Écrire, c’est, pour moi, lâcher prise sur ce que je veux posséder encore et qui ne m’appartient plus, les souvenirs, ces chers souvenirs que je rêve d’étreindre, bien qu’ils ne soient que des fantômes comme, par exemple,
la maison de mon enfance et son jardin constellé de feuilles
les yeux d’or de la chatte feue
le rire de ma mère qui a tout oublié aujourd’hui
la cuisine qui fleurait bon la confiture chaude de prunes aux reflets fauves
la bouteille de vin que débouchait mon père lors des déjeuners d’hiver
le grain de beauté sur le menton de mon père et qui s’est défait sous la terre
l’insouciance de mes seize ans quand je voulais croquer la vie à pleines dents
la robe de dentelle toute dansante sur mes hanches de jeune fille
mes anciens journaux intimes que je ne retrouve plus
l’aube tout éclatante dans la maison de Provence dont j’ai perdu l’adresse
le petit sentier bleu qui me menait vers un autre sentier et qu’une autoroute a aujourd’hui effacé
le scintillement de la cascade asséchée
les sachets de lavande au cœur des vieux étés
la soupière de ma grand-mère, dilapidée dans un héritage
ma bicyclette argentée vendue sur le Bon Coin
mes longs cheveux coupés parce qu’ils étaient trop difficiles à coiffer
mes poèmes en rupture d’édition
les lettres si pâles d’une carte d’amie, à jamais illisibles, comme si cette carte m’était envoyée de nulle part
le soleil couchant au-dessus de la colline sur laquelle se dresse désormais un immeuble
la jeunesse ardente qui bat telle une flamme de bougie – et puis, la nuit plus rien, si ce n’est un point de lueur dans le silence qu’il faut regarder aussi longtemps qu’il dure
Tous ces souvenirs, je les confie au papier et je les laisse aller parce qu’ils s’en vont de toute façon, bien avant l’expression de ma volonté – fil de l’encre devenus.
Pour écrire sur le chêne depuis longtemps arraché, je deviens sa sève qui transporte sa force jusqu’à la branche la plus haute.
Pour écrire sur le jardin à jamais interdit, je deviens sa plume d’oiseau qui ranime les herbes, sa goutte de rosée qui ressuscite toute la fontaine et par un mot, rien qu’un mot qui se fait fruit, le jardin est enfin rendu car je suis jardin pour toutes les feuilles à venir.
Pour écrire sur la poupée abandonnée Catherine, je deviens ses yeux bleus perdus dans le vague, son attente héroïque au fond d’une malle, son cœur de chiffon si tendre au cœur de l’enfance.
Pour écrire sur la maison quittée, je deviens le parfum de la chaude compote de reines-claudes qui se répand dans les chambres. Et c’est moi, ce pas qui invite l’écho dans le couloir où plus personne ne vient. C’est moi, le seuil que les défunts franchissent pour se réunir autour de la petite lampe.
Pour écrire sur le miroir détruit, je deviens les fleurs de fer qui l’entourent, son reflet où frémit une flamme de bougie, mon regard qui, en cherchant qui je suis vraiment, lui sourit.
Et en confiant au fil de l’encre tout ce qui a disparu, j’écris à la Vie tout ce que les absents sont devenus.
Si j’attends que la vie m’apporte l’inspiration, je n’écrirai jamais. Alors, j’écris pour que la vie m’inspire, comme si je semais des graines pour que les oiseaux viennent.