Il n’y a pas de vie parfaite pour écrire. Si tu attends le cahier idéal, la couleur merveilleuse de l’encre, la fenêtre ouverte sur la mer, l’événement palpitant, l’idée pertinente, l’amant attentionné, l’inspiration inépuisable, tu n’écriras jamais.
Écris avec ce que tu as, le papier trop fin que la pointe de ton stylo transperce, le temps gris, la rue passante, les miettes de pain que tu éloignes du coude lorsque tu arrives au bord de la page. Sonde la solitude de ton cœur et penche-toi sur le silence que tu ramènes. C’est surtout cela, à mon sens, l’écriture.
Écris sans rien attendre de chaque instant.
Écris parce que tu es vivant(e) et que la vie telle qu’elle est, telle qu’elle se présente aujourd’hui, te le demande.
Chaque page est à recommencer le lendemain. Qu’importent l’intensité, l’importance, voire l’excellence de l’écriture du jour précédent. Si l’on ne continue pas le travail le jour suivant, ce que l’on a fait la veille ne compte pas. L’écriture est une épreuve, dans les deux sens du terme, c’est-à-dire la version d’un livre qui permet de mesurer le degré de son achèvement, l’étape de sa formation, la potentialité de sa mise au monde et le test à passer avec toutes les difficultés qu’il comporte. Et l’on se méprend sur ce test. On croit à tort qu’il faut écrire bien, de manière parfaite, chaque jour. Non. Le test consiste à accepter d’avoir tout à faire aujourd’hui et d’écrire, simplement écrire – marquer la page, s’ancrer /s’encrer dans l’instant présent, c’est tout. Accepter que l’on n’a jamais fini, chaque jour de sa vie, que tout reste à vivre et à écrire, encore et encore…
Toute petite, je priais Dieu, le soir, couchée dans le noir. Je Lui demandais de changer la réalité. Mais lorsque je me réveillais, ma famille n’était pas plus gentille et les professeurs m’avaient toujours à l’œil.
Pourtant, sans que je m’en aperçoive, une autre réalité – la mienne -, s’est créée sur cette réalité. J’empruntais des livres de la Bibliothèque Verte dans la salle de lecture blafarde de la bibliothèque de ma ville. Et mes héroïnes préférées m’ont accompagnée chaque jour dans ce que j’avais à vivre. Elle partaient avec moi à l’école. Elles me racontaient leur vie pendant la récréation, tandis que j’étais assise sur l’une des marches glacées de l’escalier de pierre, en plein hiver. Alice Roy, en particulier, était ma plus grande amie. Et lorsque je voulais fuir la triste salle de classe toute grise, Oui-Oui, le petit pantin de bois me disait en cachette, installé sur mes genoux : En voiture ! Pour la grande aventure !
Pendant que ma mère se plaignait que sa maison était toute sale, je dansais avec les branches du platane au rythme du vent, devant la fenêtre de ma chambre. Et puis, j’avais ma marionnette, Cathie, qui mettait en scène par la seule entremise de ma main les disputes de famille en y apportant un humour touchant qui me faisait pleurer et rire aux éclats à la fois.
Quand j’ai grandi, j’ai voulu partir. Mais il n’y avait pas grand chose dans ma valise. C’est alors que la Poésie m’a dit : Viens ! Je t’emmène ! Ensemble, nous avons pris le chemin bordé de pins sylvestres jusqu’au chant d’une fontaine enchantée, cachée au cœur d’une forêt d’un autre temps. J’avais suivi la voix d’un poète, dit mineur, qui voyait immensément clair en mon âme.
Certes, la réalité n’avait pas changé mais mon regard sur cette réalité avait bel et bien changé. Si le monde extérieur existait toujours, je possédais, moi, un univers intérieur bien plus grand que ce monde qui, après tout, ne faisait sa révolution qu’autour de lui-même. Et les deux réalités se côtoyaient désormais, sans se heurter.
Et vous, comment vous créez-vous votre réalité quand l’autre est difficile à vivre ?
Nous avons pris, sans nous en apercevoir, le chemin devenu noir. Pas à pas, nous nous sommes éloignés de l’hôtel, de sa fête, de sa musique, de ses paillettes.
Les lampadaires étaient de plus en plus rares. Et pourtant, je m’en souviens comme si c’était hier : le souffle de la mer à ta gauche, nos épaules qui se frôlent…
Nous devisions sur ce que nous appelions Le Mystère Valérie, ses propos si bizarres, ses attitudes d’enfant,
cette fillette qu’elle confondait avec son aïeule, sa tendance à parler toute seule…
-Je me fais beaucoup de souci, disais-tu, et je suis certain qu’elle a une maladie de mémoire…
À tout cela, je ne savais évidemment que répondre. C’est en tentant de te réconforter que nous sommes arrivés
sous les étoiles, bien plus vives, bien plus nombreuses, sans les réverbères.
Les mots n’avaient, certes, pas élucidé le mystère du devenir de Valérie,
mais ils avaient éclairé l’instant toujours suivant de ce chemin de bord de mer
et nous avaient fait avancer ensemble, l’un se guidant d’après les paroles
de l’autre, comme s’il y avait eu jusqu’au bout, devant nous,
Je me souviens du flamboiement de la forêt à la fenêtre de la maison disparue Je me souviens de la gorgée de miel sur mon angine Je me souviens des brûlures d’ortie que je frôlais quand je marchais dans les herbes folles Je me souviens du bouquet de la mer qui s’ouvrait par surprise entre deux terres après de longues heures de route Je me souviens de mon adieu au cèdre du Liban du haut de mes sept ans Je me souviens de l’odeur d’imprimerie des catalogues de jouets dont je passais commande au Père Noël Je me souviens des indigestions de brioche Je me souviens des bâtons de réglisse que je suçais pendant ma varicelle Je me souviens de la croûte que j’enlevais avec délectation de mes blessures Je me souviens de ma longue conversation avec le noisetier j’en ai retenu le murmure des feuilles et le grand vague du vent Je me souviens de la bulle de chewing-gum rose qui a éclaté dans mes cheveux et l’institutrice m’a fait faire le tour des classes ainsi coiffée Je me souviens de ma rencontre avec l’abeille dans une corolle de rose Je me souviens de l’odeur de tabac dans le salon de mon grand-père Je me souviens du minuscule service à thé argenté pour petite fille Je me souviens de la panthère du tapis persan qui voulait me dévorer de toutes ses dents quand je marchais sur elle Je me souviens des sauces caramélisées de ma grand-mère Je me souviens des pleurs et de la morve ravalés sur l’insoluble problème de géométrie Je me souviens de mon cartable trop lourd dont la lanière me sciait les épaules Je me souviens d’un pays du Sud qui m’est revenu dans la triste salle d’étude alors que je n’y étais jamais allée Je me souviens de mon cahier ouvert après avoir marché longtemps dans la neige bleue Et j’ai compris bien après l’enfance qu’écrire c’est marcher dans la neige tous les jours même lorsque la lumière de l’été accroche sa dentelle dorée aux volets vénitiens Je me souviens de mes seins qui me faisaient mal quand j’enfourchais mon vélo C’était fini J’avais grandi
Écris ta vie telle qu’elle est. Et tu verras que, doucement, tandis que le fil de ton encre se dévidera, ce ne sera pas ta vie qui changera mais le regard que tu porteras sur elle. Tu la considéreras sous d’autres aspects. Tu repèreras ses angles morts et tu trouveras des solutions abordables pour chaque jour :