Géraldine Andrée


Note le poème dès qu’il te vient.
Ne remets pas l’écriture au lendemain
car qui sait si demain,
tu seras encore là ?
Mais en dehors de ce drame
mais imprévisible,
attendre un jour prochain
pour écrire ton poème
affaiblit la flamme,
émousse l’enthousiasme,
éloigne ton âme
des mots qui t’attendent
pour quelques instants
seulement.
Alors, prends n’importe
quelle feuille
– de papier, de chêne-
et griffonne
ton poème.
Tu te préoccuperas plus tard
de l’ordre possible
des vers et des rimes.
Mais ne détourne pas les yeux
quand le poème te fait signe.
Aurais-tu l’idée si, par pur hasard,
un oiseau se posait sur ta main,
de lui dire avec un sourire
qui te montrerait combien
tu te résignes :
« Reviens » ?
Géraldine Andrée
Je songe à la maison de mon enfance, réduite à des éboulis.
Je songe à la chambre où vivaient mes rêves de fillette, au platane flamboyant près de ma fenêtre, aux tuiles couvertes de mousse, au banc de rotin vert sur lequel dormait la chatte blanche, aux frêles grappes qui pendaient de la vigne – tout cela détruit à coups de pelleteuse pour agrandir la superficie d’un supermarché.
Quelques jours avant de quitter définitivement la maison déjà vendue au grand PDG, mes parents ont fait le tour des pièces – toutes vides. Leurs pas résonnaient dans le silence de cet espace sacrifié.
Mais lorsqu’ils sont entrés dans ma chambre, ils ont par hasard levé les yeux au-dessus de la porte. Y était encore accroché le petit tableau de la Vierge à l’Enfant qu’ils avaient bien failli oublier. C’était un tableau tout doré. La Vierge, revêtue d’une robe orange brillante, tenait sur ses genoux son enfant nu, aux yeux écarquillés.
Je la regardais avant de m’endormir. Je me souviens de l’avoir fréquemment priée pour obtenir de bonnes notes à l’école, la seule chose vraiment importante pour que je sois acceptée par ma famille à cette époque.
Plus tard, alors que je devenais une adolescente, j’ai regardé la Vierge à l’Enfant autrement. Je me demandais si cette femme lumineuse, assise dans le tableau et souriante en tenant son enfant potelé entre ses bras, savait ce qu’était le sang du mois, les maux de ventre et la corolle douloureuse des seins à fleur de vêtement.
Je n’ai jamais eu de réponse. Mais je me suis sentie devenir une femme comme elle au fil du temps.
J’étais déjà partie bien loin lorsque la maison a été vendue pour disparaître avec son jardin, remplacée par un immense parking. À vrai dire, je dépérissais pour une peine de cœur et je n’avais plus ce cadre doré en mémoire. Je doutais fortement d’avoir un enfant de cette histoire d’amour et je m’en désolais.
Mais j’ai été bien contente d’apprendre, au cours d’une conversation, que mes parents avaient sauvé la Vierge à l’Enfant par pure coïncidence.
J’y ai perçu le signe qu’il fallait que je continue à vivre et surtout que je commence à nourrir la femme indépendante qui trépignait en moi.
Cette année-là, je suis revenue à mon journal que j’ai posé sur mon cœur comme un enfant et qui m’a conseillé de « laisser tomber cet homme ».
Mes parents ont accroché la Vierge à l’Enfant dans leur nouvelle chambre, au-dessus d’une autre porte et derrière le cadre, ils ont épinglé une tige de buis qui symbolise l’éternité au-delà de tout ce qui peut être détruit.
Géraldine Andrée
« L’existence n’est pas une série d’épreuves à endurer. L’existence s’apprécie. »
J’ai fait mienne cette phrase de Tara Schuster dans son livre Achète-toi toi-même ces p***tains de fleurs.
En effet, notre tradition judéo-chrétienne nous pousse au perpétuel sacrifice, à l’éternel renoncement à soi.
Et pourtant, l’on peut apprécier les petits présents que nous offre l’existence et ce, en dépit du traitement que peut nous infliger autrui, des soucis que causent les enfants, des exigences que nous imposent nos proches ou amis, de notre désert matrimonial, du montant de notre compte en banque, de la prochaine facture…
Note sur ton journal – en y mettant des étoiles ou des pastilles colorées – les petites choses de la vie, indépendamment de tout challenge, défi, volonté de réussite, désir d’approbation ou de revanche.
Moi, c’est
*Voir un écureuil sautiller dans le feuillage
*Regarder un bon film tard le soir
*Écrire (ou lire) jusqu’au cœur de la nuit, simplement pour moi
*Feuilleter un nouveau roman qui sent bon l’encre
*Prendre une douche fraîche en plein soleil
*Enduire mes cheveux de crème pour frisottis
*Tremper un carré de chocolat dans mon thé, lui aussi au chocolat
*Cuisiner des légumes bio
*Manger en écoutant de la musique
*Allumer une bougie parfumée
Et toi ? Qu’est-ce que tu aimes faire pour toi ? Rien que pour toi ?
Programme-le dans ton cahier !
Géraldine Andrée

Enfant, je laissais toujours des petits mots aux autres lorsque je m’éloignais :
« Je lis dans le jardin »,
« Je suis à l’intérieur du noisetier »,
« Je vais chercher un livre au centre commercial »,
« Je suis tout au fond de mon rêve. Ne me dérangez pas. »
Bien plus tard, à l’âge de trente ans, après une violente rupture amoureuse – promesse de mariage annulée, un appartement rien que pour moi – et après avoir été abandonnée par tous les amis communs au couple, je me laissais des petits mots, le soir, au-dessus de ma tasse de petit déjeuner et que je lisais avec délectation le lendemain matin, avant d’aller travailler :
« Je te souhaite une bonne journée. On ira au cinéma, ce soir. »
« À tout à l’heure ! Prends soin de toi ! »
« Courage ! Tu vas réaliser tes rêves ! »
« Rien ne dure. Mais garde en souvenir la joie ! »
J’en ai collé ainsi des posts-it, frêles morceaux de papier ou fragments de feuillets arrachés d’un vieux carnet à spirale inutilisé. J’avais l’impression de consteller mon espace d’un peu de mon être à chaque fois et, ainsi, de reconstituer mon unité narcissique.
Les petits mots m’ont aidée à traverser la vie. Je m’en écris tous les matins sur mon journal intime. Mais j’aime aussi en disséminer chaque jour dans ma maison qu’est mon site ou cette page L’Encre au fil des jours car c’est ainsi, je ne peux voguer au fil de chaque journée sans laisser derrière moi quelques pétales, réflexions, poèmes, pensées qui ne demeurent qu’en dansant sur un instant, avant de disparaître comme moi – jusqu’au lendemain peut-être, si d’aventure, quelqu’un d’autre les trouve tels que je les ai laissés.
Géraldine Andrée
Toute petite, je priais Dieu, le soir, couchée dans le noir. Je Lui demandais de changer la réalité. Mais lorsque je me réveillais, ma famille n’était pas plus gentille et les professeurs m’avaient toujours à l’œil.
Pourtant, sans que je m’en aperçoive, une autre réalité – la mienne -, s’est créée sur cette réalité. J’empruntais des livres de la Bibliothèque Verte dans la salle de lecture blafarde de la bibliothèque de ma ville. Et mes héroïnes préférées m’ont accompagnée chaque jour dans ce que j’avais à vivre. Elle partaient avec moi à l’école. Elles me racontaient leur vie pendant la récréation, tandis que j’étais assise sur l’une des marches glacées de l’escalier de pierre, en plein hiver. Alice Roy, en particulier, était ma plus grande amie. Et lorsque je voulais fuir la triste salle de classe toute grise, Oui-Oui, le petit pantin de bois me disait en cachette, installé sur mes genoux : En voiture ! Pour la grande aventure !
Pendant que ma mère se plaignait que sa maison était toute sale, je dansais avec les branches du platane au rythme du vent, devant la fenêtre de ma chambre. Et puis, j’avais ma marionnette, Cathie, qui mettait en scène par la seule entremise de ma main les disputes de famille en y apportant un humour touchant qui me faisait pleurer et rire aux éclats à la fois.
Quand j’ai grandi, j’ai voulu partir. Mais il n’y avait pas grand chose dans ma valise. C’est alors que la Poésie m’a dit : Viens ! Je t’emmène ! Ensemble, nous avons pris le chemin bordé de pins sylvestres jusqu’au chant d’une fontaine enchantée, cachée au cœur d’une forêt d’un autre temps. J’avais suivi la voix d’un poète, dit mineur, qui voyait immensément clair en mon âme.
Certes, la réalité n’avait pas changé mais mon regard sur cette réalité avait bel et bien changé. Si le monde extérieur existait toujours, je possédais, moi, un univers intérieur bien plus grand que ce monde qui, après tout, ne faisait sa révolution qu’autour de lui-même. Et les deux réalités se côtoyaient désormais, sans se heurter.
Et vous, comment vous créez-vous votre réalité quand l’autre est difficile à vivre ?
Vous saurez tout dans cet article !
La gratitude
à mon retour
d’écrire
sous le point
d’or
du jour
après
avoir traversé
la nuit
de fête
tiède
et bleue
Toutes
ces étoiles
pour mes seuls
yeux
Géraldine Andrée
Je me souviens du flamboiement de la forêt à la fenêtre de la maison disparue
Je me souviens de la gorgée de miel sur mon angine
Je me souviens des brûlures d’ortie que je frôlais quand je marchais dans les herbes folles
Je me souviens du bouquet de la mer qui s’ouvrait par surprise entre deux terres après de longues heures de route
Je me souviens de mon adieu au cèdre du Liban du haut de mes sept ans
Je me souviens de l’odeur d’imprimerie des catalogues de jouets dont je passais commande au Père Noël
Je me souviens des indigestions de brioche
Je me souviens des bâtons de réglisse que je suçais pendant ma varicelle
Je me souviens de la croûte que j’enlevais avec délectation de mes blessures
Je me souviens de ma longue conversation avec le noisetier j’en ai retenu le murmure des feuilles et le grand vague du vent
Je me souviens de la bulle de chewing-gum rose qui a éclaté dans mes cheveux et l’institutrice m’a fait faire le tour des classes ainsi coiffée
Je me souviens de ma rencontre avec l’abeille dans une corolle de rose
Je me souviens de l’odeur de tabac dans le salon de mon grand-père
Je me souviens du minuscule service à thé argenté pour petite fille
Je me souviens de la panthère du tapis persan qui voulait me dévorer de toutes ses dents quand je marchais sur elle
Je me souviens des sauces caramélisées de ma grand-mère
Je me souviens des pleurs et de la morve ravalés sur l’insoluble problème de géométrie
Je me souviens de mon cartable trop lourd dont la lanière me sciait les épaules
Je me souviens d’un pays du Sud qui m’est revenu dans la triste salle d’étude alors que je n’y étais jamais allée
Je me souviens de mon cahier ouvert après avoir marché longtemps dans la neige bleue
Et j’ai compris bien après l’enfance qu’écrire c’est marcher dans la neige tous les jours même lorsque la lumière de l’été accroche sa dentelle dorée aux volets vénitiens
Je me souviens de mes seins qui me faisaient mal quand j’enfourchais mon vélo C’était fini J’avais grandi
Et vous, quels sont vos souvenirs d’enfance ?
Géraldine Andrée