Je vis en ville. Mais chaque matin, je vais dans mon jardin. Là, je sème un rêve ; j’observe comment pousse un projet, tenu droit par le tuteur de ma volonté ; je plante un espoir ; je fais mûrir des pensées en prenant bien soin de leurs graines. Je récolte des fruits qui sont souvent très différents de ce que je croyais. Qu’importe ! Je les répertorie patiemment sous ma paume en donnant un nom à chacun.
Parfois aussi, je désespère. L’étendue devant moi semble silencieuse et gelée. Alors, il faut que j’attende d’être réchauffée par une lumière qui vient des profondeurs pour creuser loin, jusqu’à la source du souci. Et quand une goutte de délivrance jaillit, je la dépose sur le brin d’une promesse. Je sais que seul le temps a le pouvoir de la floraison – et donc de la réponse.
Je me contente de me pencher sur ce qui doit advenir. La feuille ne peut m’accorder un signe que si elle est maintenue en vie par la sève montant des racines. L’encre du jour est cette sève qui me relie à elle. Je tends l’oreille pour témoigner de son voyage.
Je vis en ville mais chaque matin, je jardine, c’est-à-dire que j’écris dans mon cahier intime.
Si j’attends que la vie m’apporte l’inspiration, je n’écrirai jamais. Alors, j’écris pour que la vie m’inspire, comme si je semais des graines pour que les oiseaux viennent.
Avec sa plume, elle retourne au cœur de l’été de ses dix ans, dans la maison de vacances de sa grand-mère où la brise se répond à elle-même par chaque fenêtre ouverte, où brille l’herbe sous le soleil d’août, constellée de lueurs vertes.
La maison de l’enfance fleure bon la confiture chaude de reines-claudes.
Le ventre rempli de fruits, un peu alourdie par sa gourmandise, elle joue près de la remise à la marelle dont elle a tracé les traits de craie blanche sur la pierre grise.
Elle sautille ainsi de case en case, depuis la terre jusqu’au ciel, c’est-à-dire jusqu’à la tache d’ombre dans laquelle se love la chatte qui parfois tressaille, traversée par un rêve – sans doute est-ce la rencontre d’un chat d’un autre pelage…
Puis elle répond à l’appel de sa grand-mère qui se pose, telle une aile chatouilleuse sur son oreille :
-Viens, ma petite ! C’est l’heure !
-Oui ! J’arrive !
Et elle se retrouve à vivre dans l’été de ses cinquante ans. Elle se sent alourdie par la vie qui lui a bien souvent offert des fruits verts. Elle a perdu l’insouciance qui l’incitait à sauter dans des cases blanches depuis cette terre dont elle a pensé, à plusieurs reprises, être étrangère.
Mais elle possède la maturité nécessaire de jouer à une autre marelle – celle d’un poème évoquant sa vie et qu’elle écrit dans son cahier gris par une chaude après-midi de dimanche d’août.
Elle saute lentement, de carreau en carreau. Les enjambements remplacent son cloche-pied de petite fille entre les numéros, désormais devenus des mots.
Et elle sait qu’elle a atteint le ciel lorsqu’avec la pointe de sa plume Major, elle est arrivée jusqu’à son cœur.
Au mot mémoire j’associe le mot miroir La mémoire est un miroir où se reflète l’éclat des choses passées
le garage à vélos sous le feuillage la serre de Grand-Père aux plantes entrelacées les œufs de Pâques cachés sous le noisetier les vitres vertes de la verrière qui rendaient l’ombre de ma chambre si claire l’épais rideau derrière lequel j’avais peur de voir surgir le Gnolo ce monstre hydrocéphale le tablier de Grand-Mère rempli de nèfles les fleurs de porcelaine bleue des tasses de thé le fauteuil à bascule sous le soleil de l’après-déjeuner le vitrail de la porte qui allumait le long de l’escalier des lueurs orangées le feu de feuilles flétries dont la fumée se dévidait jusqu’aux lisières de la ville
La mémoire est un miroir où les souvenirs brillent encore de tous leurs yeux d’or à la manière des astres morts