Se regarder dans le miroir des mots et se dire : « Je vais mal » ou « Je vais bien. »
Traverser la longue journée pour être à l’heure à ce bref rendez-vous fixé avec soi.
Choisir son cadre et son rythme.
S’entendre respirer.
Suivre son souffle.
S’attendre fidèlement à chaque espace parcouru, sans rien attendre du monde, des autres – et surtout de soi.
Partager sa journée entre « l’avant » et « l’après » de la page.
Se glisser dans les interstices.
Franchir la ligne.
Verser, déverser, épancher.
Être le témoin des marges qui s’effacent.
Être le contenant sécurisant des émotions qui s’apprêtent à déborder.
Rejoindre le bord. Puis tirer un trait.
Entrer dans la chambre blanche, déposer ses valises, fermer la porte et retrouver les autres, allégé.
Comparer le crépitement de la page tournée au craquement de la chrysalide.
Relater sa transformation, point par point.
Écouter ce murmure inaudible qui touchera la feuille avant d’effleurer les lèvres.
Répéter le geste. Sans se lasser. Parce que c’est ainsi que l’on a pleinement conscience de ce qui s’écrit, là et ici.
S’apercevoir que le temps coule à travers soi. Et que c’est bien ainsi. De même que l’on ne peut retenir le temps, on ne peut empêcher l’encre de s’en aller.
Capter ce qui passe. Et passer en même temps.
Écrire surtout pour ne pas relire, ni donner à lire. Parce que cela équivaudrait à arriver, et donc à mourir.
Écrire pour être.
Écrire pour être enfin délivré du besoin d’exister.
Une voix secrète me formulait une réponse dont je n’étais jamais vraiment certaine :
De l’œil du chat ?
D’une bulle de savon ?
Du mariage entre la feuille et le vent ?
Du crissement du sachet de friandises ?
D’une rédaction bien écrite ?
Plus tard, j’appris que la lumière était une vibration, une énergie démultipliée, émise par le soleil et que, même si elle descendait dans l’eau, elle ne se dissolvait pas, elle s’élargissait en une corolle qui enveloppait tous les joncs, les nénuphars, les saules, mon visage penché sous l’ondulation de mes cheveux.
Elle créait un reflet complet des êtres et des choses qu’aucun remous n’effaçait tant que la lumière durait.
Réflexion… Vision… Miroitement…
Je me délectais de ces mots. Mais, comment la lumière qui venait de si loin, des confins du ciel, pouvait-elle me trouver, moi, ce tout petit point presque invisible sur la page du monde ?
Comment repérait-elle ma main, mes cheveux, mes prunelles à travers lesquelles elle se contemplait pour illuminer ensuite mon sourire ?
Comment la lumière savait-elle que j’existais, moi qui me croyais aussi insignifiante qu’une frêle sauterelle qui disparaît dans la nuit verte de l’herbe ?
Et lorsque je n’y voyais plus, que ma lampe de chevet s’éteignait à fleur de mon sommeil, que je fermais les yeux,
cela signifiait-il
que la lumière ne me regardait plus, qu’elle m’avait quittée des yeux,
oubliée, perdue ?
Pourtant, je gardais longtemps derrière mes paupières l’éclat des lampions de la soirée, les lueurs des perles des colliers, une fois les tables et les chaises rangées, l’estrade démontée, les amis séparés…
Suffisamment longtemps pour que je croie encore en la joie et que cette foi me donne la force de faire à nouveau éclore, le lendemain, l’aurore d’un poème un peu maladroit…
Ce n’est que bien plus tard que je compris que peu importait la durée de l’obscurité,
un matin m’était toujours promis…
Pourquoi ?
Parce que la lumière était déjà en moi,
dès le premier instant de mes yeux ouverts…
Oui : cette énergie, cette vibration dont je croyais qu’elle traversait l’univers en un millième de seconde ne me repérait ici-bas que si je lui prêtais attention, que si je lui offrais la corbeille de mes doigts.
Dès lors, je n’avais plus de doute : La lumière ponctuait ma paume de pointillés d’or pour que je poursuive jusqu’à la fin de mon souffle sa longue phrase qui s’apprêtait peut-être à toucher au-delà de la nue le regard de quelqu’un, encore persuadé d’être invisible, et trop loin pour être reconnu.
La lumière se préparait, malgré l’immense ignorance du monde à l’égard de son inconditionnelle présence, à être reçue.
You’re welcome ma tige ardente le puzzle des pierres du chemin la planète d’or du tournesol le vent qui se contorsionne les cailloux des mots que polit chaque souffle la cloche Saint-Fiacre la gorge de neige de la pie le loup qui flaire le sourire dans le sommeil la lampe du désir les mousses à fleur de menthe la nébuleuse de mon sang la locomotive qui hoquète sur le quai du rêve la robe ajustée à mon cœur les cheveux du crépuscule la rouille dévoreuse d’enfance ma plume qui puise dans le noir des os l’encre de ma moelle cette ride sur le miroir de l’hôtel les pas des heures perdues la lumière qui remonte le corps de mon stylo sous le tam-tam de mes phalanges la solitude qui sonne du côté est pour que l’aurore soit le témoin d’un regard neuf le fleuve de mon lit qui se déverse dans ce pays où tous les murs sont abolis
Qu’advienne enfin une maison de feuilles
You’re welcome pour que je renonce pour que j’abandonne l’habitude de dire adieu pour qu’un poème métamorphose dans la chambre toutes les prairies en une mappemonde
You’re welcome parce que vous m’effacez sous vos racines et que cela me plaît de devenir la nuit penchée sur les paupières du nouveau-né
You’re welcome parce qu’un seul mot peut dénouer tant de cordes qui obstruaient la voix
You’re welcome parce que de l’autre côté de vous il y a encore une porte
You’re welcome parce que vous avez fait d’un éclat de verre brisé à mes pieds tout un visage à rencontrer
C’est certain Je ne deviendrai pas ce que vous voulez que je sois Parce que je suis
voilà tout
Je suis le tout
Demandez-vous à une étoile d’atténuer ou d’incliner sa lumière pour le plaisir de vos beaux yeux
J’ai l’enfance dans l’âme l’art de la désobéissance celle qui me mène de poème en poème et vous ne me rattraperez pas pour me ramener dans ma chambre
Je ne suis pas destinée à suivre la voie que vous avez tracée pour moi avant ma naissance
La preuve j’écris en partant de tous les points invisibles de la page je parcours l’espace du papier devant moi
Vous me demandez de me soumettre à vos sens interdits d’accepter vos bifurcations vos ronds-points où l’on revient au point de départ vos flèches toutes faites de me contenter de suivre les indications sans m’interroger
Mais savez-vous que j’ai toujours habité le bleu d’avant toute existence un bleu si profond que je me sens y descendre et en remonter purifiée comme si j’étais l’aube elle-même
Savez-vous que je connais l’immense champ du mot Liberté
Savez-vous que ce sont les graines semées par mon rire qui me donnent la voix à suivre
Je n’ai ni votre vocabulaire ni vos définitions du monde car j’accueille tous les sens possibles de la vie et seule la lumière du jour a le droit de me connaître comme si elle m’avait faite
C’est certain vous voulez m’enfermer à double tour parce qu’il ne faut pas que j’aille plus loin que vous
Mais sur terre il n’est pas question de concurrence seulement d’évolution L’infini des chemins des prairies du vent de l’azur que vous avez habité avant de venir ici est aussi en vous
Retrouvez la mémoire s’il vous plaît
Ce n’est pas en mettant l’oiseau entre des barreaux que vous effacerez le ciel Ouvrez votre cage Libérez-vous libérez-moi Notre monde d’ici-bas attend le mouvement de nos ailes pour réaliser
dans son rêve qu’il peut tout créer telle l’encre qui descend jusqu’à la pointe de la plume
pour faire perler la vérité venue de très haut
De la fourmi à l’éléphant de la goutte à la vasque du grain de sable à l’océan nous pouvons tout
Écris pour faire valoir tes droits Écris pour lâcher prise sur l’impossible Écris pour rattraper le temps perdu Écris pour courir après l’encre qui se dévide
Écris pour te délester de tes souvenirs Écris pour emporter tes joies avec toi Écris pour effacer l’enfance de ta mémoire Écris pour te pencher sur tes racines
Écris pour ne froisser personne Écris pour pouvoir froisser déchirer recommencer Écris pour prolonger la lumière Écris pour te confier à la nuit
Écris pour ouvrir la porte traverser la pièce franchir le seuil refermer la porte
Écris pour entrer chez le seul ami qui t’accueille tel que tu es
et qui sait t’écouter quand tu te tais ou quand tu cries
Toi-même
Écris pour tous ceux qui reconnaîtront l’écho de leur voix en toi
Écris pour tous ces Autres qui te ressemblent et qui sont si différents à la fois
Écris pour gommer rétablir affirmer réfuter dire la vérité à travers les rêves de chacun
Écris pour accomplir d’immenses désirs sur un tout petit carré de papier
Écris pour passer ta vie à retranscrire les conversations du monde entier
et y ajouter un mot le tien fût-il le seul
l’unique pourvu qu’il soit le mot souverain auquel tu tiens