Bien sûr que les étés ne durent pas… Déjà, il faut raccompagner l’ami dans l’ombre du soir et la lampe du chemin éclaire les derniers pas. Bien sûr qu’il faut quitter le murmure de la fontaine lorsque les fleurs se penchent. Et le vent d’octobre frappe la joue sur laquelle la rose d’un baiser s’était déposée quand le temps se balançait d’une enfance à l’autre. Bien sûr que les pétales s’unissent à la terre du jardin et que les pêches dans les mains s’étoilent de taches brunes. Bien sûr que la chambre d’amour referme sa porte, bateau voguant sur l’immense silence jusqu’à une saison bien trop lointaine. Et le collier de perles blanches qui a embelli les fiançailles se range dans un tiroir promis à l’oubli. Bien sûr qu’il faut dire Adieu à la chatte sauvage, lui chuchoter dans une ultime caresse À l’année prochaine sans que l’âme en soit certaine. Bien sûr que rien ne dure et que la lueur d’une virgule ne peut guère prolonger l’histoire que d’un instant supplémentaire, juste avant que ne s’interrompe le souffle.
Pendant longtemps, je me suis demandé où s’envolaient toutes nos expériences de vie, d’amour, de beauté et de mort. J’aime songer qu’il existe un pays où se promènent toutes les essences de nos expériences, tels les esprits des défunts, et que nous revivrons ces sensations de l’autre côté, après notre passage Ici. Mais il est un pays plus proche, plus présent Maintenant, celui de notre mémoire, où l’abricotier, les asters, les menthes, l’herbe du matin, le pain chaud, les cheveux de Marie, la mésange qui picore une miette de gâteau, le verre de grenadine, le chapeau de paille, la merveille de la fenêtre ouverte nous retrouvent, aussi vivants que si l’ancien été nous attendait. Et – le sais-tu ? – il existe un cahier blanc que je t’ai offert pour témoigner de toute cette vie qui dure dans son absolue lumière parce qu’une seule phrase la prolonge aujourd’hui encore jusqu’au sourire.
Tristesse de ne pas revoir aujourd’hui au Livre sur La Place Jeannine Burny, la compagne poétique de Maurice Carême et la fondatrice de La Fondation Maurice Carême.
En deux-mille-dix, elle m’avait montré dans un vers, parmi les bruits et les remous de la foule, le sentier calme, vert et vif d’un poème.
Les mots y étaient si simples, si peu nombreux et si vrais que ce sentier avait été tracé par le Poète pour aller droit à l’âme.
« Les jours n’avaient plus d’ombre. Juin semblait infini Et, dans les prés sans nombre, Au loin, tout retardait la nuit.«
C’était tout simple extrait du recueil Dans la main de Dieu
Une question me hante. Si je te retrouvais, te reconnaîtrais-je ? On dit que les défunts prennent souvent l’apparence d’un papillon, d’une colombe…
Et si tu te décidais à me surprendre, serais-je sensible à cette surprise ? Tu pourrais, après tout, être un flocon de neige sur ma joue, cette poussière dans l’œil qui fait jaillir des larmes aussi brillantes que celles de mon vieux chagrin ou le baume d’un rayon de soleil sur les lèvres sèches de mon insomnie…
Tu pourrais être simplement le petit matin, quand l’étoile du Nord laisse dans mon rêve le souvenir de son point d’or. Tu pourrais être encore un crayon de couleur, l’appel de mon cahier blanc à cinq heures, la paisible respiration du chien qui dort, un laurier-rose dont les branches se penchent par-dessus la clôture du jardin interdit, un tableau qui m’attire dans une vitrine – et voilà que je m’échappe sur un sentier de printemps en pleine ville, guidée par l’ombrelle dansante d’une jeune fille qui me fait signe en se retournant de temps en temps -, l’ultime note d’une symphonie de Mahler, la brise qui me suit derrière son feuillage vert, un compliment espéré depuis si longtemps, un ami qui me revient de loin, le seuil d’une maison quelque part en Camargue, un poème qui me parle en silence, une lampe d’enfant dans ma solitude…
Mais peut-être que tu ne serais rien de tout cela et que tu attendrais patiemment que je te reconnaisse au cœur de mes habitudes, comme, par exemple, dans mon regard que je pose sur moi-même, mon regard qui s’attarde, chaque soir, dans mon miroir, mon regard devenu plus doux, plus clément au fil des ans et qui me dit en souriant :
« Tu vois ! Ce n’est pas grave ! Tout passe ! »,
mon regard qui, entre les battements d’ailes de quelques secondes de grâce me montrerait qu’en me voyant, moi, je te verrais, Toi, allumer en mon âme la flamme si frêle mais si présente de l’envie d’être en vie et d’écrire jusqu’à la fin cette vie-ci, humble comme le nouveau-né tout nu.
C’est ainsi, je crois, que je te reconnaîtrais car j’aurais la certitude que tu renaîtrais dans cette reconnaissance de qui nous avons été ensemble et de qui nous sommes devenus l’un sans l’autre.
Je songe à la maison de mon enfance, réduite à des éboulis.
Je songe à la chambre où vivaient mes rêves de fillette, au platane flamboyant près de ma fenêtre, aux tuiles couvertes de mousse, au banc de rotin vert sur lequel dormait la chatte blanche, aux frêles grappes qui pendaient de la vigne – tout cela détruit à coups de pelleteuse pour agrandir la superficie d’un supermarché.
Quelques jours avant de quitter définitivement la maison déjà vendue au grand PDG, mes parents ont fait le tour des pièces – toutes vides. Leurs pas résonnaient dans le silence de cet espace sacrifié.
Mais lorsqu’ils sont entrés dans ma chambre, ils ont par hasard levé les yeux au-dessus de la porte. Y était encore accroché le petit tableau de la Vierge à l’Enfant qu’ils avaient bien failli oublier. C’était un tableau tout doré. La Vierge, revêtue d’une robe orange brillante, tenait sur ses genoux son enfant nu, aux yeux écarquillés.
Je la regardais avant de m’endormir. Je me souviens de l’avoir fréquemment priée pour obtenir de bonnes notes à l’école, la seule chose vraiment importante pour que je sois acceptée par ma famille à cette époque.
Plus tard, alors que je devenais une adolescente, j’ai regardé la Vierge à l’Enfant autrement. Je me demandais si cette femme lumineuse, assise dans le tableau et souriante en tenant son enfant potelé entre ses bras, savait ce qu’était le sang du mois, les maux de ventre et la corolle douloureuse des seins à fleur de vêtement.
Je n’ai jamais eu de réponse. Mais je me suis sentie devenir une femme comme elle au fil du temps.
J’étais déjà partie bien loin lorsque la maison a été vendue pour disparaître avec son jardin, remplacée par un immense parking. À vrai dire, je dépérissais pour une peine de cœur et je n’avais plus ce cadre doré en mémoire. Je doutais fortement d’avoir un enfant de cette histoire d’amour et je m’en désolais.
Mais j’ai été bien contente d’apprendre, au cours d’une conversation, que mes parents avaient sauvé la Vierge à l’Enfant par pure coïncidence.
J’y ai perçu le signe qu’il fallait que je continue à vivre et surtout que je commence à nourrir la femme indépendante qui trépignait en moi.
Cette année-là, je suis revenue à mon journal que j’ai posé sur mon cœur comme un enfant et qui m’a conseillé de « laisser tomber cet homme ».
Mes parents ont accroché la Vierge à l’Enfant dans leur nouvelle chambre, au-dessus d’une autre porte et derrière le cadre, ils ont épinglé une tige de buis qui symbolise l’éternité au-delà de tout ce qui peut être détruit.
Au mot mémoire j’associe le mot miroir La mémoire est un miroir où se reflète l’éclat des choses passées
le garage à vélos sous le feuillage la serre de Grand-Père aux plantes entrelacées les œufs de Pâques cachés sous le noisetier les vitres vertes de la verrière qui rendaient l’ombre de ma chambre si claire l’épais rideau derrière lequel j’avais peur de voir surgir le Gnolo ce monstre hydrocéphale le tablier de Grand-Mère rempli de nèfles les fleurs de porcelaine bleue des tasses de thé le fauteuil à bascule sous le soleil de l’après-déjeuner le vitrail de la porte qui allumait le long de l’escalier des lueurs orangées le feu de feuilles flétries dont la fumée se dévidait jusqu’aux lisières de la ville
La mémoire est un miroir où les souvenirs brillent encore de tous leurs yeux d’or à la manière des astres morts
De 2000 à 2008, je me suis rendue régulièrement en Roumanie. Je partais aux vacances d’été.
J’ai visité le palais de Ceaucescu à Bucarest ; j’ai marché sur les longs tapis de velours ; j’ai détaillé les ors aux murs et aux plafonds.
Sous les pétales de diamant des lustres, la vaisselle était disposée – profonde soupière et assiettes de porcelaine avec couverts d’argent – comme si un dîner officiel allait avoir lieu et que le couple Ceaucescu s’apprêtait à faire son entrée.
Pendant tout ce temps où Ceaucescu vivait dans l’apparat, le peuple crevait de faim. Se procurer le moindre bout de savon était une lutte. Quand j’y ai passé le premier été, la Roumanie manquait encore de certaines choses mais, aux dires d’une femme qui s’y rendait depuis bien plus longtemps que moi, la situation s’améliorait.
Pour aller à la plage, je passais devant la résidence d’été de Ceaucescu qui bordait la Mer Noire. Les volets et les portes étaient clos depuis dix ans mais cela n’empêchait pas que des gardes fussent postés devant la longue grille de la résidence pour surveiller une maison fantôme. Des paons faisaient la roue. Je suppose qu’ils déploient encore leur plumage dans le silence, au moment où j’écris ceci.
Dans la ville touristique de Constanta, l’Occident laissait déjà son empreinte : affiches publicitaires représentant des femmes en tenue affriolante. Les fantasmes, si longtemps contenus, se déversaient dans les rues. Sur les marchés, j’achetais des beignets soupoudrés de sucre glace, comme si j’étais à la Foire de Nancy.
Mais les gens parlaient peu. Ils gardaient pour eux des secrets dont je pressentais l’horreur. J’ai fait connaissance d’une amie qui s’appelait Anca et qui avait une fille, elle-même prénommée Anca. Une seule fille. En effet, la politique des naissances préconisée par Ceaucescu interdisait aux femmes d’avoir plus d’un enfant. Évidemment, il n’y avait pas la structure médicale qui leur permettait d’avorter. Aussi beaucoup de femmes mouraient-elles de septicémie.
Un après-midi, sur la plage, une amie a avivé mon attention. Des jeunes femmes élancées, au corps parfait, étendaient leurs serviettes sur le sable. Mais lorsqu’elles montrèrent leur dos en se baissant, une épaisse et profonde cicatrice montait de leurs reins jusqu’à leurs omoplates. Mon amie m’a expliqué que ces femmes avaient été prélevées d’un de leur rein – ou d’un autre organe – lorsqu’elles étaient petites filles. Il en était ainsi sous Ceaucescu, comme dans toute dictature. Le régime porte atteinte aux esprits et aux corps.
J’ai mis beaucoup de temps à trouver une église, la première fois. Celle-ci était comme encastrée entre plusieurs murs. Pour Ceaucescu, il fallait supprimer la foi par des cache-églises. Une fois qu’on en avait franchi le seuil, l’ombre était tout étoilée de lueurs de bougies – vibrantes, ardentes, presque inextinguibles. Et si jamais l’une s’éteignait, une autre prenait immédiatement la relève.
Les partisans de Ceaucescu se sont fondus jusqu’à aujourd’hui dans la population. Ils cachent leur sympathie, encore bien vivace, pour le dictateur mort : tel guide, tel médecin, tel chef d’orchestre, tel poète raté veulent s’acheter une conscience. On ne reconnaît pas ces partisans immédiatement. Mais il y a toujours une phrase, une attitude, une intonation de voix brutale non maîtrisée qui mettent la mémoire en alerte.
On manquait encore de beaucoup de choses en Roumanie, quinze ans après la chute du dictateur.
Mais c’est au petit marché tout près de mon hôtel, lors du dernier été, que j’ai trouvé Les Mémoires de Marguerite Yourcenar, ouvrage épais dont les feuillets craquèrent sous mes doigts. Le livre n’avait sans doute pas été ouvert depuis longtemps et sa couverture crépita comme un feu d’artifice, là, sur l’étalage de ce bouquiniste de confession juive qui me regarda m’en aller avec mon livre qu’il avait spécialement emballé pour moi, dans un sachet de papier blanc, malgré mes excuses :
-Mais non ! Pas la peine ! Je vais le lire tout de suite !
Ce pays a désormais à cœur d’emballer chaque chose comme un présent.
Je vis aujourd’hui dans le même quartier où vivait grand-mère autrefois. Grâce aux souvenirs de mon temps passé avec elle, nous partageons les mêmes notes du clocher par-delà le temps. Je faisais ses courses une fois par semaine quand j’avais vingt ans. Une fois sortie des cours, je m’achetais un croissant aux amandes que je mangeais tout en me rendant chez elle. Grand-mère me faisait signe avec sa canne dorée. Son studio sous les toits fleurait bon la violette un peu fanée et l’eau de Cologne dont elle déposait chaque matin quelques gouttes derrière les oreilles. Je me souviens bien de ses coussins brodés, de ses poupées en porcelaine, de l’horloge dont la trotteuse scintillait sous la coiffe de verre et surtout, du calendrier accroché près de la fenêtre. Les feuillets se détachaient et les paysages changeaient au rythme de mes visites. Nous faisions ensemble la liste. Celle-ci ne variait guère : lait, œufs, pain, jambon, quelques pommes de terre, du persil parfois et, quand c’était la saison, le luxe d’une petite barquette de fraises ou de cerises. J’allais gaiement au magasin V, le panier d’osier de grand-mère à la main, fière de cette responsabilité. Je pense que mon aïeule appréciait davantage ma présence que ces courses que nous disposions ensuite religieusement dans son petit frigidaire. Quand je revenais, je voyais Claire (c’était le nom de ma grand-mère) qui m’attendait à contrejour. Je restais un peu. Nous discutions de la couleur du temps. -Cela va ? Me demandait-elle. -Cela va ! Répondais-je. Je ne livrais pas mes secrets, encore moins mes peines de cœur. Un jour, cependant, Claire m’a confié son grand regret : avoir eu quatre enfants qui ont accaparé toute sa vie de femme. Je m’entends lui répondre : -Il ne fallait pas les faire ! C’est alors qu’elle a crié, comme touchée en plein cœur par ma flèche de jeune femme maladroite : -Il n’y avait pas la pilule à l’époque ! Et j’ai songé, en me mordant les lèvres, à la jolie boîte rose et à ses comprimés que j’avais commencé à avaler chaque soir. Je suis partie fâchée par le ton de sa voix. Mais, sur les injonctions de ma mère, je lui ai fait les courses la semaine suivante. Nous nous sommes vite réconciliées. Elle avait autant besoin de moi que moi, d’elle dans cette grande ville où je ne connaissais pas grand monde. Pour l’anniversaire de mes vingt-et-un ans, elle m’a tendu un billet. Je me suis acheté une robe blanche avec des escarpins à talons. J’ai beaucoup aimé l’écho de mon pas et la danse de ma robe autour de mes jambes quand j’allais remplir son panier d’osier. L’été a passé. Est venu l’automne puis l’hiver et à nouveau, le printemps. J’étais pressée de grandir, d’aimer, de faire mes propres courses sans demander d’argent à mes parents. D’ailleurs, j’avais rencontré un garçon et je voulais le suivre dans la ville où il avait obtenu son premier poste. J’ignorais alors que cet homme ne m’aimait pas et qu’il me tromperait pour la première venue. Quand j’ai annoncé la nouvelle à Claire, celle-ci n’a paru nullement troublée et elle s’est exclamée : -Il faut savoir cueillir l’amour quand il est temps ! Sur le feuillet du calendrier, fleurissait un champ de lis. C’était l’ultime feuillet que je voyais. J’ai laissé Claire à contrejour pour aller me servir auprès de la vie. Je ne savais pas que mes expériences auraient un goût si amer. Grand-mère a confié ensuite à ma mère combien elle regrettait mes visites et qu’elle se surprenait à m’attendre quelquefois, l’ombre du contrejour sur ses épaules. Qu’avait-on inscrit ensemble sur la dernière liste de courses ? Des œufs, du pain, du jambon frais, du lait ? Peut-être des cerises rousses… « Les boucles d’oreilles du verger, quand on avait, nous, un cerisier ! » disait-elle parfois, lorsqu’il lui arrivait d’évoquer sa jeunesse. Je suis revenue quelques années après, bien triste et désabusée. Une chose était sûre : je n’aurais pas d’enfant avec cet homme pour lequel j’étais partie. Et pour grand-mère, c’était trop tard. Elle avait rejoint un temps où l’on ne détache plus les feuillets des calendriers. Je ne sais pas qui a hérité de son panier d’osier. Mais il y a une chose dont je suis désormais certaine : Les notes du clocher qui tintaient au-dessus du toit de son petit studio mansardé retentissent toujours avec la même joyeuse clarté à ma fenêtre. Et chaque samedi, je fais mes courses chez V.