Publié dans Créavie, Grapho-thérapie, Je pour Tous, Journal d'une maison de retraite, Le cahier Blueday, Le cahier de mon âme, Le journal des confins, Le livre de vie, Le temps de l'écriture, Récit de Vie

La maison du cahier

À l’heure où la société devient de plus en plus instable, où l’on ignore de quoi sera fait le simple lendemain, où le pays, la région, la maison dans lesquels l’on vit sont souvent précaires, il est important d’avoir « un chez soi » toujours fidèle : un cahier.

Pour beaucoup d’exilés dans des hôtels, de malades dans des chambres d’hôpitaux, d’anciens oubliés dans les maisons de retraite, de prisonniers – politiques ou pas -, le cahier a souvent constitué l’ultime refuge, l’île de silence au milieu du bruit, la chapelle au cœur du chaos, la chambre à soi selon l’expression de Virginia Woolf, offrant une solitude inspirante et réconfortante malgré la promiscuité avec les autres qui nous sont parfois bien étrangers.

Dans un logement exigu, le cahier peut offrir la perspective d’un océan à la fois immense et familier, une étendue de liberté rassurante.

J’ai déjà lu certains journaux intimes tenus par des gens auxquels l’espace privé avait été dérobé :

Il en est ainsi, par exemple, du Journal d’une vieille dame en maison de retraite de Jean Tirelli, écho universel de la voix d’une personne âgée recluse dans sa chambre anonyme d’Ehpad, Amandine, et dont Jean Tirelli, psychologue spécialisé des longs séjours, a retracé le témoignage après le décès de la vieille dame.

La métaphore du cahier comparé à une maison n’est, d’ailleurs, pas nouvelle. On la retrouve dans des titres d’œuvre comme La Maison de papier de Françoise Mallet-Joris ou Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Il est certain que le cahier nous ramène toujours à notre vrai pays, celui d’où l’on vient et auquel on appartient éternellement, où que l’on soit : le pays de notre âme.

J’ai déjà évoqué dans un précédent billet Le cahier de l’indicible
comment le fait d’entrer dans mon cahier m’a aidée à supporter une vie familiale difficile. En sortant de mon journal après y avoir séjourné pendant assez longtemps, j’étais suffisamment forte pour supporter le réel car je connaissais ma vérité et je savais que celle-ci était bien différente de la réalité. Le cahier m’avait aidée à tracer les contours de mon territoire intérieur et personnel.

La sombre période de la Seconde Guerre Mondiale regorge d’exemples expliquant combien la tenue d’un journal avait permis à des réfugiés, des gens cachés ou des déportés de survivre. J’ai pris la référence d’Anne Frank lors de mon précédent billet Le cahier de l’indicible. Anne Frank rentrait chaque jour dans sa maison qui n’avait rien à voir avec l’Annexe, une maison riche de conversations intimes avec Kitty, sa confidente imaginaire qui l’invitait à venir s’épancher dans cette maison de papier qu’était le journal.

De même, dans Une Vie bouleversée, Etty Hillesum fait du cahier un foyer qui lui permet d’accéder à un autre foyer qu’est son ardeur de vivre, d’aimer, de résider en son propre centre spirituel, au cœur d’elle-même. Dans son journal de 1941 à 1943, elle évoque le moment privilégié qu’est l’écriture matinale :

« Qui pourra le dire, et qu’importe ? Ces cinq minutes m’appartiennent encore. Dans mon dos la pendule fait tic-tac. Les bruits de la rue m’atteignent comme un lointain ressac. Une lampe ronde à lumière blanche, chez les voisins d’en face, perce le jour livide de ce matin pluvieux. Ici, devant le grand plateau noir de mon bureau, je me sens comme sur une île, à l’écart du monde.« 

Etty Hillesum, par l’écriture, pénètre dans un autre refuge, celui de l’instant présent. À tout moment, elle peut être arrêtée et emmenée dans un camp. La fureur du monde peut gronder et les bombes pleuvoir… Pourtant, à cet instant précis où elle écrit, il ne peut rien lui arriver.

Aujourd’hui, il est possible que votre patron vous maltraite, qu’un appel téléphonique vous crible de chagrin et qu’un message broie votre journée. Mais l’instant où vous êtes dans votre cahier est vraiment parfait.

Beaucoup de déportés ont gardé une lueur allumée dans leur psyché grâce à leur désir de rentrer chez eux et, pour garder ce désir vivant, ils ont écrit. Depuis le camp de Therensienstadt, Robert Desnos écrit des lettres à sa femme Youki ; Viktor Emil Frankl, psychiatre inventeur de la logothérapie, reconstitue patiemment et dans le secret absolu les fragments de son œuvre qu’un nazi a déchirée. Et combien d’autres auteurs inconnus ont écrit leurs pensées ou poèmes sur des lambeaux de tissu qu’ils cousaient à l’intérieur de leurs vêtements de prisonniers ?

Et s’il n’y a plus ni encre, ni feuille ? Alors, le corps tout entier se fait maison de papier. On écrit ses mémoires dans sa mémoire ; on écrit sur sa peau et parfois, c’est le chant qui se fait cahier –

« Et maintenant que je chante !

Ma harpe donne !

Je joue, je joue, je chante !« 

écrit le poète assassiné Itzhak Katzenelson -,

voire le monde entier.

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom

chante le poète Paul Éluard dans son poème Liberté.

Qu’importe ce qui t’arrive. Qu’importe où la vie t’emmène. Qu’importe où tu es. Tu peux rentrer chez toi, faire de l’instant présent une page sur laquelle te reposer. Quand les bruits et les aléas de l’existence t’assaillent, rejoins ton cahier. Déposes-y ton manteau qui te protège mais qui se fait si lourd – ce manteau de tes certitudes, de tes fausses convictions, de tes éphémères loyautés -, reprends ton souffle. Et, dans l’espace de la page, trouve un endroit où tes amis imaginaires, partis ou défunts, peuvent s’asseoir et converser avec toi. Décore les marges, telles des pièces qui seront à l’image des différentes personnalités qui composent ton être. Accroche quelque part un miroir où tu te regarderas à loisir en toute lucidité et où tu y décèleras ta vraie beauté. Meuble ce vide encore blanc de tes rêves. Allume la lampe d’un projet.

Et, quand le temps en toi sera redevenu beau, ouvre au centre de cette page une fenêtre par laquelle l’oiseau de l’inattendu peut entrer.

Géraldine Andrée

@L’Encre au fil des jours

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La barque du poème

Le poème

est une barque

qui attend

entre les feuilles

que quelqu’un

veuille

la détacher

de ce qui la relie

au trop connu

et s’en aille

à son bord

jusqu’au point

du tout

premier jour

Géraldine Andrée

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La traversée

Je m’attarde dans mon propre murmure. Alors que tout le monde est déjà couché, je reste là, assise à la table du jardin et, sous la bougie qui se consume doucement, j’ouvre mon journal intime et j’écris.

Un lecteur potentiel serait bien déçu. Il ne trouverait pas ce que j’ai vécu, expérimenté, les interdits que j’ai transgressés, mes peines de cœur du genre « Matthieu ne m’a pas regardée… »

Il entrerait seulement dans des pays qui ne figurent sur aucune carte, les étendues de fleurs de ma solitude, des paysages-états d’âme, comme dit ma professeure de français, les terres sans confins de mes sentiments.

Je n’ai que seize ans et je ne sors pas avec les copains. Je ne fume pas de joint, adossée à un mur de la rue en riant bruyamment. Je ne rentre pas tard au point d’inquiéter mes parents. Mais ceux-ci se font du souci autrement. Ma plume m’emmène hors de la maison ; le fil de mon encre m’éloigne de la vie quotidienne, faite de disputes et de rancœurs. ILS ne peuvent pas me rattraper car ILS ne savent pas où je me situe. Je rogne les marges. Mes nuits sont des pages vierges, des plages blanches sur lesquelles ma rivière dessine ses méandres lisibles pour moi seule.

Ma mère me crie :

-Va te coucher !

Pourquoi ? Je suis déjà dans un long rêve !

Je vois à ses yeux qu’elle a peur des rives secrètes que j’accoste, peur des secrets que je peux entrapercevoir à travers le regard des mots.

Et si c’était vrai ? Si ma traversée était définitive ? Si je passais de l’autre côté du miroir du réel ? Si je ne revenais pas de l’écriture ?

En écrivant dans ce journal d’adolescente, j’apprends aux autres à vivre sans moi.

Quelle aventure !

Géraldine Andrée

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Des pas et des mots

Je crois
que tes pas
sont devenus
des mots

comme
Turquoise
Magenta
Émeraude

qui laissent
une trace
de leur passage
dans le silence

de la chambre
de mon cœur
quand
je dors

Géraldine Andrée

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Écrire en enfance 2 : Écoutez votre enfant intérieur

Photo de Pixabay
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Sa plume au cœur de l’été

Avec sa plume, elle retourne au cœur de l’été de ses dix ans, dans la maison de vacances de sa grand-mère où la brise se répond à elle-même par chaque fenêtre ouverte, où brille l’herbe sous le soleil d’août, constellée de lueurs vertes.

La maison de l’enfance fleure bon la confiture chaude de reines-claudes.

Le ventre rempli de fruits, un peu alourdie par sa gourmandise, elle joue près de la remise à la marelle dont elle a tracé les traits de craie blanche sur la pierre grise.

Elle sautille ainsi de case en case, depuis la terre jusqu’au ciel, c’est-à-dire jusqu’à la tache d’ombre dans laquelle se love la chatte qui parfois tressaille, traversée par un rêve – sans doute est-ce la rencontre d’un chat d’un autre pelage…

Puis elle répond à l’appel de sa grand-mère qui se pose, telle une aile chatouilleuse sur son oreille :

-Viens, ma petite ! C’est l’heure !

-Oui ! J’arrive !

Et elle se retrouve à vivre dans l’été de ses cinquante ans. Elle se sent alourdie par la vie qui lui a bien souvent offert des fruits verts. Elle a perdu l’insouciance qui l’incitait à sauter dans des cases blanches depuis cette terre dont elle a pensé, à plusieurs reprises, être étrangère.

Mais elle possède la maturité nécessaire de jouer à une autre marelle – celle d’un poème évoquant sa vie et qu’elle écrit dans son cahier gris par une chaude après-midi de dimanche d’août.

Elle saute lentement, de carreau en carreau. Les enjambements remplacent son cloche-pied de petite fille entre les numéros, désormais devenus des mots.

Et elle sait qu’elle a atteint le ciel lorsqu’avec la pointe de sa plume Major,
elle est arrivée jusqu’à son cœur.

Géraldine Andrée

Photo de Legend Vibe
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Chaque page est à recommencer le lendemain

Chaque page est à recommencer le lendemain.
Qu’importent l’intensité, l’importance, voire l’excellence de l’écriture du jour précédent.
Si l’on ne continue pas le travail le jour suivant, ce que l’on a fait la veille ne compte pas.
L’écriture est une épreuve, dans les deux sens du terme, c’est-à-dire la version d’un livre qui permet de mesurer le degré de son achèvement, l’étape de sa formation, la potentialité de sa mise au monde et le test à passer avec toutes les difficultés qu’il comporte.
Et l’on se méprend sur ce test. On croit à tort qu’il faut écrire bien, de manière parfaite, chaque jour.
Non. Le test consiste à accepter d’avoir tout à faire aujourd’hui et d’écrire, simplement écrire – marquer la page, s’ancrer /s’encrer dans l’instant présent, c’est tout.
Accepter que l’on n’a jamais fini, chaque jour de sa vie, que tout reste à vivre et à écrire, encore et encore…

Géraldine Andrée

Photo de Pixabay
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La gratitude d’écrire

La gratitude
à mon retour
d’écrire

sous le point
d’or
du jour

après
avoir traversé
la nuit

de fête
tiède
et bleue

Toutes
ces étoiles
pour mes seuls

yeux

Géraldine Andrée

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Ma parution sur le site Les Mots Positifs

Le Magazine Collaboratif d’Inspirations Positives

Photo de Pixabay
Géraldine Andrée
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La chemise de grand-père