
vêtue du pull en laine
des week-ends
se dit derrière le voile de chair
de ses paupières
Moi aussi je suis née
mais je n’existe pas
Combien y en a-t-il
des photos comme celle-ci
et qui se ressemblent toutes
scènes d’un même anniversaire
pourtant différent
et démultipliées à l’infini
des myriades
de clichés célébrant toujours
la nouvelle année
de l’Autre
et débordant de l’album
tandis que pour la Petite
Rien
comme si elle n’était personne
comme si elle n’était jamais venue au monde
Enfin m’approcher de celle qui se sent insignifiante
Lui tendre ma main éclose
cette fleur aux cinq longs pétales
et lui dire
Prends-là
Tu trouveras ici la corolle de ma paume
Mais les mots ne fendent pas
le papier glacé
Faut-il pourtant
que l’ombre de ce vieux dimanche après-midi
d’il y a trente ans
ait raison
toute la vie
Non
Il faut que la Petite
quitte cette ligne de temps
que d’autres ont tracée pour elle
Du regard je l’implore
Viens
Mais où est la porte
à ouvrir
Où est le seuil
à franchir
La cuisine de l’enfance
est une bulle
qui n’éclatera jamais
dans le carré du cliché
Alors j’arrache une page
de mon cahier à fleurs
Au centre je dessine une aile
dont le feutre bleu
brille encore
Viens à présent
Il faut que tu sortes
Il faut que tu t’en sortes
Tu ne peux pas être morte
avant d’exister
Géraldine Andrée





