Toute petite, je voulais prendre mon envol loin de l’école, loin de son âcre odeur de colle, de ses feutres aux traits épais, de ses mauvaises notes, de ses rondes où je n’entrais jamais ; laisser accroché au clou rouillé le sac jauni de mon goûter et rendre à la maîtresse mes fragments de papier déchirés. Toute petite, je rêvais de nager dans la lumière en me retournant de temps en temps sur le dos. Mais je n’avais pas d’ailes pour faire mon voyage. Alors, je m’évadais en regardant trembler le feuillage du seul arbre de la cour près de la fenêtre et j’enviais l’oiseau envoyé par le jour qui se posait sur une branche, avant de reprendre sa course dans le ciel.
Une clé m’a délivrée, celle de l’alphabet, quand je compris qu’il composait les mots d’une formule secrète qui m’aiderait à passer à travers la porte. J’ai commencé à écrire – maladroitement certes – des poésies vacillantes, frémissantes cependant, avec un crayon de couleur verte et c’est ainsi qu’à ma manière, je suis devenue cet oiseau que je rêvais d’être. J’avais pris pour ailes les feuilles de mon cahier ouvert qui, tout au long de mon adolescence, a traversé l’immense silence pour me déposer sur l’île dorée d’une lampe où je pouvais tracer, en concertation avec moi seule, l’itinéraire d’autres vols qui dureraient bien une vie entière.
Je vis en ville. Mais chaque matin, je vais dans mon jardin. Là, je sème un rêve ; j’observe comment pousse un projet, tenu droit par le tuteur de ma volonté ; je plante un espoir ; je fais mûrir des pensées en prenant bien soin de leurs graines. Je récolte des fruits qui sont souvent très différents de ce que je croyais. Qu’importe ! Je les répertorie patiemment sous ma paume en donnant un nom à chacun.
Parfois aussi, je désespère. L’étendue devant moi semble silencieuse et gelée. Alors, il faut que j’attende d’être réchauffée par une lumière qui vient des profondeurs pour creuser loin, jusqu’à la source du souci. Et quand une goutte de délivrance jaillit, je la dépose sur le brin d’une promesse. Je sais que seul le temps a le pouvoir de la floraison – et donc de la réponse.
Je me contente de me pencher sur ce qui doit advenir. La feuille ne peut m’accorder un signe que si elle est maintenue en vie par la sève montant des racines. L’encre du jour est cette sève qui me relie à elle. Je tends l’oreille pour témoigner de son voyage.
Je vis en ville mais chaque matin, je jardine, c’est-à-dire que j’écris dans mon cahier intime.
Mon journal n’est pas constitué de sentiments éthérés, de quête d’amour éperdue, de grandes considérations spirituelles.
Un lecteur érudit serait bien déçu s’il s’y aventurait.
Non. Mon journal relate les miettes de biscotte qui traînent sur la table, la lettre qui se fait attendre, la poussière sur le téléviseur, la tache difficilement lavable sur la jupe, la mémoire perdue de ma mère, la chaise dans laquelle s’est assis pour la dernière fois mon père, ma soif de mots pour dire le réel.
On y trouve aussi des rêves que je fais dans d’autres dimensions mais toujours avec des mots terrestres : « les troncs serrés des arbres », « la forêt ouverte comme une échancrure de robe sur le ciel si je vais plus loin », « le ronronnement de mon sang maintenant que tu es absent pour toujours ».
On peut y lire des insultes comme des gratitudes, des colères comme des prières. Chaque mot existe. Rien n’est effacé. Le lapsus a sa place car il est le mot juste pour la part la plus secrète, la plus obscure de moi-même.
Et dans la lumière du jour, toutes mes ombres exécutent sur la page un beau ballet.
Julia Cameron, dans son best-seller The Artist’s way/ Libérez votre créativité, raconte comment, en écrivant ses pages du matin, elle sirote un café avec son ombre.
Et vous, quelles sont vos parts d’ombre ? En quoi se révèlent-elles aussi créatrices que vos parts de lumière ?
@L’Encre au fil des jours
Géraldine Andrée
Mon journal relate ma soif de mots pour dire le réel.
Je m’attarde dans mon propre murmure. Alors que tout le monde est déjà couché, je reste là, assise à la table du jardin et, sous la bougie qui se consume doucement, j’ouvre mon journal intime et j’écris.
Un lecteur potentiel serait bien déçu. Il ne trouverait pas ce que j’ai vécu, expérimenté, les interdits que j’ai transgressés, mes peines de cœur du genre « Matthieu ne m’a pas regardée… »
Il entrerait seulement dans des pays qui ne figurent sur aucune carte, les étendues de fleurs de ma solitude, des paysages-états d’âme, comme dit ma professeure de français, les terres sans confins de mes sentiments.
Je n’ai que seize ans et je ne sors pas avec les copains. Je ne fume pas de joint, adossée à un mur de la rue en riant bruyamment. Je ne rentre pas tard au point d’inquiéter mes parents. Mais ceux-ci se font du souci autrement. Ma plume m’emmène hors de la maison ; le fil de mon encre m’éloigne de la vie quotidienne, faite de disputes et de rancœurs. ILS ne peuvent pas me rattraper car ILS ne savent pas où je me situe. Je rogne les marges. Mes nuits sont des pages vierges, des plages blanches sur lesquelles ma rivière dessine ses méandres lisibles pour moi seule.
Ma mère me crie :
-Va te coucher !
Pourquoi ? Je suis déjà dans un long rêve !
Je vois à ses yeux qu’elle a peur des rives secrètes que j’accoste, peur des secrets que je peux entrapercevoir à travers le regard des mots.
Et si c’était vrai ? Si ma traversée était définitive ? Si je passais de l’autre côté du miroir du réel ? Si je ne revenais pas de l’écriture ?
En écrivant dans ce journal d’adolescente, j’apprends aux autres à vivre sans moi.
Écrire, c’est, pour moi, lâcher prise sur ce que je veux posséder encore et qui ne m’appartient plus, les souvenirs, ces chers souvenirs que je rêve d’étreindre, bien qu’ils ne soient que des fantômes comme, par exemple,
la maison de mon enfance et son jardin constellé de feuilles
les yeux d’or de la chatte feue
le rire de ma mère qui a tout oublié aujourd’hui
la cuisine qui fleurait bon la confiture chaude de prunes aux reflets fauves
la bouteille de vin que débouchait mon père lors des déjeuners d’hiver
le grain de beauté sur le menton de mon père et qui s’est défait sous la terre
l’insouciance de mes seize ans quand je voulais croquer la vie à pleines dents
la robe de dentelle toute dansante sur mes hanches de jeune fille
mes anciens journaux intimes que je ne retrouve plus
l’aube tout éclatante dans la maison de Provence dont j’ai perdu l’adresse
le petit sentier bleu qui me menait vers un autre sentier et qu’une autoroute a aujourd’hui effacé
le scintillement de la cascade asséchée
les sachets de lavande au cœur des vieux étés
la soupière de ma grand-mère, dilapidée dans un héritage
ma bicyclette argentée vendue sur le Bon Coin
mes longs cheveux coupés parce qu’ils étaient trop difficiles à coiffer
mes poèmes en rupture d’édition
les lettres si pâles d’une carte d’amie, à jamais illisibles, comme si cette carte m’était envoyée de nulle part
le soleil couchant au-dessus de la colline sur laquelle se dresse désormais un immeuble
la jeunesse ardente qui bat telle une flamme de bougie – et puis, la nuit plus rien, si ce n’est un point de lueur dans le silence qu’il faut regarder aussi longtemps qu’il dure
Tous ces souvenirs, je les confie au papier et je les laisse aller parce qu’ils s’en vont de toute façon, bien avant l’expression de ma volonté – fil de l’encre devenus.
Pour écrire sur le chêne depuis longtemps arraché, je deviens sa sève qui transporte sa force jusqu’à la branche la plus haute.
Pour écrire sur le jardin à jamais interdit, je deviens sa plume d’oiseau qui ranime les herbes, sa goutte de rosée qui ressuscite toute la fontaine et par un mot, rien qu’un mot qui se fait fruit, le jardin est enfin rendu car je suis jardin pour toutes les feuilles à venir.
Pour écrire sur la poupée abandonnée Catherine, je deviens ses yeux bleus perdus dans le vague, son attente héroïque au fond d’une malle, son cœur de chiffon si tendre au cœur de l’enfance.
Pour écrire sur la maison quittée, je deviens le parfum de la chaude compote de reines-claudes qui se répand dans les chambres. Et c’est moi, ce pas qui invite l’écho dans le couloir où plus personne ne vient. C’est moi, le seuil que les défunts franchissent pour se réunir autour de la petite lampe.
Pour écrire sur le miroir détruit, je deviens les fleurs de fer qui l’entourent, son reflet où frémit une flamme de bougie, mon regard qui, en cherchant qui je suis vraiment, lui sourit.
Et en confiant au fil de l’encre tout ce qui a disparu, j’écris à la Vie tout ce que les absents sont devenus.