Avec sa plume, elle retourne au cœur de l’été de ses dix ans, dans la maison de vacances de sa grand-mère où la brise se répond à elle-même par chaque fenêtre ouverte, où brille l’herbe sous le soleil d’août, constellée de lueurs vertes.
La maison de l’enfance fleure bon la confiture chaude de reines-claudes.
Le ventre rempli de fruits, un peu alourdie par sa gourmandise, elle joue près de la remise à la marelle dont elle a tracé les traits de craie blanche sur la pierre grise.
Elle sautille ainsi de case en case, depuis la terre jusqu’au ciel, c’est-à-dire jusqu’à la tache d’ombre dans laquelle se love la chatte qui parfois tressaille, traversée par un rêve – sans doute est-ce la rencontre d’un chat d’un autre pelage…
Puis elle répond à l’appel de sa grand-mère qui se pose, telle une aile chatouilleuse sur son oreille :
-Viens, ma petite ! C’est l’heure !
-Oui ! J’arrive !
Et elle se retrouve à vivre dans l’été de ses cinquante ans. Elle se sent alourdie par la vie qui lui a bien souvent offert des fruits verts. Elle a perdu l’insouciance qui l’incitait à sauter dans des cases blanches depuis cette terre dont elle a pensé, à plusieurs reprises, être étrangère.
Mais elle possède la maturité nécessaire de jouer à une autre marelle – celle d’un poème évoquant sa vie et qu’elle écrit dans son cahier gris par une chaude après-midi de dimanche d’août.
Elle saute lentement, de carreau en carreau. Les enjambements remplacent son cloche-pied de petite fille entre les numéros, désormais devenus des mots.
Et elle sait qu’elle a atteint le ciel lorsqu’avec la pointe de sa plume Major, elle est arrivée jusqu’à son cœur.
Enfant, je laissais toujours des petits mots aux autres lorsque je m’éloignais :
« Je lis dans le jardin »,
« Je suis à l’intérieur du noisetier »,
« Je vais chercher un livre au centre commercial »,
« Je suis tout au fond de mon rêve. Ne me dérangez pas. »
Bien plus tard, à l’âge de trente ans, après une violente rupture amoureuse – promesse de mariage annulée, un appartement rien que pour moi – et après avoir été abandonnée par tous les amis communs au couple, je me laissais des petits mots, le soir, au-dessus de ma tasse de petit déjeuner et que je lisais avec délectation le lendemain matin, avant d’aller travailler :
« Je te souhaite une bonne journée. On ira au cinéma, ce soir. »
« À tout à l’heure ! Prends soin de toi ! »
« Courage ! Tu vas réaliser tes rêves ! »
« Rien ne dure. Mais garde en souvenir la joie ! »
J’en ai collé ainsi des posts-it, frêles morceaux de papier ou fragments de feuillets arrachés d’un vieux carnet à spirale inutilisé. J’avais l’impression de consteller mon espace d’un peu de mon être à chaque fois et, ainsi, de reconstituer mon unité narcissique.
Les petits mots m’ont aidée à traverser la vie. Je m’en écris tous les matins sur mon journal intime. Mais j’aime aussi en disséminer chaque jour dans ma maison qu’est mon site ou cette page L’Encre au fil des jours car c’est ainsi, je ne peux voguer au fil de chaque journée sans laisser derrière moi quelques pétales, réflexions, poèmes, pensées qui ne demeurent qu’en dansant sur un instant, avant de disparaître comme moi – jusqu’au lendemain peut-être, si d’aventure, quelqu’un d’autre les trouve tels que je les ai laissés.
Je me souviens du flamboiement de la forêt à la fenêtre de la maison disparue Je me souviens de la gorgée de miel sur mon angine Je me souviens des brûlures d’ortie que je frôlais quand je marchais dans les herbes folles Je me souviens du bouquet de la mer qui s’ouvrait par surprise entre deux terres après de longues heures de route Je me souviens de mon adieu au cèdre du Liban du haut de mes sept ans Je me souviens de l’odeur d’imprimerie des catalogues de jouets dont je passais commande au Père Noël Je me souviens des indigestions de brioche Je me souviens des bâtons de réglisse que je suçais pendant ma varicelle Je me souviens de la croûte que j’enlevais avec délectation de mes blessures Je me souviens de ma longue conversation avec le noisetier j’en ai retenu le murmure des feuilles et le grand vague du vent Je me souviens de la bulle de chewing-gum rose qui a éclaté dans mes cheveux et l’institutrice m’a fait faire le tour des classes ainsi coiffée Je me souviens de ma rencontre avec l’abeille dans une corolle de rose Je me souviens de l’odeur de tabac dans le salon de mon grand-père Je me souviens du minuscule service à thé argenté pour petite fille Je me souviens de la panthère du tapis persan qui voulait me dévorer de toutes ses dents quand je marchais sur elle Je me souviens des sauces caramélisées de ma grand-mère Je me souviens des pleurs et de la morve ravalés sur l’insoluble problème de géométrie Je me souviens de mon cartable trop lourd dont la lanière me sciait les épaules Je me souviens d’un pays du Sud qui m’est revenu dans la triste salle d’étude alors que je n’y étais jamais allée Je me souviens de mon cahier ouvert après avoir marché longtemps dans la neige bleue Et j’ai compris bien après l’enfance qu’écrire c’est marcher dans la neige tous les jours même lorsque la lumière de l’été accroche sa dentelle dorée aux volets vénitiens Je me souviens de mes seins qui me faisaient mal quand j’enfourchais mon vélo C’était fini J’avais grandi
Au mot mémoire j’associe le mot miroir La mémoire est un miroir où se reflète l’éclat des choses passées
le garage à vélos sous le feuillage la serre de Grand-Père aux plantes entrelacées les œufs de Pâques cachés sous le noisetier les vitres vertes de la verrière qui rendaient l’ombre de ma chambre si claire l’épais rideau derrière lequel j’avais peur de voir surgir le Gnolo ce monstre hydrocéphale le tablier de Grand-Mère rempli de nèfles les fleurs de porcelaine bleue des tasses de thé le fauteuil à bascule sous le soleil de l’après-déjeuner le vitrail de la porte qui allumait le long de l’escalier des lueurs orangées le feu de feuilles flétries dont la fumée se dévidait jusqu’aux lisières de la ville
La mémoire est un miroir où les souvenirs brillent encore de tous leurs yeux d’or à la manière des astres morts
Je ne sais ce qui m’a réveillée, sans doute non seulement le sentiment d’être dans un nouvel endroit, mais aussi le plancher illuminé par l’aurore qui était apparue à la fenêtre sans rideaux.
Je venais d’emménager la veille.
Les cartons s’empilaient dans les coins, non défaits. J’avais juste déplié sommairement mon canapé-lit pour passer la nuit.
Et, au moment d’ouvrir les yeux, j’ai été éblouie par les scintillements des lambris au soleil. Je me souviens que j’ai été gagnée par un tel vertige que je me suis tenu la tête. Puis je me suis levée. Après avoir bu un café presque froid dans ma kitchenette et avoir fait un brin de toilette dans une salle de bains qu’enfin je ne partageais plus avec d’autres, j’ai revêtu ma robe fleurie.
Mon copain passerait en début d’après-midi pour m’aider à choisir des meubles à la Trocante.
Mais, en attendant, j’ai contemplé longuement le sol ensoleillé de mon nouveau studio. J’étais perdue. Qu’allais-je faire de cet espace, bien plus grand que celui de ma chambre d’étudiante ?
Même si ce n’était qu’un appartement d’une pièce, il me paraissait aussi immense qu’un palais. De quelles joies, quels peines et quels espoirs allais-je donc le peupler ?
C’est alors que je me suis sentie étreinte par la solitude. Je n’avais plus de nouvelles de mes parents qui s’étaient opposés à ce que je fréquente ce petit copain pour lequel j’avais emménagé là parce qu’il voulait préserver sa liberté.
J’ai laissé cette triste amie-pour-la-vie qu’est la solitude me prendre par le cœur. Je lui ai dit, du haut de mes vingt-deux ans :
-Viens ! Invite-moi à être ta partenaire, puisque c’est ainsi !
Sur le plancher baigné par la lumière du matin, il y avait ma petite chaîne Hi-Fi et à côté, quelques Cds : Maxime Le Forestier, Véronique Sanson et surtout, Supertramp.
Afin d’avoir plus de trempe face au commencement de ma nouvelle vie et pour m’aider à accomplir mes rêves déjà bien clairs, j’ai inséré dans le lecteur le Cd de Supertramp qui a démarré sur le morceau Dreamer :
-Dreamer ! You are a dreamer !
Et une certitude s’est mêlée à la fête.
Le plancher de l’appartement était mon espace. Qu’importait qu’il fût désert ! Qu’importait que mon pas y résonnât et renvoyât chaque matin ma présence à son propre écho ! Je ne l’entendais déjà plus, éteint par le son rock’n’roll de la batterie de Dreamer…
Sans le prévoir quelques instants auparavant, j’ai commencé à danser. Je tournais autour de moi-même, comme guidée par un cavalier imaginaire. Ma robe à fleurs se déployait en corolle jusqu’en haut de mes jambes. Il me semblait qu’elle remplissait tout l’espace et qu’en virevoltant de cette manière, elle apportait au jour un rayon de soleil supplémentaire, un rayon de flanelle bleu myosotis.
Sur ce plancher sans meuble ni tapis, il y avait la légèreté de ma danse et la musique – rien que la musique pour moi seule, entraînée par le mouvement de mon corps qui se suffisait à lui-même.
Bien plus tard, quand il m’est arrivé de penser que ma vie était telle une maison inhabitée, je me suis consolée à me souvenir de ce sol inondé de soleil.
Et j’ai retrouvé la précision de mon pied qui se posait entre deux étincelles de musique sur chaque lambris. Je crois que c’est ce jour-là que je me suis juré de faire de chaque espace-temps qui m’est donné une opportunité, un rêve qui m’entraîne toujours plus loin vers mon désir de vivre, une danse rien que pour le déhanchement avec les multiples reflets de l’aurore qui dansent, eux aussi, sur le plancher de bois verni.