Qui sème les souvenirs dans ma mémoire fertile, pour qu’ils refleurissent ?
Qui me dit : « Le temps veille sur leur germination » ? Qui dicte à la bille de mon stylo : « Fais confiance à la force encore frêle de leurs jeunes pousses, au point encore invisible de leurs bourgeons », comme s’il me fallait renaître, cette fois-ci, dans la connaissance précise des cycles ? Qui me murmure depuis un lointain pays :
« Elles se lèvent, les tiges des rires ; elles se préparent, les corolles des regards ; ils s’apprêtent, les pétales des paupières » ?
Qui m’annonce de source sûre : « L’heure est venue de faire de ta mémoire une récolte avec laquelle tu pourras franchir le seuil de demain » ?
Mais, lorsque je cueille, hélas, les myrtilles, les trèfles, les cosmos, l’anis en étoile que tout le ciel de ma paume de jadis contenait, qui sait pourquoi je ne ressens rien de leur rondeur, de leur piquant, de leur parfum ?
La myrtille est une si petite lueur, le trèfle, une feuille feue, le cosmos, un œil qui se ferme avant la fin du jour, l’anis, une étoile éteinte.
Qui est le témoin de cette évidence : les souvenirs ne sont que des mots qui remplissent le panier de papier d’un vieux cahier retrouvé,
ni plus ni moins ?
Et qui, alors, me console en me soufflant : « Continue ce que tu as commencé !
Chacun de tes souvenirs fait fleurir un poème pour le monde, quand celui-ci sera prêt à accueillir la belle saison » ?
Qui m’invite à vivre encore pour écrire, seulement écrire ?
Adolescente, j’avais une vaste chambre et une grande table sur laquelle je pouvais ouvrir plusieurs cahiers – ceux de mes leçons et de mes devoirs du jour, à côté de mon journal intime et de mon cahier de contes secrets. Je revois ma trousse profonde contenant tous mes stylos et feutres de couleur. Je possédais même une plume à tremper dans un encrier.
Vous pourriez me dire :
« Comme tu étais gâtée ! »
Et je vous comprends. Il ne me manquait rien. Ma chambre donnant sur un jardin, je disposais de tout l’espace pour étudier.
Ce que j’ignorais, c’est que j’avais également un autre espace de création, très important, et qui était régulièrement bafoué :
mon espace intérieur,
vous savez,
celui de l’âme, celui du cœur,
d’où jaillissent les rêves les plus féconds,
d’où naissent les désirs qui nous nourrissent.
Cet espace de trésors, j’en méconnaissais l’existence, le territoire, malgré mes voyages sur le papier ligné.
Pourquoi ?
Parce que mes parents et ma sœur pouvaient entrer comme ils voulaient, sans frapper.
Ils se permettaient d’ouvrir mes tiroirs. Un jour, ce fut l’esclandre, parce qu’ils avaient trouvé une boîte de pilules contraceptives.
Mon père surgissait pour m’empêcher d’écrire mes histoires personnelles qu’il nommait « fariboles ». Il craignait sans doute que mes fées, mes elfes et mes lutins n’éclairent une part d’ombre merveilleuse en lui qu’il voulait garder cachée à ses propres yeux.
J’ai acheté un cahier qui se fermait avec une clé dorée. Au moins cet endroit qui matérialisait mon espace psychique était-il protégé.
Mais un dérangement imprévisible était toujours possible, détournant le cours d’une idée, la rivière d’un poème, la source elle-même.
Cette négation de l’existence de mon espace de création intérieur m’a bloquée dans beaucoup de projets.
Je me souviens comment, dans la résidence universitaire où je logeais, une pseudo amie s’épanchait sur ses peines de cœur chaque soir, à demi couchée sur mon lit, m’empêchant de régler les miennes dans mon carnet ou de rendre cette dissertation urgente pour le lendemain.
Aujourd’hui, je ne résiste pas au vieux réflexe d’aménager mon espace de création extérieur pour créer.
Comme pour me préserver des éventuels importuns.
Allumer une bougie, faire la vaisselle, la lessive, chercher LE stylo du moment… Tout doit être propre et net pour démarrer ma séance d’écriture.
Je sais pertinemment que je procrastine et que je perds, en agissant ainsi, de précieuses minutes pour continuer à écrire quelques lignes de plus, alors que je suis déjà si pressée.
Mon amie Julia me l’a si souvent dit :
« Saisis un vieux stylo Bic, bon sang, un cahier de brouillon tout taché, et écris, même au milieu des miettes de croissant, des gouttes de Nutella, à côté de ta tasse de café froid. Pas besoin d’encens, de lampe tamisée. »
J’ai déjà eu l’occasion de le constater : je peux commencer à écrire dans un espace encombré et avoir les idées claires, démarrer un projet de roman tandis que la poêle à crêpes reste dans l’évier et trouver mon œuvre aboutie, réussie – in fine,
car toute création part de l’espace intérieur.
Et si je ne m’autorise pas à privilégier mon intériorité créatrice, qu’advient-il des mots en attente ? Ceux-ci continuent à patienter. Désespérément pour eux et pour moi.
Nul besoin d’une vie en ordre pour dérouler la trame de cette broderie qu’est le texte qui demande à voir le jour.
Un marteau-piqueur peut tonitruer dans l’espace de création extérieur… Tant que vos projets ne sont pas dérobés dans la chambre de votre cœur par ce que je nomme aujourd’hui « une intrusion » ou une « interférence », vous êtes en sécurité dans la vie que vous donnez à votre rêve, pour qu’il naisse, un jour, sur l’immense table du monde.
Et si je vous disais qu’après des pages et des pages d’écriture, il ne reste plus que le silence ?
J’ai écrit Le Regard de ma mère chaque jour de l’été 2025, tandis que la lumière que filtraient mes volets mi-clos rayait les feuillets de mon cahier.
Je ne passais pas la journée à écrire. Je me réservais des plages pour avancer dans l’œuvre. J’ai toujours procédé ainsi pour mes projets, page après page, mot après mot. L’écriture est un parcours de longue distance qui s’effectue un pas après l’autre. Il faut économiser ses forces si l’on veut arriver à destination. Le souffle est compté – d’autant plus que j’avais mesuré celui de Maman en instants. Autrement dit, j’avais intégré l’écriture de mon livre à ma vie et non le contraire. Une fois les pages du jour remplies, je vaquais à mes activités quotidiennes.
Les motifs du livre se sont déroulés naturellement et lentement, comme les arabesques d’un tapis persan. Je possédais la trame du récit. Maman m’avait suffisamment narré des épisodes de sa vie dans la cuisine de mon enfance. Je tenais fermement le fil de leur chronologie.
Et si je vous disais le plus important dans ce billet ?
J’ai su que le livre était fini au grand silence que j’ai ressenti au point final placé après le mot « point ».
Ce n’est pas ce mot en lui-même qui fut le signe de l’achèvement de l’ouvrage, non, mais ce silence perçu par tous les pores de ma peau, et parfaitement entendu, comme lorsque je me suis retrouvée en 2006 seule dans le désert – avec l’autocar du voyage organisé qui attendait tout de même, à moitié caché derrière une dune.
Le crépitement du sable balayé par la main du vent. Des grains qui étoilaient mon visage et m’aveuglaient. L’écho du ciel. Le murmure du sang dans mes tempes. Le sentiment d’être en-dehors de l’espace, au milieu de l’immensité. Un minuscule point, en quelque sorte, entre les replis d’une page ocre. Ma respiration imperceptible dans l’infini.
Le désert me renvoyait à mon propre pouls.
Voilà comment m’est parvenu le silence après l’écriture du livre : une pulsation.
Comme si le souvenir du souffle de ma mère que je retraçais dans ces pages m’avait vidée.
Pourtant, paradoxalement, je me sentais comblée.
En effet, si je n’avais plus rien à dire, c’était parce que j’avais tout dit.
Tout dit au sujet de ma mère et de la fille que j’avais été.
Peu m’importait que ce livre fût lu. Il existait. C’était l’essentiel.
Ensuite, je ne sais plus.
Est-ce le livre qui s’est éloigné de moi ?
Est-ce moi qui me suis éloignée du livre ?
Je sais seulement qu’un sillage s’était creusé entre la passagère que j’étais – l’initiatrice du projet de voyage – et le véhicule – l’écriture – qui m’avait déposée au cœur du sable. Preuve, certes, qu’une distance inexorable se créait, mais aussi qu’une rencontre significative avait bel et bien eu lieu.
J’avais accompli ce qui devait l’être : redonner une mémoire à la vie effacée de cette femme parmi tant d’autres, et pourtant unique, puisqu’elle fut ma mère.
Je pouvais retrouver la paix.
Alors, je m’en suis retournée vers l’autocar de ma vie en prenant soin de poser mes pieds dans l’exacte empreinte de mes pas.
loin des régiments, des règlements, des jugements.
La nuit est en elle-même un voyage.
Souviens-toi. Oui.
La route dans la nuit. De part et d’autre, le sable brillant comme du mica sous la lune, des points d’herbe jaunie que désignent les yeux des étoiles.
Visions fugaces, si vite évanouies mais que tu gardes sur la rétine, tel un signe qui te guide.
Et dans tout l’habitacle, la playlist d’Enya
– Celts, Aniron, Paint the sky with stars -, infinie. Combien de temps durera le voyage ? Comment savoir ?
Le temps ne signifie rien, car seul importe ce fragment de route qu’éclairent les phares, pour cette seconde, cet instant seulement. Tu ne vois la route qu’en la traçant. La destination ? On verra plus tard.
Voici le ruban du voyage, déroulé d’une lueur à un accord, d’une note à un silence, avant que le morceau ne reprenne sur la plage trois.
La nuit est un temps dans l’espace, un espace dans le temps.
Nous arrivons à la baie quand l’aurore se répand dans le ciel comme un encrier d’enfant.
Perclus de fatigue, ivres de route, d’inconnu, de musique. Étourdis par le ronronnement du moteur qui s’arrête soudain. Perdus, un peu étonnés d’être au bon endroit. Figés dans un vertige qui continue à nous faire tanguer à travers sa spirale.
Chancelants comme si nous nous trouvions au bord du vide.
Devant nous, la marina, immense corolle blanche épanouie sur la taie de l’azur.
La visière de nos mains sur nos paupières, éblouis par le dard du soleil déjà vif, nous croyons rêver ce paysage.
Mais la mer est bel et bien là, bordée de part et d’autre de terrasses blanches, dans le silence translucide du ciel.
Et notre voyage de nuit ? Il n’est plus qu’une ligne temporelle qui tremble et qui s’efface au loin.
Peut-être est-ce depuis ce long voyage que j’ai pris l’habitude d’écrire de nuit.
Parce que je sais, seule, à bord de mon cahier d’or qu’un mot, parfois, me sépare de l’infini.