Publié dans Journal de la lumière, Un cahier blanc pour mon deuil

Sans titre

Comme nous ne pourrons plus jamais nous revoir,
je te laisse apparaître
à travers ces mots que je t’adresse
et qui me regardent sous la lampe du soir.

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal de mes autres vies, Poésie, Récit de Vie

Le savon d’Alep

J’ai retrouvé le savon d’Alep
-depuis le temps que je le cherchais
dans toute sa rondeur
sa vérité
et son parfum de laurier

Celui-ci est traversé
par de légères
cordelettes
pour que je puisse l’accrocher
au mur de faïence

Et je prends conscience
après tant d’années
que je demeure
reliée
à ce beau soir étoilé

où nous sommes sorties
en clandestines
au hammam
Christiane
et moi

Est-ce que le miroir
au-dessus de la fontaine
-s’il existe encore –
reconnaîtrait
notre ancienne jeunesse ?

Je ne sais
Mais le savon d’Alep
laisse
la même trace
sur ma peau

que jadis
et je me surprends à penser
que je suis
pour ce temps
qui ne peut revenir

une page
sur laquelle
le savon
fait apparaître
en guise

de mots
des bulles de mousse
qui crépitent
en leur lueur
dorée

Géraldine Andrée

Publié dans Grapho-thérapie, Journal de la lumière, Méditations pour un rêve, Poésie, Poésie-thérapie

Sans titre

Que dans l’encre bleutée
de ton nom
qui achève
ta longue lettre

soit gardé
tout le ciel d’été
qui apparaissait
à ta fenêtre

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de la lumière, Journal de nuages, Le cahier de la vie

Il reste peu d’encre

Il reste
peu d’encre
c’est sûr
mais suffisamment

je pense
pour laisser
une trace
du chant

d’or
du poêle
qui attend
depuis la saison

de la mémoire
de s’allumer
sur la page
blanche

comme
les aubes
hivernales
de l’enfance

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Journal d'instants, Journal de la lumière, Journal de silence

Écrire sur les roses

Écrire sur les roses
depuis longtemps feues
pour mes yeux
mais qui flamboient encore

dans la seule saison
de ma mémoire
pour que l’encre
des mots

en garde l’éclat
jusqu’à la lampe
cette ultime corolle
du soir

Géraldine Andrée

Publié dans Ecrire pour autrui, Le cahier de la vie

Écrire la biographie d’un proche

Écrire la biographie d’un proche peut s’avérer délicat. En effet, même si l’on croit bien connaître cette personne, peut-on dire ce qu’elle a éprouvé, ressenti dans l’intimité de son coeur à certaines périodes de sa vie ? On ne perce pas si facilement le secret d’une âme ! C’est pour cette raison que l’on préfère raconter ses actions, ses réalisations, les événements qu’elle a vécus… On ne peut que rester « à la surface » de cette existence.

Et pourtant, il est possible d’écrire autrement la biographie de ce proche. Avant la séance de la rencontre avec le biographe, vous pouvez vous préparer un petit carnet et noter les préférences de cet être qui vous semble si familier. Qu’aime-t-il ? À cette simple question il est souvent bien difficile de répondre ! On est si habitué à sa présence que l’on ne se pose même pas la question.

Cherchez quels sont ses goûts ; cernez davantage ses passions qui ne sont pas forcément des activités mais des attirances, des valeurs, de simples attitudes, À travers ces pistes, vous saurez ce qu’il/elle affectionne.

Quelles sont ses senteurs préférées ?
Quelles fleurs rapporte-t-il/elle ?
Aime-t-il/elle la nature ou au contraire la ville ?
Quelle est sa cuisine de prédilection ?
Quelle musique écoute-t-il/elle ?
Et ses couleurs ? Avez-vous une idée du couleur qu’il/elle aime ?
Quelle est sa saison ?
Quels sont les animaux qu’il /elle a adoptés ou aimerait adopter ?

On peut écrire une biographie de sa mère en la faisant courir sous la pluie tiède d’été, en la faisant regarder un ciel étoilé ou un village provençal haut perché. On peut la dépeindre cousant en hiver et caressant son chat. Qu’importent les épreuves qu’elle a vécues ! Vous redonnez naissance sous la plume à une part irréductible d’elle-même, son essence que la vie ne rongera jamais.

Qu’importe si ce proche est décédé ! Retrouver son amour pour les orages, le bois de santal, la terre fraîche, les fleurs de lavande, les jardins japonais, la musique baroque vous restituera son regard, son visage, sa parole.

Et alors, plus qu’une simple biographie, plus qu’un simple récit de vie, vous aurez dessiné les contours de ce proche que vous croyiez connaître et qui, cependant, vous échappait sans que vous en ayez conscience.

Vous aurez réalisé un projet bien plus grand que celui de le faire (re)vivre : celui de le faire Être dans son propre livre.

Géraldine Andrée

Écrire le livre de vie d’un proche, c’est lui permettre d’Être avant tout.
Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Ton pas

Tu marches sans cesse dans ma mémoire 

Je me souviens de tes pas  

Ton pas qui se fait lourd au retour des courses 
Ton pas à côté du mien lors d’une ultime promenade, le mois qui précède ton départ pour là-bas, son écho régulier sur le trottoir 
Ton pas quand tu traînes des branches noires pour le grand feu d’été, fin août, sur le chemin de l’ancien jardin 
Ton pas qui ne cesse d’approcher le seuil de ma chambre dès que je suis seule avec mon premier amoureux, ton pas qui m’épie, me met en garde ; ton pas qui me traque et qui m’agace 
Ton pas pendant que tu déambules derrière ma porte, à la fin de ta vie ; je ne sais alors ce que tu cherches, sans doute quelque chose que tu as perdu depuis longtemps et qui à moi aussi m’échappe 
Ton pas lorsque tu réfléchis, mains derrière le dos ; le pas traînant de ton souci, de tes non-dits 
Ton pas qui fait retentir chaque marche d’escalier et craquer les parquets 
Ton pas qui foule les feuilles tombées, disperse les plumes détachées des oiseaux 
Ton pas qui m’effraie, enfant, car il m’avertit que tu vas me gronder 
Ton pas qui m’empêche de rêver, de jouer, qui vient m’annoncer l’heure de me mettre au travail 
Ton pas, métronome du temps où je dois abandonner la vivacité de mon rire et redevenir sage 
Ton pas qui interrompt mon songe de joie, mes escapades dans d’autres vies, mes voyages sur des océans de couleur 

Je pense à ton pas qui a longé les couloirs de l’hôpital, jusqu’à cette salle blanche où tu as cessé brutalement de respirer – tu avais mis pour cela des chaussettes propres 
Je t’entendais toujours revenir 
Je ne t’ai pas entendu partir, cette nuit-là 
Je veux croire 
que ton pas, si pesant souvent et si lent, s’est fait plume, flocon, poussière de soleil, un soir de novembre  
Peut-être que tu t’es délivré de cette manière de te déplacer propre à cette vie ; peut-être que cela ne t’était plus utile et que tu t’es élancé comme les ailes de ce papillon moucheté qui voletait au bord de la fenêtre de ta chambre, trois semaines avant ton départ 
Peut-être que tu as traversé les murs, sans adresser de signe d’au revoir à nos regards 
J’ose espérer que tu t’es élevé au-dessus de ces océans de couleur dont je te soutenais l’existence malgré ton refus d’y croire 
 

Ton pas en tout cas 
est là 
Il martèle chacun de mes jours 
Il permet – j’en suis certaine – 
à chacun de mes poèmes 
de s’écrire, 
d’advenir
lentement
mais sûrement, 
de laisser sa trace 
dans ma vie 
Telle est ton absence 
Tu entres en moi 
et tu ne sors pas 
C’est pour cela, 
je crois, 
que je ne mets pas  
de point 
final 
au souvenir 
de ton pas 

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de la lumière, Journal de ma résilience, Le journal de mes autres vies, Le journal des confins

Écrire la nuit

Écrire la nuit au rythme de la musique
des poésies, des récits
et me souvenir de ces longs voyages nocturnes
avec des morceaux d’Enya
qui remplissaient l’habitacle de la voiture.

La route s’éclairait au fur et à mesure que nous avancions
tout comme le mot allume la lueur du mot suivant.
De chaque côté de la vitre, c’était le désert de l’Atlas
et de frêles touffes d’herbes brunes
qui apparaissaient devant les phares.

L’écriture et le voyage ont un point commun :
la confiance en sa propre trace,
quels que soient l’intensité du noir,
la faiblesse de la lampe,
la sécheresse qui menace.

L’écriture me conduit
dans la nuit.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de silence, Méditations pour un rêve, Poésie-thérapie

Je me demande

Je me demande

pourquoi chaque note de pluie quand elle se brise laisse sur la rambarde de la terrasse une étincelle unique
pourquoi je me souviens si bien du jardin de jadis les nuits de pleine lune
où va le chemin tôt le matin
si le bleu de la mer se prépare à me rencontrer lorsque je trempe ma plume dans l’encrier
quand viendra l’Ami
s’il voit déjà de sa fenêtre la flamme de ma bougie
en quoi me réincarnerai-je dans ma prochaine vie : un chat un lys ou peut-être même l’éclat du lapis-lazuli
pourquoi je vis en rêve dans un village que je n’ai jamais visité en vérité
pourquoi j’entends si précisément le hennissement des chevaux sur sa place et le tintement des seaux à sa source
d’où viennent les poèmes qui affleurent le silence
et surtout je me demande
pour qui j’écris tout cela pour aviver quelle joie et apaiser quelle peine que je ne connais pas

Géraldine Andrée

Je me demande qui a déposé la lueur de cette voix dans mon coeur…

Publié dans Actualité, histoire, Le journal de mes autres vies

Le miroir

Je me souviens d’un miroir rond et doré dans ma chambre d’hôtel à Alep. L’hôtel n’existe plus. Il a été pulvérisé. Mais je revois si bien le miroir. Il étincelait sous les lampes de la salle de bain laquée de blanc. Et il me semblait qu’il allumait sur mon visage des étincelles de diamant. Le miroir a dû se briser en mille morceaux sous un souffle très puissant contre lequel on ne peut rien. Il est toujours là, pourtant. En quelques mots, je l’accroche dans un autre espace tout aussi blanc, celui de la page. Je le fais briller avec ma lampe de chevet. Je m’y regarde. Je me vois songer que rien ne se perd. Ma mémoire devient ce miroir où réapparaît tout ce que l’on croyait à jamais effacé. Ma mémoire devient miroir vivant.

Géraldine Andrée