Il est l’heure de fermer les volets sur le sentier qui flamboie encore, la senteur des lavandes et les herbes qui sèment dans le vent leurs fétus d’or.
L’ombre remplit la chambre comme si elle était tombée d’un encrier renversé.
Entre les rainures des persiennes, bat une aile détachée de la lumière.
On a recouvert les lits, vidé les paniers, clos les armoires.
Sous l’ampoule d’une lampe de chevet, tu veux vérifier si tu as tout emporté. La fermeture-éclair de ta valise luit en glissant, tel du vif-argent. Toutes tes robes de soleil semblent grises. Sans doute emmènes-tu vers l’automne quelques grains de sable de l’ultime jour de plage, étoilant en guise de mémoire ton maillot de bain replié sur ses bretelles noires… Tu ne le sauras qu’une fois arrivée là-bas.
Tu me souris tristement :
-Rien ne manque !
Alors, on dépose chaque bagage sur le perron de pierre blanche.
Il suffit d’un tour de clé pour franchir un autre temps.
Où aller sinon au bout de ma phrase Que prévoir sinon un jour d’écriture de plus et à celui qui me demande si j’ai des projets en cours simplement répondre que je suis au bon endroit de la page
Qu’importe que je sois en haut en bas au milieu à gauche à droite je vis toujours en mon centre
Il n’y a donc rien d’autre à faire qu’écrire dès qu’apparaît le premier point de lumière
J’écris une lettre à Dieu chaque matin, une lettre où il y a des doléances, des récriminations parfois, des demandes certes, mais aussi des gratitudes et même si la journée n’a pas été top, je peux Le remercier pour un bouquet de soleil dans la rivière qui brillait lors du passage en train, Le remercier pour avoir aiguisé mon attention sur les humbles beautés de chaque jour.
Voilà. C’était écrit. J’arrive à la dernière page et à la ligne ultime de mon cahier. C’est toujours un petit deuil de terminer un cahier, surtout celui-là, à la couverture argentée, car j’ai eu beau chercher dans toutes les librairies-papeteries de la ville, je n’ai pas trouvé le frère qui lui ressemble. J’avais acheté ce cahier à Florence, dans une petite ruelle transversale au Palazzo Vecchio, non loin d’une église dont le soleil d’août rassemblait les étincelles des tuiles en un bouquet roux. Mais ce cahier ne doit pas me faire oublier que chaque cahier est unique, qu’il soit le précédent ou le suivant. Aussi le fermer équivaut-il à clore la fenêtre d’une énième maison de vacances dans laquelle je ne reviendrai pas de sitôt. Je le relirai dans six mois peut-être, avec suffisamment de distance pour le considérer comme le journal de quelqu’un d’autre. Je dresserai un sommaire de mes idées essentielles, réunies en un titre évocateur pour mon cœur. Je soulignerai les passages qui m’étonnent avec une encre brillante. Je suivrai le chemin de mon écriture jusqu’à celle que j’étais à un moment précis, dans la couleur du jour où j’écrivais. Je retrouverai ce cahier comme la chambre d’un ancien été après avoir longtemps voyagé. C’est ainsi que je vieillis de cahier en cahier. Chaque jour vécu est une page tournée. L’écriture est une traversée de ma vie et j’accepte ce destin sans mot dire. Certes, il y aura bien d’autres cahiers à la suite de celui-ci car comme je vais écrire, je vais vivre. Je me vois relier plus tard tous mes cahiers avec un long fil argenté, le fil de la vie, car ce geste aussi, il est écrit.