On se sent très seul quand on écrit. On n’est jamais certain qu’il y aura, un jour, quelqu’un au bout de la page… On est le seul pèlerin dans ce voyage.
Écrire, c’est comme traverser une mer de glace. Aucune main ne saisira la nôtre pour nous aider à atteindre l’autre côté, d’ailleurs invisible, noyé dans le blanc infini. On ne peut poser ses pas dans l’empreinte des pas qui nous précèdent. On est l’auteur exclusif de la trace qu’on laisse pour soi.
Et pourtant, on a un fil à suivre, celui de l’encre sur lequel les mots perlent. On évolue ainsi doucement dans l’inconnu, en faisant uniquement confiance à la marque de notre passage qui s’annonce. Et si l’on cède à la tentation de crier tout ce que l’on a retenu jusqu’à présent, toute cette impuissance qui ne demande qu’à éclater comme un météore dans sa fuite, on se mettra à l’écoute de sa voix dont le vent se fera l’écho jusqu’à l’autre rive. On touchera la certitude de cette vérité qui s’inscrit en nous et qui ne demande qu’à s’énoncer encore.
Au fur et à mesure de notre progression au milieu du ciel que reflète le silence, les mots battront, telles des lueurs ardentes, tandis que la plume saisira fermement notre main pour que l’on glisse toujours plus loin vers ce point scintillant, là-bas…
C’est ainsi quand l’on traverse la page de glace : elle est tout l’espace où notre lumière avance.
On se sent si seul quand on écrit, avec le seul frottement du stylo sur le papier, si seul avec soi que l’on doute fort qu’un autre est sur le point d’apparaître au large de la page.
D’ailleurs, le passage de l’autre – ce promeneur sur nos propres traces – est bien improbable tellement il est lointain dans le temps et dans l’espace…
Comment cet autre peut-il, du reste, nous connaître, lui que l’on ne rencontrera sans doute jamais ?
Et pourtant, c’est parce que l’écriture est une traversée de la solitude qu’elle est véritablement un pari pascalien sur la foi.
Écris en t’abandonnant tout entier à ta solitude. Écris en confiant ce sentiment à cet inconnu au loin qui deviendra ton ami au-delà des époques et des distances :
« Voilà comment je me suis senti seul en longeant les vitrines illuminées de Noël. J’étais triste qu’il n’y ait que mes pas dans la neige. J’aurais vraiment aimé que Catherine marchât à mes côtés. Je lui avais laissé un message sur son répondeur, la veille, mais elle ne m’avait pas rappelé… »
« Voilà comment je me suis senti seul en conduisant sur cette route marocaine… Les ombres du crépuscule s’allongeaient devant moi… Je pensais que je n’atteindrais jamais ma destination…«
« Voilà comme je me suis sentie seule quand j’ai emmené ma chatte Noisette chez le vétérinaire. Je l’entendais miauler dans mes bras sans que je puisse rien y faire... »
Ne cache pas ta solitude dans des considérations générales dont ton lecteur n’aura que faire. Évoque au contraire comment elle a envahi ton regard, hanté tes oreilles ou collé à ta peau. Dis le craquement de sa neige jaune sous tes souliers, le ronronnement de son moteur, sa couleur mauve qui effaçait la ligne de démarcation entre la route et la terre, sa fourrure douce comme un adieu…
Et alors, il se produira un véritable miracle de foi. Ta page renverra comme un miroir à cet autre dont tu ignores toute l’existence – ton lecteur anonyme – sa solitude au cœur de laquelle il puisera ses mots :
« J’ai bien connu ce sentiment moi aussi… »
Lui aussi prendra un stylo pour écrire un poème, un début de nouvelle ou de roman sur un coin de table, quelque part en Israël ou en Angleterre :
« Voilà comment Paul s’est senti quand, au moment de franchir la porte A de l’aéroport, il n’a pas vu Claudine. Parmi tous ces visages, il n’y avait pas un regard familier. Les signes des mains qui s’agitaient en guise de reconnaissance n’étaient pas pour lui… Il s’est dit qu’il allait vivre trois mois dans une ville qui ne lui disait rien, une ville où il avait atterri pour une fille qui n’était même pas là pour l’accueillir…«
C’est ainsi que, quelque part, sur un point précis du globe, le frottement d’un stylo sur un papier répondra au bruit de ta page sous ton stylo à toi.
Tel est le miracle de l’écriture : faire correspondre deux solitudes ; faire converser deux cœurs sans que l’un et l’autre n’en sachent rien ; créer une complicité d’autant plus subtile qu’elle repose sur le frêle fil de l’encre tendu entre deux mains parfois distantes de centaines de siècles ; retrouver l’Autre qui invite avec sa plume à partir plus loin en soi :
« Lui aussi a vécu la même chose que moi. S’il en parle avec une telle intimité, une telle simplicité, je peux le faire, moi aussi…«
L’écriture pratiquée avec une semblable sincérité permet de transformer la solitude en une preuve de foi qui consiste à continuer à écrire, à bien suivre ton chemin qui ne mène qu’à une seule destination :
Je ne sais ce qui m’a réveillée, sans doute non seulement le sentiment d’être dans un nouvel endroit, mais aussi le plancher illuminé par l’aurore qui était apparue à la fenêtre sans rideaux.
Je venais d’emménager la veille.
Les cartons s’empilaient dans les coins, non défaits. J’avais juste déplié sommairement mon canapé-lit pour passer la nuit.
Et, au moment d’ouvrir les yeux, j’ai été éblouie par les scintillements des lambris au soleil. Je me souviens que j’ai été gagnée par un tel vertige que je me suis tenu la tête. Puis je me suis levée. Après avoir bu un café presque froid dans ma kitchenette et avoir fait un brin de toilette dans une salle de bains qu’enfin je ne partageais plus avec d’autres, j’ai revêtu ma robe fleurie.
Mon copain passerait en début d’après-midi pour m’aider à choisir des meubles à la Trocante.
Mais, en attendant, j’ai contemplé longuement le sol ensoleillé de mon nouveau studio. J’étais perdue. Qu’allais-je faire de cet espace, bien plus grand que celui de ma chambre d’étudiante ?
Même si ce n’était qu’un appartement d’une pièce, il me paraissait aussi immense qu’un palais. De quelles joies, quels peines et quels espoirs allais-je donc le peupler ?
C’est alors que je me suis sentie étreinte par la solitude. Je n’avais plus de nouvelles de mes parents qui s’étaient opposés à ce que je fréquente ce petit copain pour lequel j’avais emménagé là parce qu’il voulait préserver sa liberté.
J’ai laissé cette triste amie-pour-la-vie qu’est la solitude me prendre par le cœur. Je lui ai dit, du haut de mes vingt-deux ans :
-Viens ! Invite-moi à être ta partenaire, puisque c’est ainsi !
Sur le plancher baigné par la lumière du matin, il y avait ma petite chaîne Hi-Fi et à côté, quelques Cds : Maxime Le Forestier, Véronique Sanson et surtout, Supertramp.
Afin d’avoir plus de trempe face au commencement de ma nouvelle vie et pour m’aider à accomplir mes rêves déjà bien clairs, j’ai inséré dans le lecteur le Cd de Supertramp qui a démarré sur le morceau Dreamer :
-Dreamer ! You are a dreamer !
Et une certitude s’est mêlée à la fête.
Le plancher de l’appartement était mon espace. Qu’importait qu’il fût désert ! Qu’importait que mon pas y résonnât et renvoyât chaque matin ma présence à son propre écho ! Je ne l’entendais déjà plus, éteint par le son rock’n’roll de la batterie de Dreamer…
Sans le prévoir quelques instants auparavant, j’ai commencé à danser. Je tournais autour de moi-même, comme guidée par un cavalier imaginaire. Ma robe à fleurs se déployait en corolle jusqu’en haut de mes jambes. Il me semblait qu’elle remplissait tout l’espace et qu’en virevoltant de cette manière, elle apportait au jour un rayon de soleil supplémentaire, un rayon de flanelle bleu myosotis.
Sur ce plancher sans meuble ni tapis, il y avait la légèreté de ma danse et la musique – rien que la musique pour moi seule, entraînée par le mouvement de mon corps qui se suffisait à lui-même.
Bien plus tard, quand il m’est arrivé de penser que ma vie était telle une maison inhabitée, je me suis consolée à me souvenir de ce sol inondé de soleil.
Et j’ai retrouvé la précision de mon pied qui se posait entre deux étincelles de musique sur chaque lambris. Je crois que c’est ce jour-là que je me suis juré de faire de chaque espace-temps qui m’est donné une opportunité, un rêve qui m’entraîne toujours plus loin vers mon désir de vivre, une danse rien que pour le déhanchement avec les multiples reflets de l’aurore qui dansent, eux aussi, sur le plancher de bois verni.
Chaque pensionnaire sera désormais cloîtré dans sa chambre. Plus le droit d’aller voir les fleurs naissantes, les arbres et les oiseaux du petit jardin qui frôlent l’herbe de leurs ailes. Or, la vraie lumière adoucissait la maladie de ma mère qui va converser seule avec le fantôme de mon père au bord de son lit. Par sa fenêtre, on voit un toit de tuiles rouges, un mur de pierre et l’autoroute aujourd’hui déserte. L’éternité des jours sera rythmée par le bruit des chariots métalliques. – Une pincée de ciel bleu aussi, peut-être ? – Je veux bien, oui, merci !
Ouvrir la fenêtre : que la lumière du jour se pose sur les feuilles de sa saison de vie.
Fermer la porte : que les enfants se disputent pour une broutille ; que le conjoint s’ennuie ; qu’importe. Laisser chacun aujourd’hui découvrir son chemin, même s’il est désagréable.
Ne pas répondre au téléphone : la sonnerie a beau s’entêter ; dans un proche instant, elle se confondra avec la note du silence.
Suivre la volute de fumée qui danse au-dessus du thé.
Passer la main sur la douce encolure du chat…
Mais, quelle est cette lueur rose, soudain ?
C’est un pétale échappé du jardin d’enfance qui ouvre sa porte…
Tenter alors de l’attraper dans le ciel de printemps de la page